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Bosnie-et-Herzégovine. Des élections aux enjeux décisifs, par Srdjan Dizdarević

[Bosnie-et-Herzégovine. Des élections aux enjeux décisifs, par Srdjan Dizdarević], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

À la veille des élections municipales du 5 octobre 2008, des membres de Naša stranka distribuent des plaquettes présentant le programme de leur parti, dans le centre de Sarajevo.
AFP / Elvis Barukcic - 2008

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Mis à jour le 12/08/2010

Introduction

Les élections générales du 3 octobre 2010 ne mettront sûrement pas un terme à l’impasse institutionnelle et politique dans laquelle se trouve la Bosnie-et-Herzégovine. Sur les 11 coalitions, les 47 partis et les 13 candidats à se présenter, rares sont ceux, à l’instar de Naša stranka, qui se montrent résolus à se démarquer du discours nationaliste dominant.


Bosnie-et-Herzégovine. Des élections aux enjeux décisifs

Srdjan Dizdarević*

Le 3 octobre 2010, les quelque trois millions de citoyens de Bosnie-et-Herzégovine disposant du droit de vote se rendront aux urnes. Cette fois, ils devront désigner leurs représentants à tous les niveaux du pouvoir, à l’exception du niveau local. Le pays ayant été doté d’un système politique d’une complexité invraisemblable, ce vote va concerner rien moins que quatorze parlements : de la République de la Bosnie-et-Herzégovine, de ses deux entités, la Republika srpska et la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, des dix cantons constituant cette même Fédération et, enfin, du district de Brcko. Seront également élus lors de ce scrutin les trois membres de la présidence collégiale du pays ainsi que le Président et les deux vice-Présidents de la Republika srpska. Ce sera la septième fois depuis la fin de la guerre, en octobre 1995, que seront organisées des élections générales.

Blocages à tous les niveaux

Depuis l’effondrement du régime communiste, en 1990, le pays a été gouverné par des partis d’obédience nationaliste, sauf durant la période 2000-2002. Aussi les votes ressemblaient-ils plutôt à un recensement, les électeurs, à quelques exceptions près, ayant tendance à donner leur voix au parti composé de membres de leur communauté, sans accorder la moindre attention aux programmes politiques ou aux profils personnels des candidats. Dès lors, la purification ethnique s’est poursuivie bien après que la guerre eut été terminée. Depuis, le pays traverse une crise profonde : les incessantes querelles entre les différentes formations ont conduit au blocage des réformes qu’il aurait été pourtant indispensable d’engager pour permettre au pays d’accomplir une double transition : passer d’un état de guerre à une situation de paix et d’un régime à parti unique à une démocratie respectueuse des droits de l’homme et à une économie de marché. Les conséquences en sont que la Bosnie-et-Herzégovine est, avec l’Albanie, le seul pays de la région à ne pas avoir été exemptée de l’obligation de visas pour entrer dans l’espace Schengen(1), à n’avoir toujours pas été admise à l’OTAN, enfin à avoir encore bien des étapes à franchir avant que n’advienne son intégration à l’Union européenne à laquelle aspire plus de 80 % de la population. Précisons à cet égard qu’elle a, comme la Serbie, le Kosovo, le Monténégro et l’Albanie, le statut de candidat « potentiel », à l’adhésion à la différence de la Macédoine (candidate à l’adhésion depuis décembre 2005) et, bien sûr, de la Croatie (engagée dans les négociations d’adhésion depuis octobre 2005).

L’absence de réformes a, bien évidemment, un impact direct sur le niveau de vie des citoyens, le marché du travail et la situation économique en général : le niveau de développement actuel ne représente que 60 à 70 % de celui d’avant-guerre. Le taux de chômage officiel s’élève à 40 %, mais selon les organisations internationales, il serait plutôt de l’ordre de 20 % en raison de l’ampleur de l’économie grise. Il n’en reste pas moins que 20 % de la population est confrontée à la pauvreté absolue, tandis qu’une proportion identique est très proche de cet état. Enfin, les frontières séparant les entités empêchent une unification du marché des biens et des services.

Plusieurs facteurs sont à l’origine de l’impasse dans laquelle se trouve la Bosnie-et-Herzégovine. L’un d’entre eux réside dans sa Constitution. Elaboré à Dayton en 1993, dans le cadre de la conférence pour la paix, ce texte a donné lieu à une construction étatique monstrueuse, ingérable, coûteuse, inefficace et, qui plus est, non conforme à la Convention européenne des droits de l’homme. La réalité du pouvoir ainsi que les ressources budgétaires sont concentrées entre les mains des deux entités et des dix cantons, réduisant les autorités centrales à la portion congrue. Plus de la moitié des budgets passent dans les rémunérations des fonctionnaires des 180 ministères que comptent les quatorze gouvernements du pays. Mais, malgré ou plutôt en raison de ses effectifs pléthoriques, l’administration s’avère d’une très faible efficacité : elle se montre incapable de répondre aux besoins de la population et n’est manifestement pas davantage apte à mener des négociations avec les institutions européennes. Enfin, la Constitution comporte des articles ayant trait aux droits de l’homme, qui ont un caractère nettement discriminatoire dans la mesure où ils lient des droits politiques à l’appartenance à l’une des trois communautés ethniques « constitutives » (serbe, croate, musulmane ou bosniaque) et frappent d’inéligibilité à certains postes (notamment ceux de présidents des deux chambres du Parlement de la Bosnie-et-Herzégovine) tous ceux qui ne peuvent se prévaloir de ces mêmes origines, à commencer par les membres des 17 minorités recensées dans la loi du même nom.

Le deuxième facteur tient à l’attitude des pays voisins qui ont longtemps nourri des aspirations territoriales à l’égard de la Bosnie-et-Herzégovine, rechignant à se soumettre aux règles du droit international. Aujourd’hui, il semble que les deux États les plus proches géographiquement, la Serbie et la Croatie, se soient résolus à accepter ce pays dans ses frontières internationalement reconnues et aient renoncé à alimenter les nationalismes en Bosnie à seule fin de réaliser des objectifs de politique intérieure. L’arrivée à la tête de la Croatie d’Ivo Josipović (18 février 2010) et à celle de la République de Serbie de Boris Tadić (15 février 2008) a instauré de nouveaux rapports dans la région, contribuant à créer un contexte favorable au processus de normalisation au sein de la Bosnie-et-Herzégovine. Les voisins immédiats, désireux de se rapprocher de l’Union européenne, sont conscients que cette dernière attend d’eux une politique pacifique et un rôle positif dans la région comme preuve de leur appartenance à la famille des pays civilisés.

En troisième et dernier lieu, la stagnation à laquelle a été condamné le pays pendant quinze longues années s’explique par l’absence de toute véritable perspective sur la scène politique. D’un côté, les partis nationalistes misaient sur la peur de l’autre et sur la préférence ethnique, de l’autre, ceux qui rejetaient ces thèses étaient faibles ou corrompus et donc incapables de relever les défis de la transition politique et économique et de l’intégration à l’Union européenne.

La fragmentation de la scène politique

Les résultats des élections d’octobre apparaissent dès lors particulièrement cruciaux. Il est certain qu’une nouvelle victoire des nationalistes, de ces formations guidées par leurs seuls intérêts aurait deux conséquences négatives : la fragmentation définitive du pays selon des clivages ethniques et son éviction des processus d’intégration euro-atlantique. Les analystes politiques s’accordent d’ailleurs sur le fait que les quatre prochaines années sont à cet égard décisives pour l’avenir de la Bosnie-et-Herzégovine et qu’un échec des partis démocratiques marquerait pour celle-ci un point de non-retour.

La Commission électorale de Bosnie-et-Herzégovine a annoncé que 11 coalitions, 47 partis politiques et 13 candidats indépendants se présenteront à ces élections. La grande majorité de ces formations, et notamment celles au pouvoir, censées participer à la compétition n’apporteront rien de bien neuf à la vie politique. Du côté bosniaque seront, sans nul doute, présents les deux principaux porte-parole de la communauté : le SDA (Parti de l’action démocratique), créé par feu Alija Izetbegović, et le SzBiH (Parti pour la Bosnie-et-Herzégovine) dirigé par Haris Silajdžić, tourné vers le passé et opposé à toute réforme. Les intérêts croates seront très probablement défendus par la HDZ BiH (Communauté démocratique croate de Bosnie-et-Herzégovine) sous la houlette de Dragan Čović ainsi que par la HDZ 1990 (Communauté démocratique croate 1990) de Božo Ljubić, qui a fait scission peu avant les élections du 1er octobre 2006 non en raison de profonds différends politiques ou idéologiques mais à cause d’un désaccord concernant la distribution des postes ministériels et autres positions lucratives entre les membres du parti. Du côté serbe, le Parti des sociaux-démocrates indépendants (SNSD), conduit par le Premier ministre de la Republika srpska, Milorad Dodik, au discours faisant fond à la fois sur le nationalisme et le populisme, est largement prédominant. Tente de lui faire face le chef de file de l’opposition le SDP (Parti social-démocrate) qui s’appuie sur un électorat fidèle en dépit de la déception suscitée par le nombrilisme et l’absence de vision politique de son leader, Zlatko Lagumdžija. Ce parti a été rejoint dans les rangs de l’opposition par une coalition constituée spécialement pour les élections d’octobre 2010 et dénommée Ensemble pour la Srpska : elle regroupe le SDS (Parti démocratique serbe) que l’on associe immanquablement à son fondateur et premier président, Radovan Karadžić, dont le procès pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) est en cours, le SRS (Parti Radical de la République serbe) qui compte parmi ses tout premiers initiateurs Vojislav Šešelj, lui aussi inculpé et pour les mêmes motifs par le TPIY, et, enfin, le PDP (Parti du progrès démocratique) du très pragmatique et ancien ministre des Affaires étrangères Mladen Ivanić de 2003 à 2007, qui se situe au centre de l’échiquier politique.

Plusieurs petits partis ont quelques chances d’être invités à rejoindre la majorité des élus dans les parlements et, du même coup, à participer à des coalitions gouvernementales mais sans grand espoir de pouvoir exercer une quelconque influence. Au nombre de ceux-ci figurent le parti Travail pour le progrès fondé par la famille croate Mladen Ivanković- Lijanović, le parti régional DNZ (Union démocratique populaire) dont le leader bosniaque Fikret Abdić est actuellement en prison en Croatie pour crimes de guerre, les deux composantes croates de la coalition NHI (Nouvelle initiative croate) et le traditionnel Parti paysan croate. Enfin, le Parti croate du droit, d’extrême droite, a également quelques chances de faire son entrée dans l’arène parlementaire.

Qu’attendre des nouveaux partis ?

Depuis les précédentes élections générales, qui se sont tenues en 2006, de nouvelles formations politiques ont vu le jour. Ainsi en est-il du Parti démocratique serbe (SDS) de l’ex-président de la Republika srpska Dragan Čavić, réputé pour son grand pragmatisme et son pro-européanisme. Il a eu le courage de demander pardon pour les crimes commis par les Serbes à Srebrenica, qu’il a qualifiés de génocide, ce que lui a valu d’être exclu du SDS. Il fera donc cavalier seul aux élections d’octobre à moins qu’il ne s’allie aux partis s’opposant à Milorad Dodik, Premier ministre actuel de la Republika srpska et fondateur et président du Parti des sociaux-démocrates indépendants (SNSD).

Une nouvelle formation a fait son apparition du côté bosniaque : l’Alliance pour un meilleur avenir de Fahrudin Radončić. Patron du plus grand quotidien du pays, Dnevni Avaz (La voix au quotidien), d’un magazine politique, Global, et de la chaîne de télévision régionale Alfa, ce dernier aime à être appelé « le Berlusconi de Bosnie », ce qui illustre bien ses ambitions. Il est né au Monténégro, pays voisin, et est arrivé en Bosnie au moment où la guerre allait éclater. Il a bâti sa fortune et son empire médiatique avec l’aide du parti bosniaque alors au pouvoir, le SDA (Parti de l’action démocratique) et de son leader Alija Izetbegović. En retour, F. Radončić a longtemps soutenu le SDA avant de s’en éloigner il y quelque temps, pour devenir un proche de la personnalité bosniaque la plus influente, le grand mufti de Bosnie-et-Herzégovine Mustafa Cerić avec le soutien duquel il a fondé ce nouveau parti. F. Radončić se présente comme un entrepreneur qui réussit et promet de créer des centaines de milliers d’emplois. En fait, sous ces dehors se cache un populiste et un nationaliste invétérés. Il représente un réel danger car il manipule l’opinion publique, utilisant les médias dont il est propriétaire pour instiller des propos démagogiques auprès d’une population frappée par la pauvreté et d’autant plus réceptive que son niveau de conscience politique est, généralement, très faible.

Les démocrates et les pro-européens convaincus en Bosnie fondent leurs espoirs sur deux nouveaux partis qui, pour la première fois depuis que ce pays existe, ont fait fi de sa division en deux entités pour constituer une coalition : Naša stranka (Notre parti) a son siège dans la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine et le Nouveau parti socialiste a le sien en Republika srpska. Ce seul fait a déjà force de symbole car il prouve que des formations politiques implantées chacune dans une des deux parties du pays, passant de prime abord pour être irréconciliables, peuvent avoir une vision commune de l’avenir. Elles se retrouvent en effet sur des questions aussi fondamentales que l’antinationalisme, l’adhésion du pays à l’Union européenne, la lutte contre la corruption des hommes politiques et le crime organisé, le respect des droits de l’homme. Les deux leaders, Bojan Bajić pour Naša stranka et Zdravko Krsmanović pour le Nouveau parti socialiste, ont signé une plateforme préconisant la mise en œuvre de réformes profondes de l’éducation, de la santé, de la politique sociale, ainsi qu’un développement économique plus équilibré. Mais, l’essentiel tient à ce que ces deux partis se sont engagés à combattre, sous toutes leurs formes, les manifestations d’intolérance ethnique et religieuse ainsi qu’à promouvoir le dialogue à des fins de réconciliation entre les différentes communautés. Tous deux réclament que les criminels de guerre soient, sans exception aucune, déférés devant les tribunaux et punis et que, par ailleurs, les autorités assurent les victimes de leur compassion, tout en leur versant des dédommagements.

Six mois après sa création en avril 2008, Naša stranka a participé aux élections municipales du 5 octobre, à l’issue desquelles elle est devenue la troisième force politique à Sarajevo, la capitale. Elle a, en outre, remporté la mairie de Bosanski Petrovac (au nord-ouest du pays) et 26 sièges de conseillers municipaux dans d’autres localités, ce qui est un franc succès pour un parti aussi jeune. Le Nouveau parti socialiste, quant à lui, a été enregistré en décembre 2009 et a tenu son premier congrès en juin 2010, mais son leader, Zdravko Krsmanović, compte déjà parmi les hommes politiques les plus populaires. Preuve s’il en est de la réussite de ces formations politiques et de leur coalition, les partis au pouvoir les tiennent pour un véritable danger. Elles ont d’ores et déjà fait l’objet de violentes attaques et les personnalités qui les soutiennent ont été la cible de calomnies. Il est à prévoir que ces offensives vont se multiplier à l’approche des élections. Mais, parallèlement, le crédit dont jouit cette nouvelle force politique dans la population ne cesse de progresser, comme en attestent les sondages réalisés par le think tank américain National Democratic Institute for International Affairs.

Que peut-on attendre des élections générales d’octobre 2010 ? Tout d’abord, il est fort probable qu’aucun parti ne réussira à obtenir la majorité absolue, ce qui obligera les dirigeants politiques à renoncer aux méthodes autoritaires de gouvernement et les poussera à négocier, à faire des concessions. Ensuite, si la coalition Naša stranka-Nouveau parti socialiste parvient à remporter un nombre de sièges honorable à tous les niveaux du pouvoir, grâce notamment aux voix de ceux qui jusqu’à présent ont boudé les élections (le taux d’abstention est généralement de l’ordre de 50 %), elle sera en mesure d’imposer une ligne politique qui ne sera plus l’apanage d’une communauté ethnique ou de l’une des deux entités. Ce scénario, s’il se réalise, devrait permettre un assainissement de la vie politique et la mise en œuvre, enfin, de trois objectifs primordiaux : en finir avec les menaces permanentes de conflit, améliorer le niveau de vie de la population et engager résolument le pays dans le processus d’intégration euro-atlantique.

Note
(1) Le 27 mai 2010, la Commission européenne a adopté le projet visant à permettre aux citoyens d’Albanie et de Bosnie-et-Herzégovine d’entrer sans visa dans l’espace Schengen. Il reste toutefois à ces deux pays des conditions à remplir avant que le Parlement et le Conseil européens approuvent ce projet, à l’automne.

* Fondateur et ancien président du Comité d’Helsinki pour les droits de l’homme en Bosnie-Herzégovine

Pour citer cet article : Srdjan Dizdarevic, « Bosnie-et-Herzégovine. Des élections aux enjeux décisifs », Grande Europe n° 23, août 2010 – La Documentation française © DILA

 

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