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Géorgie. L’hydroélectricité comme outil de puissance, par Sophie Tournon

[Géorgie. L’hydroélectricité comme outil de puissance, par Sophie Tournon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Barrage sur l'Ingouri.
Paata Varnadashvili/Wikicommons (2007)

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Mis à jour le 16/04/2012

Introduction

L’histoire de l’hydroélectricité en Géorgie remonte à la fin du XIXe siècle. Les milliers de rivières qui sillonnent le territoire sont un atout qui n’échappe pas aux autorités actuelles, bien décidées à mettre à profit cette ressource naturelle. Malgré les préventions de ceux qui opposent des arguments de nature environnementale ou sociale aux ambitions du Président Mikhéil Saakachvili, celui-ci semble déterminé à poursuivre sa marche vers l’indépendance énergétique du pays.


Géorgie. L’hydroélectricité comme outil de puissance

Sophie Tournon*

Depuis 1888 et l’inauguration de la première station hydroélectrique géorgienne, le pays s’est doté de centrales de toutes tailles, profitant de la manne représentée par un réseau hydrographique très dense : 300 rivières sont aujourd’hui utiles à la production d’énergie. La période soviétique s’est conclue sur un bilan mitigé : les centrales étaient obsolètes et nécessitaient des travaux de restauration et de mise aux normes de sécurité. À l’indépendance, déclarée en 1991, le secteur a traversé une grave crise et le pays fut, durant de longs mois, plongé dans l’obscurité. Les années Chevardnadze(1), caractérisées par une sortie de crise sur fond de corruption endémique, ont été celles de l’amélioration, nette mais irrégulière, du service. Depuis 2003 et la révolution des Roses qui a porté au pouvoir Mikhéil Saakachvili, la politique ultra-libérale de privatisation a de nouveau transformé ce secteur stratégique, de la production à la distribution : aujourd’hui, l’idée est de faire de la Géorgie une plaque tournante régionale d’exportation d’électricité.

Des grandes ambitions et… des capitaux étrangers

Malgré leur état de délabrement avancé à la fin des années 1980, les barrages géorgiens ont vu les travaux dont ils étaient l’objet s’interrompre au moment de l’indépendance, pour des raisons géopolitiques et économiques évidentes. Après des années de crise, caractérisées par la sous-utilisation des centrales hydrauliques, le blocage de la réforme du secteur et l’incapacité à mettre fin à une corruption qui se traduisait notamment par le détournement des subventions ou l’opacité des procédures de vente des actifs publics, la situation s’est lentement stabilisée au début des années 2000. Après la révolution des Roses de la fin 2003, le gouvernement de M. Saakachvili a mis en œuvre une politique ultra-libérale de réformes économiques, courtisant les investisseurs étrangers et privatisant nombre de secteurs économiques, y compris les plus sensibles : « En Géorgie, tout est à vendre, sauf notre conscience ! », se plaisait alors à répéter le ministre de l’Économie Kakha Bendoukidze.

Sous l’égide de l’Association internationale de développement (IDA) de la Banque mondiale, le secteur de l’électricité a alors été entièrement privatisé, de la production à la distribution. Pour ce faire, divers organismes occidentaux ont prodigué leurs conseils et, surtout, fourni des aides : la Banque de développement allemande – KfW (Kreditanstalt für Wiederaufbau) – a financé la restructuration du secteur à hauteur de 12 millions de dollars, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement – BERD – a versé 1 million de dollars et l’USAID a également accompagné cette réforme. Il s’agissait de remplir trois objectifs : tout d’abord, répondre au mieux à la demande intérieure (le barrage de l’Ingouri, situé au nord-ouest du pays, permet aujourd’hui de satisfaire 40 % de la consommation géorgienne d’électricité). Ensuite, s’intégrer à un réseau régional et international, en modernisant toute la filière (notamment en installant des lignes à très haute tension destinées à accroître les capacités de transport et d’exportation de l’électricité)(2). Enfin, contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, l’Union européenne servant de modèle en la matière.

Ainsi, dès 2007, la Géorgie est devenue un petit exportateur d’électricité, n’important du gaz d’Azerbaïdjan que quelques mois par an, afin d’alimenter ses centrales thermiques soumises à la forte demande hivernale (au total, 80 % de l’électricité produite en Géorgie provient des barrages, le reste étant produit dans des centrales thermiques. L’hydroélectricité contribue à 20 % de la consommation énergétique interne). ). Mais le pays ne compte pas s’en tenir là : les autorités géorgiennes ont à maintes reprises dit leur intention de lancer la construction d’une quinzaine de nouveaux barrages – qui viendraient s’ajouter à la cinquantaine d’ouvrages déjà installés, de tailles diverses –, leur réalisation dépendant de l’apport des capitaux étrangers, id est de l’attractivité économique de la Géorgie. L’un de ces projets est celui de Khoudoni, sur l’Ingouri, dont les travaux, lancés en 1979, ont été interrompus en 1989 et devraient s’achever en 2018. Selon Mariam Vazlishvili, vice-ministre de l’Économie, ce barrage contribuera à stabiliser l’économie de la Géorgie en créant des milliers d’emplois et servira de vitrine pour les nouveaux investisseurs. L’hydroélectricité apparaît donc aux yeux des autorités comme la panacée, porteuse de tous les espoirs d’une Géorgie en développement continu.

La complexe géopolitique de l’hydroélectricité

La géopolitique de l’électricité au Sud Caucase met en scène des acteurs qui interviennent également dans le domaine des hydrocarbures, à savoir la Russie, les voisins caucasiens, la Turquie et, dans une moindre mesure, l’Iran et le Proche-Orient.

Depuis le conflit d’août 2008, les relations avec Moscou sont gelées au niveau diplomatique et tendues au niveau commercial. Le défi à relever n’est pas simple pour Tbilissi : il s’agit, en diversifiant les partenaires pour sortir de la traditionnelle sphère d’influence russe, de pouvoir tourner le dos à l’ancienne puissance colonisatrice honnie. Simultanément, il faut gérer les dettes énergétiques accumulées au cours des deux dernières décennies ainsi que les conséquences de la politique de privatisations qui a davantage encore arrimé le pays à Moscou, très habile à faire intervenir sur le marché géorgien des sociétés russes souvent étroitement liées au Kremlin.

L'hydroélectricité en Géorgie (2012)

Carte Hydroélectricité Géorgie copie

 

Jusqu’en 2003, la compagnie d’électricité géorgienne, Telasi, a été gérée par la société américaine AES Silk Road, mais l’échec de cette dernière à réformer l’entreprise a profité à la société russe Inter RAO, contrôlée par Moscou et réputée très liée à Vladimir Poutine et au FSB, le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie : Inter RAO a alors racheté 75 % des parts de Telasi – laquelle assure le tiers de la distribution d’électricité dans le pays(3) – et se trouve depuis en position de principal investisseur étranger dans le secteur électrique en Géorgie, renforçant ainsi la dépendance économique du pays. Au moment de privatiser partiellement la grande centrale de l’Ingouri, en 2009, Inter RAO s’est imposée au terme de discrètes négociations qui lui ont permis de se voir attribuer 50 % des parts de la centrale et au grand voisin d’intégrer la Géorgie à ce que d’aucuns décrivent comme son « empire libéral »(4). Le barrage de l’Ingouri – le plus haut du monde – se trouve en Géorgie, alors que ses générateurs, eux, sont situés en Abkhazie, région indépendante de facto depuis 2008 et placée sous protection russe, au grand dam des Géorgiens souverainistes. Conformément à l’accord signé en décembre 2008 entre Inter RAO et l’État géorgien, la centrale hydroélectrique, située de part et d’autre d’une frontière qui suit le cours de l’Ingouri, est donc gérée par la Russie : 40 % de l’électricité qui y est produite sont dévolus à l’Abkhazie, qui en exporte une part vers le Nord Caucase russe, très demandeur.

Outre le barrage et la centrale de l’Ingouri, la compagnie russe Inter RAO gère également le barrage de la Mtkvari (ou Koura en russe), ainsi que deux autres barrages (Khrami I et II), ce qui représente près de la moitié de la capacité géorgienne. La compagnie russe possède en outre 50 % de SakRusEnergo, la société en charge des lignes à haute tension dédiées à l’exportation – dont le projet en direction de la Turquie.

Mais la Russie n’est pas l’unique acteur sur la scène de l’hydroélectricité géorgienne. La Turquie connaît une demande croissante en électricité. Or elle est en butte aux critiques des pays voisins qui n’apprécient guère l’impact sur leurs intérêts agricoles, sociaux et environnementaux des barrages installés sur des cours d’eau arrosant à la fois la Turquie et leur propre territoire. L’une des solutions pour Ankara consiste dès lors à investir dans les projets de ses voisins : l’Arménie lui étant plus qu’hostile, reste la Géorgie. Des accords ont été conclus et des lignes à haute tension construites, tandis que des projets de barrages communs aux deux pays sont à l’étude. Ce faisant, la Turquie poursuit sa politique d’ouverture et d’intermédiation dans les relations diplomatiques complexes entre le Sud et le Nord Caucase. Ankara mise plus particulièrement sur la production du futur barrage de Khoudoni(5), sur un projet de nouveau barrage sur la Mtkvari et sur l’extension – entérinée le 23 janvier 2012 par un accord – du réseau de lignes à très haute tension reliant Bortchkha (Turquie) à Akhaltsikhé (Géorgie) et qui devrait être prolongé jusqu’en Azerbaïdjan et en Iran. Ce dernier, client d’une Arménie connue pour l’obsolescence de ses installations, pourrait être également intéressé par la production géorgienne. Enfin, Tbilissi ne néglige pas les partenaires proche-orientaux : le Premier ministre Nikoloz Gilauri s’est rendu au Liban au début de l’année 2012 pour évoquer un projet d’accord sur la vente d’électricité dans cette région très demandeuse.

La Géorgie avance ainsi de plus en plus rapidement sur la voie d’une intégration régionale dans le domaine de l’hydroélectricité. Mais ceci n’est pas sans soulever certains problèmes d’ordre social et environnemental.

Les enjeux sociaux et environnementaux négligés

Les déclarations officielles sur l'envolée radieuse de l'économie de la Géorgie dans le domaine hydroélectrique font face à des critiques souvent alarmantes de la part des ONG : les propriétaires de barrages ne seraient pas légalement tenus de les entretenir et aucun organisme compétent, qu'il soit indépendant ou étatique, n'est en charge du contrôle de l'état de ces ouvrages. Or, la majorité d'entre eux nécessiterait des restaurations et une mise aux normes en matière de sécurité. Il serait, selon certains, plus urgent et utile de moderniser le parc existant, d'investir dans les petits et moyens barrages délaissés ou sous-exploités, plutôt que de se lancer dans la construction de nouvelles et gigantesques installations.

En outre, alors que les autorités assurent s’être souciées des aspects environnementaux et mises en conformité avec les réglementations nationale ou internationales dans ce domaine, des ONG de défense de l’environnement – dont la principale est Green Alternative – affirment que les conclusions de ces rapports sont biaisées, manquent d’indépendance et de vision critique.

Ainsi, le projet du grand barrage de Khoudoni est mis en cause par Green Alternative, qui suit ce dossier depuis des années. L’association dénonce le manque criant de consultation avec les populations sur un projet qui les concerne au premier chef puisqu’il nécessitera le déplacement de milliers de personnes vivant aujourd’hui dans quatorze des villages environnants, occasionnera des dommages directs sur la faune, la flore, le microclimat, l’agriculture et la santé des locaux, et mettra en danger l’héritage culturel unique de la zone concernée, située en Svanétie, réputée l’une des plus belles régions du pays. Si le plan de déplacement existe bel et bien, aucun projet de relocalisation, d’accueil ni de compensation n’aurait été proposé aux futurs déplacés par le ministère de l’Intérieur, en partie en charge de cette question(6)

Green Alternative s’appuie sur les recommandations du Parlement européen, qui s’oppose fermement à la politique de la Banque mondiale orientée vers les grands projets. Pour sa part, l’institution européenne incite à privilégier les projets alternatifs de remise en marche ou de modernisation des petits et moyens barrages déjà existants, prenant en considération les besoins régionaux et les réalités économiques et sociales, afin de tenir compte également des populations locales démunies, grandes oubliées de ces projets. En effet, le tarif de l’électricité produite par les grands barrages et destinée à l’exportation sera rédhibitoire pour les consommateurs locaux. Enfin, le choix des autorités revient à ignorer les autres sources d’énergie, à minimiser les barrages de taille raisonnable et à passer pratiquement sous silence les autres sources d’énergie alternatives que sont l’éolien, le solaire et la biomasse.

La promesse de créations d’emplois est aussi mise en doute. Green Alternative rappelle que, dans le cas du barrage de Paravani actuellement en cours de construction, les techniciens et les ouvriers sont essentiellement des Turcs vivant isolés dans des baraquements, tandis que les spécialistes géorgiens sont sous-employés faute de formation préalable ou par discrimination (la main-d’œuvre turque se révélant moins coûteuse). Enfin, au regard de la réglementation fiscale offerte aux investisseurs et propriétaires des barrages, les retombées sur le plan local seraient insignifiantes dans la mesure où les bénéfices générés seraient captés par le centre, conformément à la « verticale du pouvoir » en cours en Géorgie(7).

Très au fait des dossiers sur les barrages existants et en projet, Green Alternative propose des solutions mais reste isolée dans cette lutte sans relâche pour défendre les droits des citoyens, des consommateurs et de l’environnement. La Banque mondiale, les investisseurs internationaux et le gouvernement géorgien s’accordent sur la nécessité de donner la priorité au développement macro-économique de la Géorgie en suivant les règles du marché international et de l'intégration de ce petit pays dans le concert mondial, faisant de l'approche micro-économique et des questions sociales des dossiers secondaires, qui se résoudront d'eux-mêmes une fois la Géorgie mieux intégrée. Le Président Saakachvili le clame haut et fort : son gouvernement « ne s’arrêtera pas de construire des barrages, d’avancer, en dépit des ennemis et de leurs soutiens dans le pays qui tentent d’empêcher la marche en avant de la Géorgie ! »(8)

Notes
(1) Edouard Chevardnadze a occupé la fonction de Président de 1992 à 2003.
(2) La Banque européenne d’investissement – BEI – dit souhaiter « promouvoir l’interopérabilité et la fiabilité opérationnelle des connexions électriques avec des pays qui ne sont pas membres de l’Union européenne » et qui constituent « l’anneau électrique de la mer Noire », à savoir la Russie, l'Ukraine, la Roumanie, la Bulgarie, la Turquie et la Géorgie. Voir Parlement européen, « European Parliament Resolution of 17 February 2011 on the World Bank's Energy Strategy for Developing Countries », 17 février 2011, http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?type=TA&reference=P7-TA-2011-0067&language=EN&ring=B7-2011-0128.
(3) Telasi AO. Notons en outre que 46 % de la distribution électrique sont assurés par une société tchèque, Energo Pro.
(4) Wladimer Papava, « L'impérialisme économique de la Russie », janvier 2006
(5) La construction du barrage de Khoudoni a été été retardée en raison de détournements de subventions. Constituant l’un des plus gros projets de la région, il devrait à terme fournir près de 10 % des besoins annuels de tout le Sud Caucase. Il est soutenu par la Banque mondiale mais n’en inquiète pas moins nombre d’experts et de représentants d’ONG. Sa réalisation a finalement été confiée en 2005 à la compagnie indienne TransElectric Ltd, enregistrée aux îles Vierges et peu loquace sur le projet.
(6) Natia Edjochvili, Manana Vardiachvili, « La Géorgie a-t-elle besoin du barrage de Khoudoni ? », Liberali (en géorgien), 15 mai 2011, http://liberali.ge/schirdeba-tu-ara-sakartvelos-khu.
(7) David Chipashvili, « Paravani Hydro Plant, Georgia », CEE Bankwatch Network, Issue Paper, EBRD Annual Meeting, Astana, mai 2011.
(8) Discours de M. Saakashvili, 29 décembre 2011, http://www.president.gov.ge/en/PressOffice/News/Releases/?p=7240&i=1.

* Chercheuse associée à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO - Paris), membre de l’Observatoire des États post-soviétiques (INALCO), vit à Tbilissi

Pour citer cet article : Sophie Tournon, « Géorgie. L'hydroélectricité comme outil de puissance », P@ges Europe, 16 avril 2012 - La Documentation française © DILA 

 

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