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Ukraine-Pologne à l’heure de l’Euro 2012, par Jaroslav Blaha

[Ukraine-Pologne à l’heure de l’Euro 2012, par Jaroslav Blaha], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Les mascottes Slavek et Slavko (de gauche à droite) à Varsovie lors du match de football Pologne-Portugal. Elles symbolisent, l'une la Pologne, l'autre l'Ukraine, les deux pays qui hébergeront l'Euro 2012.
AFP / Janek Skarzynski - février 2012

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Mis à jour le 30/04/2012

Introduction

La tenue en Ukraine et en Pologne de l’Euro 2012 de football constitue, au regard de l’importante mise à niveau des infrastructures sportives comme de la logistique nécessaire en matière de transport et d’hébergement, une gageure de taille mais aussi une formidable opportunité de modernisation pour les équipements de ces deux pays.


Ukraine-Pologne à l’heure de l’Euro 2012

Jaroslav Blaha*

Lorsqu’en avril 2007 la Fédération européenne de football (UEFA), à l’issue d’un vote serré à bulletin secret, confie l'organisation de l'Euro 2012 à la Pologne et à l'Ukraine, préférant ces deux postulants à l'Italie et au binôme « Croatie-Hongrie », l’annonce faite par son nouveau président Michel Platini étonne bon nombre d’observateurs tout en faisant évidemment bondir de joie Polonais et Ukrainiens. Le résultat (8 voix pour les deux qualifiés, 4 pour l’Italie, grande favorite des médias et aucune pour le couple hungaro-croate) débouche sur un pari osé tandis que le choix apparaît largement sous-tendu par des considérations politiques

Un choix risqué sur le plan sportif comme politique

Jamais, en effet, la Pologne, ni l’Ukraine n’ont organisé de compétition de l’envergure d’un championnat d’Europe de football. D’ailleurs, aucun événement sportif d’une telle dimension ne s’est déroulé dans l’ex-bloc de l’Est depuis les Jeux Olympiques d’été à Moscou en 1980 et de ceux d’hiver tenus à Sarajevo en 1984. Les villes présélectionnées pour accueillir les matches de l’Euro 2012 sont respectivement en Pologne : Varsovie, Wroclaw, Gdansk, Cracovie, Poznan et Chorzow ; en Ukraine : Dniepropetrovsk, Donetsk, Kiev et Lviv (avec, en réserve, Kharkiv et Odessa). La ville ukrainienne de Dniepropetrovsk, suite à la décision du comité exécutif de l’UEFA du 10 décembre 2009 n’est finalement pas retenue.

Au printemps 2007, la devise officielle de l’UEFA (« Nous faisons l’Histoire ! ») est reprise à l’envi par les médias des deux pays lauréats et les manchettes de journaux rivalisent de formules enthousiastes : « Un conte de fées s’est réalisé ! » « Nous avons créé le futur ! ». Cet engouement dépasse même les frontières des élus comme cet éditorialiste tchèque qui affirme avec le plus grand sérieux : « Ce que l’UE, l’Otan, la Révolution orange et Lech Walesa n’ont pas réussi à faire, le football le fera !»(1).

Mais après cette brève période de liesse ponctuée de déclarations officielles grandiloquentes, à l’instar de celle du président ukrainien, Viktor Iouchtchenko, persuadé « de la capacité des deux frères slaves à garantir en temps et en heure le développement des infrastructures nécessaires à l’organisation d’un tel événement », vient le temps des premiers doutes. Les deux protagonistes de la « révolution orange » (2004), le président Viktor Iouchtchenko et Ioulia Timochenko son Premier ministre, s’engagent en 2007 dans un nouveau bras de fer, six mois à peine après la formation du gouvernement par cette dernière. Les analystes de la presse locale, redoutant un retour à l’instabilité politique, commencent alors à prédire de lourds nuages sur la mise en œuvre des projets. Certains commentaires coupent alors court à l’enthousiasme jusqu’alors de mise, demandant : « comment le pays  a-t-il pu s’engager à devenir un État européen moderne en à peine quatre ans, alors qu'il a été incapable de le faire au cours des seize dernières années » ; et d’ajouter : « Il est peu probable que les bureaucrates et les criminels locaux aient la volonté de se reprendre et de permettre aux investisseurs étrangers de conduire le pays vers l'Europe et le reste du monde civilisé. L’oligarque Grigory Sourkis, à l’époque président de la Fédération nationale de football (FUF) à qui, dans les cercles de l’UEFA, on attribue un rôle décisif dans la qualification de son pays, risque d'avoir bien du mal à avoir raison de la résistance passive des officiels ukrainiens, toujours prompts à réclamer des dessous-de-table »(2).

En effet, et alors que l’organisation « exemplaire » de l’Euro 2008 par le duo Suisse-Autriche fait l’unanimité, l’instabilité politique ukrainienne rebute les investisseurs étrangers, la crise financière commençant également à produire ses premiers effets. L’Ukraine risque-t-elle de se priver d’une manne pouvant lui permettre de moderniser ses infrastructures et de reconstruire ses stades ? Sans parler du coup de fouet salutaire qu’un tel événement apporterait au secteur touristique au potentiel largement sous-exploité. Va-t-elle, une fois de plus, compromettre son retour sur la scène européenne ?

Las, les politiciens du pays occupés à s'entredéchirer dans des luttes stériles retombent dans leurs travers habituels. N’ayant cure des répercussions sur l’image extérieure du pays, ils font tout pour tirer profit personnellement des investissements prévus et torpillent tout projet susceptible de favoriser leurs adversaires politiques, par ailleurs leurs concurrents dans les affaires. L’UEFA commençant de douter de la capacité de Kiev d’être en mesure d’organiser dans les délais l’événement, Michel Platini fait part, en janvier 2008, de son inquiétude. Onze mois plus tard, la menace se précise : en l’absence de stade à la hauteur de l’événement à Kiev, l’Euro pourrait être organisé par la seule Pologne. Pourtant, les « remplaçants » potentiels de l’Ukraine ne manquent pas. Après l’Italie, c’est au tour de l’Espagne puis de la Russie d’alimenter les spéculations. Dès juin 2008, l’Ecosse avait déjà proposé sa candidature. Le partenaire polonais, ce « frère slave » tant de fois encensé par son voisin ukrainien, n’est pas en reste. À l’automne 2008, fraîchement élu au poste de président de la Fédération polonaise de football, l’ancien international Grzegorz Lato, évoque l’hypothèse d’une co-organisation avec l’Allemagne, Varsovie entendant bien ne pas voir compromis, à son corps défendant, un projet d’une telle envergure. Soumises à un agenda politique serré (élection présidentielle en octobre 2010, présidence de l’UE au second semestre 2011, ferme espoir d’adopter en 2012 la monnaie européenne), les autorités polonaises espèrent que cet événement sportif de taille permette à leur pays de remédier à la vétusté de ses infrastructures, legs d’un passé communiste révolu.

Face à cette crise de confiance assortie de la menace de se voir retirer le championnat, les différentes factions politiques ukrainiennes n’ont plus d’autre choix que de s’entendre au sein de la Rada suprême (Parlement ukrainien). Le 21 août 2009, à une large majorité, celle-ci décide de passer outre le veto du Président Iouchtchenko qui bloquait le financement de la préparation du championnat d'Europe. La Banque centrale peut alors débloquer plus de 800 millions de dollars à cet effet. En mai 2010, le vice-ministre des Affaires étrangères, Constantin Jelisiejev, peut enfin se permettre de confirmer « l’ambition du pays à ne pas rater cette chance historique ».

Un challenge particulièrement onéreux pour Kiev

Mais sait-on seulement combien cette entreprise doit coûter au final ? D’après les estimations du ministère de la Jeunesse et des Sports, l'Euro 2012 pourrait engloutir plus de 37 milliards de hrivnas (soit quelque 5,5 milliards d'euros). Pour sa part, le ministère des Transports estime que la construction des autoroutes coûterait aux alentours de 18 milliards d'euros auxquels s’ajoute près d’un milliard pour les aéroports, les ponts et autres grands ouvrages. Sans compter les nouveaux hôtels et bien sûr la rénovation des stades, à commencer par le stade national olympique de la capitale et celui du club national de football, l’emblématique Dynamo Kiev. Les municipalités ont été mises en demeure de signer des contrats avec l’UEFA, à commencer par Kiev où 47 hôtels et deux nouveaux ponts sur le Dniepr doivent être livrés avant le printemps 2012 sans compter la rénovation des aéroports, des lignes de métro et du réseau routier et ferroviaire. La capitale, estimaient fin 2008 les édiles locaux, avait besoin d’au moins 6,8 milliards d’euros pour l’ensemble de ces travaux : environ 3 milliards proviendraient du budget de l’État, 4 milliards de la municipalité, le reste, si nécessaire, étant assuré par des investisseurs privés. Dès 2007, la compagnie nationale de chemins de fer n’annonçait-elle pas son intention de se doter de locomotives pouvant dépasser les 200 km/h contre, à l’époque, 50 km/h en moyenne ? Les dizaines de milliers de supporters attendus doivent en effet pouvoir se déplacer facilement non seulement entre les différentes villes ukrainiennes mais aussi entre les deux pays, la seule capitale devant voir affluer, selon l'UEFA, quelque 600 000 touristes.

Même en appelant les oligarques à l’aide, les capacités financières demeurent insuffisantes compte tenu de la rareté des investissements étrangers, de l’assèchement des fonds publics et des contraintes qui conditionnent l’aide du FMI. Et le président du Comité ukrainien d’organisation, Evhen Chervonenko, de constater « que 80% des hôtels en construction ont vu leurs travaux interrompus, les banques refusant de nouveaux prêts »(3).

Au début de l’année 2010 les retards s’accumulaient : à Donetsk, le stade de l’Arena Donbass dont la construction avait été entreprise dès 2004 par l’oligarque Rinat Akhmetov, propriétaire du club Chakhtar Donetsk, avait un an de retard ; à Lviv, la rénovation du stade « Ukraina » fut arrêtée à deux reprises par l’autrichien Alpine Bau pour cause de restrictions budgétaires, tandis que dans la capitale une bataille juridique opposant la municipalité à un centre commercial de la société Nest, dont la démolition était nécessaire pour permettre l’agrandissement du stade olympique, avait coûté une année de retard à un projet qui aurait dû être achevé en 2010 !

Début 2012, le vice-Premier ministre, Boris Kolesnikov, n’en cachait pas moins sa satisfaction face à l’avancement des travaux, les investisseurs privés, les oligarques Rinat Akhmetov et Oleksandr Iaroslavski en tête, ayant enfin répondu à l’appel en injectant quelques centaines de millions de dollars pour soulager le budget national. Malgré ce sursaut, les sponsors de l’événement demeurent rares. Si les hôtels cinq étoiles disponibles pour accueillir les délégations sportives ne soulèvent pas de réserves majeures, seules trois (dont l’équipe nationale ukrainienne) sur les seize à concourir ont décidé de s’y installer, les treize autres préférant se baser en Pologne. Et qu’en sera-t-il pour les dizaines de milliers de spectateurs qui se voient proposer des places de « dortoirs » à des prix exorbitants?

« La Pologne peut remercier le football ! »

Ouvrant son reportage consacré à l’Euro 2012 en Pologne(4) sur cette exclamation non exempte d’une certaine pointe de jalousie, le quotidien roumain Gandul explique combien cette compétition d’envergure européenne représente un formidable vecteur de croissance économique. Les infrastructures qu’il aura fallu construire, rénover, agrandir auront en effet permis la création d’environ 30 000 emplois entre 2009 et 2011 et le soutien à une croissance de l’ordre de 4 % en 2011, à laquelle les 67 milliards d’euros provenant des fonds structurels européens pour la période 2007-2013 ont également contribué, atténuant d’autant les effets du marasme mondial. Ce surcroît d’activité aura également permis d’employer une bonne partie de la main-d’œuvre revenue de pays européens frappés par la crise.

À Varsovie, un stade national, d'une capacité de 55 000 places, accueillera le premier match du tournoi. Trois autres stades sont sur le point d’être livrés respectivement à Gdansk, Poznan et Wroclaw. Selon Mikolaj Piotrowski, directeur de la communication de l'Autorité de mise en œuvre des travaux d'infrastructure, les investissements qui s'élèvent à plus de 21 milliards d'euros portent sur des projets qui ne souffriront aucun retard, tous les stades devant être achevés à l'automne 2011, son optimisme reposant sur le fait que près de 80 % des projets d’infrastructure prévus pour 2012 sont dans les délais.

Si les supporters polonais se réjouissent essentiellement de la qualification automatique de l’équipe du pays organisateur, y voyant la fin des années de vache maigre pour le football dans leur pays, les économistes, pour leur part, s’attachent à calculer les retombées financières de l’événement, les trois semaines de compétitions (8 juin au 1er juillet 2012) devant générer 212 millions d'euros de bénéfices et d’importantes recettes touristiques.

Si, officiellement, la construction des autoroutes et des aéroports pour laquelle une loi spécifique adoptée en avril 2010 a simplifié les procédures, s’est déroulée sans heurts, la mise en service, début 2012, de la liaison Varsovie-Berlin ne semble pas s’être passée aussi harmonieusement qu’on le dit. On est loin des ambitions affichées par la Pologne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale quand celle-ci prévoyait de se doter d’un réseau autoroutier de 3 000 km ! Au printemps 2012, elle n’en possède que 900 auxquels il convient d’ajouter quelques centaines de kilomètres de voies express. Aucun des axes « stratégiques » ne passe pour complètement achevé. Ainsi, le recours systématique à l’offre la mieux disante a conduit à confier une portion essentielle de 50 km à une entreprise chinoise du BTP qui a gagné le marché en proposant la moitié du prix de l’estimation établie par l’administration polonaise. Au printemps 2011, suite à une grève des sous-traitants polonais pour cause de non-paiement des travaux, l’entreprise chinoise s’est retrouvée dans l’incapacité d’honorer le contrat pour un chantier qu’il s’est agi de terminer tant bien que mal, obligeant le gouvernement de Donald Tusk et son ministre des Transports Slawomir Nowakés à promulguer une loi spéciale permettant l’ouverture à la circulation sur ces tronçons non finalisés(5) !

À quelques semaines du début du Championnat, la réussite, tant souhaitée, de l’événement dépendra pour beaucoup du bon fonctionnement des coopérations entre les différents services des deux pays réunis dans le cadre d’un « partenariat renforcé ». Seront mis à rude épreuve non seulement les infrastructures « rénovées » des chemins de fer à cause du changement d’écartement des rails au passage de la frontière, mais également les douaniers et tous les services et unités spécialisées de la police, voire aussi de l’armée, affectés à la surveillance et la sécurisation des sites de compétition.

Notes
(1) Cité par Sébastien Gobert, « L’Euro 2012 en Ukraine, du conte de fées au désastre ? », Regard sur l’Est, 1er février 2009, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=925
(2) In Oukrainska Pravda, 27 avril 2007.
(3) In Sébastien Gobert, déj. cit.
(4) Gandul, 16 mai 2011, http://www.gandul.info
(5) Rzeczpospolita, 27 February 2012 in BBC monitoring du 28 février 2012.

* Rédacteur-analyste au Département de l'Édition - DILA

Pour citer cet article : Jaroslav Blaha, « Pologne, Ukraine à l’heure de l’Euro 2012 », P@ges Europe, 30 avril 2012 – La documentation française © DILA

 

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Ressources complémentaires