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Royaume-Uni. L’industrie après la tourmente, par Marie-Claude Esposito

[Royaume-Uni. L’industrie après la tourmente, par Marie-Claude Esposito], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Achevé en 1957 et troisième au monde par ses dimensions, le télescope Lovell est installé dans le comté de Cheshire au nord-ouest de l’Angleterre.
AFP / Paul Ellis – 2008

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Mis à jour le 12/11/2010

Introduction

La crise mondiale a remis en cause les fondements de la réussite britannique, les secteurs de la finance et de l’immobilier. Nombreux sont ceux qui prédisent un avenir sombre pour le Royaume Uni en raison de la spécialisation de son économie et de l’effritement de son tissu industriel.


Royaume-Uni. L’industrie après la tourmente

Marie-Claude Esposito*

Jusqu’à l’éclatement de la crise mondiale, l’économie britannique affichait une bonne santé, sa croissance ayant été bien supérieure à celle des autres grands pays de l’Union européenne (UE) et son chômage beaucoup moins élevé. Entre 1990 et 2009, le PIB britannique a ainsi augmenté de 48 %, contre 35 % en France et 22 % en Allemagne. Deuxième économie de l’UE, derrière l’Allemagne, largement ouverte sur l’extérieur, elle paraissait mieux à même de relever les défis de la mondialisation.

Mais la crise a provoqué une profonde récession, l’économie britannique étant très dépendante de la finance et de l’immobilier, ce qui a contraint le gouvernement à intervenir massivement pour soutenir les institutions financières. Il en résulta une dégradation très prononcée des comptes publics, le déficit budgétaire dépassant 12 % en 2009 et la dette publique grimpant de 55 % à 70 % entre avril 2008 et mars 2009. Les deux moteurs de l’économie britannique étant grippés, certains commentateurs en sont venus à prédire un avenir très sombre pour le Royaume-Uni dont la base industrielle est, à leurs yeux, très réduite [Artus, 2010]. D’autres pensent, au contraire, que le pays n’est pas dénué d’atouts et considèrent cette dernière comme l’un d’entre eux [Le Boucher, 2010]. Où en est donc l’industrie britannique?

Un secteur globalement en déclin

En comparant l’évolution de ce secteur avec celle observée dans les autres grands pays industrialisés, on peut relativiser le déclin de ce dernier sur la période récente. En d’autres termes, le Royaume-Uni n’est pas le seul pays à souffrir de désindustrialisation. Sur la période 2000-2008, tous les grands pays développés, à l’exception de l’Allemagne, ont vu reculer la part de leur industrie dans le PIB national (voir graphique 1), le Royaume-Uni affichant la plus forte contraction (- 3,8 %), talonné de près par la France (- 3,6 %).

La contribution du secteur industriel britannique au PIB de l’UE-25 a diminué d’un point sur la période 2000-2009 (voir graphique 2). Mais cette évolution a été moins marquée que celles constatées pour les deux autres grandes économies de l’UE-25, la France et l’Italie qui, elles, ont vu le poids de leur industrie baisser respectivement de 1,8 % et de 1,4 %, l’Allemagne étant le seul grand pays où ce ratio a augmenté (+ 0,8 %). Soulignons également qu’en 2009, la contribution de l’industrie britannique au PIB de l’UE-25 (13,2 %) était supérieure à celles de l’Italie (13,0 %) et de la France (9,8 %).

Si l’on s’intéresse maintenant à la contribution du secteur industriel à l’emploi sur la période 2000-2008, celle-ci s’est réduite dans tous les grands pays industrialisés (voir graphique 3). Mais c’est au Royaume-Uni que le repli a été le plus prononcé (- 6,1 %).

Graphique 1
Contribution du secteur industriel au PIB national (en % du PIB) de 2000 à 2008

Contribution du secteur industriel au PIB national de 2000 à 2008

Note : Le chiffre après l’accolade correspond à l’écart entre les données de 2000 et de 2008.
Source : OCDE, Comptes nationaux.

Graphique 2
Contribution du secteur industriel au PIB de l’UE-25 (en % du PIB) sur la période 2000-2009

Contribution du secteur industriel au PIB DE L'UE-25 copie

Note : Le chiffre après l’accolade correspond à l’écart entre les données de 2000 et de 2009.
Source : OCDE, Comptes nationaux.

Graphique 3
Contribution du secteur industriel à l’emploi de 2000 à 2008 (en % de l’emploi total)

Contribution du secteur industriel à l'emploi de 2000 à 2008 bis

Note : Le chiffre après l’accolade correspond à l’écart entre les données de 2000 et de 2008.
Source : OCDE, Comptes nationaux.

Enfin l’analyse du commerce extérieur britannique montre que le Royaume-Uni est plus dépendant des importations de biens que tous les autres grands pays développés, à l’exception des États-Unis (voir tableau), situation qui s’amplifie tendanciellement sur toute la période. Ce déficit chronique de la balance commerciale n’a été que partiellement compensé par la balance des services jusqu’au déclenchement de la crise des subprimes en 2007. Au cas où une telle évolution perdurerait, l’affaiblissement de la livre sterling depuis 2007 (- 25 % par rapport au dollar et - 28 % par rapport à l’euro), qui conduit au renchérissement du prix des importations, pourrait à terme poser un problème si le Royaume-Uni, en raison de la très forte contraction du secteur financier, n’est plus en mesure d’attirer des capitaux étrangers comme il l’a fait de 1998 à 2008.

Évolution des échanges nets de produits sur la période 2000-2009 (ratio importations/exportations en %)

Pays

2000

2009

France

- 0,94

- 6,23

Allemagne

4,54

15,60

Italie

0,15

- 0,59

Japon

8,28

2,46

Royaume-Uni

- 4,38

- 10,72

États-Unis

- 36,34

- 41,97

UE-27

- 4,85

- 4,23

Chine

2,01

16,31

Source : OCDE, Comptes nationaux.

Certes, le déclin du secteur industriel britannique ne peut être contesté. La désindustrialisation de l’économie britannique, au profit d’une tertiarisation croissante, s’est accélérée durant les deux dernières décennies du XXe siècle. Mais cette évolution n’est pas limitée au Royaume-Uni et s’observe aux États-Unis, au Japon, en France, en Italie et dans les économies plus petites de l’UE : la Belgique, le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas et la Suède. En revanche, ce qui caractérise la tertiarisation de l’économie de ce pays, c’est sa spécialisation très forte dans le secteur financier. La part du secteur manufacturier dans l’économie britannique se situe aujourd’hui à un niveau tout à fait comparable à celui de la France (environ 12 % du PIB). Juste avant le déclenchement de la crise, le Royaume-Uni arrivait encore au sixième rang pour la production de produits manufacturés derrière les États-Unis, la Chine, l’Allemagne et l’Italie, la France se classant, elle, au septième rang. Mais les conséquences régionales du déclin industriel du Royaume-Uni sont sans doute plus importantes que dans les autres pays, les disparités régionales ayant continué de se creuser en dépit de nombreux plans de reconversion mis en place dans les anciennes zones industrielles des Midlands, du nord de l’Angleterre et du Pays de Galles, le plus souvent financés grâce à des fonds structurels européens.

Les points forts de l’industrie britannique se trouvent dans la chimie, l’industrie pharmaceutique et les biotechnologies, la construction aéronautique et spatiale, les technologies de l’information, l’électronique et les instruments d’optique à usage militaire, toutes branches à forte intensité en recherche-développement.

En symbiose avec la recherche

L’industrie chimique reste dominée par ICI (Imperial Chemical Industries). Enorme conglomérat, créé en 1926, le groupe s’est séparé, depuis le début des années 1980, de nombreuses activités, dont sa production pharmaceutique en 1993. Ses effectifs ont peu à peu fondu pour ne plus être aujourd’hui que de 26 000, alors qu’ils avaient atteint 130 000 à ses heures de gloire. En 2007, ce fleuron de l’industrie britannique a été racheté par la société suédo-néerlandaise Akzo Nobel, dont il est maintenant une des filiales. Le deuxième groupe de l’industrie chimique britannique, Albright & Wilson, spécialisé dans les silicones et les détergents, a été acquis par le français Rhodia en 2000. Johnson & Matthey Plc est spécialisée dans les métaux précieux et leader mondial pour les catalyseurs. Coté à la Bourse de Londres, son titre fait partie de l’indice FTSE 100 (l’équivalent du CAC 40).

L’industrie pharmaceutique britannique jouit d’une réputation mondiale. Un cinquième des médicaments les plus utilisés dans le monde sont développés au Royaume-Uni, même si la consommation de ces derniers y est relativement faible. Si ce secteur reste encore très fragmenté, il n’en est pas moins dominé par deux grands groupes qui, en 2007, se classaient respectivement à la deuxième et à la quatrième place dans le monde, GlaxoSmithKline détenant 9 % du marché mondial derrière l’entreprise américaine Pfizer (9,3 %), la part d’Astrazeneca de 5,7 % situant celle-ci derrière le groupe français Sanofi-Aventis (6,7 %) [ABPI, 2010]. L’industrie pharmaceutique employait 67 000 personnes en 2007, chiffre qui atteste d’un léger recul des effectifs depuis quelques années ; la valeur ajoutée qui y est dégagée a atteint 120 milliards de livres en 2007, ce qui la place largement devant toutes les branches industrielles, le secteur aéronautique et spatial arrivant en deuxième position. Troisième exportateur européen, derrière la Suisse et l’Allemagne, elle a réalisé un excédent commercial de près de 4,3 milliards de livres en 2007 et de 9 milliards en 2009. C’est également le secteur qui investit le plus dans la recherche-développement (R&D) au Royaume-Uni : ses dépenses, en constante augmentation depuis les années 1990, représentaient, en 2007, 28 % du montant total affecté à la R&D par l’ensemble de l’industrie britannique, la positionnant devant le secteur aéronautique et spatial. Les entreprises pharmaceutiques œuvrent essentiellement à l’optimisation des médicaments, laissant à leurs homologues des biotechnologies la recherche de nouveaux produits.

Pays leader pour les biotechnologies dans l’Union européenne, le Royaume-Uni arrive également au deuxième rang mondial derrière les États-Unis dans ce domaine. Le secteur a dégagé en 2009 un chiffre d’affaires de 3,7 milliards d’euros et compte environ 435 entreprises qui emploient 18 900 personnes [Mission économique de Londres, 2009]. Ce sont de petites structures qui travaillent en partenariat avec des entreprises pharmaceutiques ou de l’agroalimentaire ou encore du secteur de la chimie au sein d’un cluster. Les entreprises pharmaceutiques apportent un soutien logistique et financier aux start-up biotechnologiques qui, très souvent, sont créées à partir d’un essaimage depuis un laboratoire universitaire (spin-out), ce qui leur permet d’obtenir des produits très innovants qu’elles mettent ensuite au point dans leurs laboratoires [Esposito, 2003]. Les clusters de biotechnologies sont donc concentrés près des grandes universités, en particulier Cambridge, Oxford et Londres, dans le sud-est, le nord-ouest et le sud-ouest de l’Angleterre. Il en existe également un en Ecosse, près de Dundee, et un autre au Pays de Galles. Celui de Cambridge, qui bénéficie de l’appui des centres de recherche d’excellence de l’université, arrive en tête des clusters de biotechnologies au Royaume-Uni et en Europe. Il compte plus de 185 entreprises de biotechnologie, dont le quart est coté en bourse. Le cluster de Londres, le London Biotechnology Network (LBN), quant à lui, tire profit de la présence de trois des vingt-cinq meilleures universités sur le plan mondial : Imperial College London, University College London (UCL) et King’s College London (KCL).

À l’avant-garde de l’Union européenne

L’industrie aéronautique et spatiale britannique civile et militaire est la première de l’Union européenne et la deuxième au monde, après celle des États-Unis. En 2007, ce secteur, activités civiles et militaires confondues, représentait environ 124 000 emplois directs et 151 000 emplois indirects, et a obtenu un chiffre d’affaires de près de 71 milliards de livres. Aujourd’hui, les entreprises appartiennent toutes au secteur privé, mais certaines reçoivent des aides gouvernementales via le budget de la défense. La reconversion de l’industrie du militaire vers le civil a débuté beaucoup plus tôt au Royaume-Uni que dans les autres grands pays de l’UE. La moitié des 2 500 entreprises du secteur sont petites ou moyennes, le mouvement de concentration à la fois verticale et horizontale n’ayant laissé que quelques grands donneurs d’ordre tels que EADS, Thalès UK, BAE Systems [Masson, 2008].

Le réseau d’entreprises, de consortiums internationaux et de partenariats industriels est principalement implanté dans trois zones : Londres et le sud-est de l’Angleterre, la région s’étendant de Bristol jusqu’à Manchester et enfin le sud de l’Ecosse. Le secteur est largement tourné vers l’exportation. A la différence de ce qui s’observe en France et en Allemagne, l’industrie britannique compte un nombre important de filiales de groupes étrangers, notamment américains, comme Lockheed Martin UK Ltd et Boeing Defence UK Ltd, qui sont à l’origine d’un tiers environ des emplois. L’industrie aéronautique est spécialisée dans la conception et la fabrication des ailes d’avion et du fuselage, ce qui nécessite d’importants travaux de recherche dans les nouveaux matériaux. Elle a acquis une réputation mondiale pour son expertise dans les satellites et la conception de logiciels et participe aux grands programmes européens comme ceux de l’observation terrestre de l’Agence spatiale européenne (ESA). En février 2010, une stratégie d’innovation et de croissance a été mise en place dans le domaine spatial (Space Innovation and Growth Strategy), regroupant les milieux industriels et universitaires afin d’augmenter les domaines de compétence britannique, ce qui aboutira, au cours des vingt prochaines années, à la création de 100 000 emplois hautement qualifiés.

Le Royaume-Uni est également le pays phare de l’Union européenne pour les technologies de l’information et de la communication qui bénéficient d’excellentes infrastructures, d’une main-d’œuvre hautement qualifiée et de dépenses en R&D élevées. La contribution de ce secteur au PIB est de l’ordre de 10 % [UK Trade and Investment, 2008]. Très ouvertes à la concurrence, les filiales d’entreprises étrangères, en majorité américaines, y sont nombreuses.

Relevant du secteur des instruments d’optique, l’entreprise e2v technologies Plc est emblématique du positionnement de ce dernier dans la recherche-développement. Depuis le début des années 1980, elle a développé une large gamme de produits de haute technologie, en particulier des capteurs pour l’astronomie, l’industrie spatiale et aéronautique, le secteur de la santé et l’industrie de défense. Très impliquée dans des partenariats industriels et académiques à l’échelle européenne, elle participe à la construction du futur télescope européen de 42 mètres. Elle est cotée à la Bourse de Londres et a racheté Atmel Grenoble en 2006.

En fait, ce qui reste de l’industrie britannique s’organise autour de quelques grandes entreprises et de nombreuses PME-PMI très innovantes qui pourraient, elles, profiter de la chute de la livre sterling. Beaucoup de ces sociétés appartiennent à des non-résidents, car le Royaume-Uni a une économie très ouverte à même d’attirer les investissements étrangers et dont les entreprises investissent des montants non négligeables à l’extérieur du pays, sous l’œil bienveillant de la classe politique qui a, depuis longtemps, relevé le défi de la mondialisation.

Références bibliographiques
• ABPI, Association of the British Pharmaceutical Industry, 2010, http://www.abpi.org.uk.
• Artus Patrick et Garatti Alexis, Pourquoi l’Angleterre a perdu : la faillite d’un modèle économique et social, Perrin, Paris, 2009, 255 p.
• Esposito, Marie-Claude, « Le système productif britannique », in Marie-Claude Esposito, Nathalie Champroux, Ben Offerle, Le renouveau de l’économie britannique, Economica, Paris, 2007, pp. 161-185.
• Esposito, Marie-Claude, « L’innovation dans les biotechnologies au Royaume-Uni », in Marie-Claude Esposito et Christine Zumello (eds), L’entrepreneur et la dynamique économique, Economica, Paris, 2003, pp. 113-128.
• Le Boucher, Eric, « Economie britannique : fin ou rebond d’un modèle », Politique étrangère, n° 2, 2010, pp. 273-281.
• Masson, Hélène, La réorganisation de l’industrie de défense britannique, Fondation pour la recherche stratégique, n° 5, 2008.
• Mission économique de Londres-Ubifrance, Etude de marché du secteur de la biotechnologie au Royaume-Uni pour le SISMIP, Dossier n° 249912, juillet 2009.
• SBAC, UK Aerospace Industry Survey 2007.
UK Trade and Investment Autumn Performance Report 2008, Cm 7520, décembre 2008.
• Verluise, Pierre, « Les exportations de hautes technologies de l’Union européenne », Chronique européenne, janvier 2010, http://www.dandurand.uqam.ca/uploads/files/publications/rflexions/Chronique_europeenne/
Exportations_techno_UE.pdf

* Professeur de civilisation britannique, Université Sorbonne Nouvelle

Pour citer cet article : Marie-Claude Esposito, « Royaume-Uni. L’industrie après la tourmente », Grande Europe n° 26, novembre 2010 - La Documentation française © DILA

 

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