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Aux sources de la contestation estudiantine en Autriche, par Jaroslav Blaha

[Aux sources de la contestation estudiantine en Autriche, par Jaroslav Blaha], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Vienne, 28 octobre 2009 : l’Audimax, le grand amphithéâtre de l’université est occupé depuis six jours par 1 000 étudiants qui réclament un enseignement de qualité et gratuit.
AFP / Joe Klamar – 2009

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Mis à jour le 12/10/2010

Introduction

À l’automne 2009, nombre d’étudiants autrichiens (au total quelque 300 000) et aussi leurs collègues issus des pays limitrophes (surtout allemands) ont massivement protesté contre les projets « néo-libéraux » de réforme du gouvernement pris dans la foulée du Processus de Bologne, un mouvement que les médias ont boycotté et les politiques, ignoré à l’exception des Verts.


Aux sources de la contestation estudiantine en Autriche

Jaroslav Blaha*

À l’automne 2009, tout portait à croire que le motif principal des manifestations étudiantes massives résidait dans le projet du gouvernement issu de la grande coalition (Parti social-démocrate, SPÖ, et Parti populaire, ÖVP, chrétien démocrate) de réintroduire des frais d’inscription à l’université. Or, à y regarder de plus près, les revendications portaient en réalité sur la sauvegarde d’un modèle de l’enseignement supérieur et de l’université prôné notamment par Wilhelm von Humboldt (1767-1835) – érudit, philologue et diplomate, fondateur de l’université de Berlin en 1810 – et menacé par l’intrusion grandissante des intérêts économiques et la « marchandisation » du domaine académique. À Linz, pour ne citer que cet exemple, les deux grands amphithéâtres de l’université portent déjà les noms des banques Raiffeisen et Sparkassen.

Les étudiants dans la rue

Un observateur des événements de l’automne 2009 a comparé le système d’enseignement supérieur autrichien « à un grand réseau de voies de communication rapide venant de tous les coins du monde. Un réseau libre de tout péage ou octroi, accessible en voiture, en vélo et même à pied. Peut-on dès lors s’étonner que sa capacité à répondre aux besoins soit insuffisante ? »(1). En l’absence d’examens d’entrée et de frais d’inscription à l’université, il est normal que de plus en plus d’étudiants veuillent y accéder. Au second semestre 2009, le nombre d’inscrits a bondi de 25 % par rapport à la même période de l’année précédente. Les effectifs d’étudiants étrangers (près de 15 % du total début 2010) – notamment allemands qui ont triplé depuis 2000 pour atteindre 7,8 % du total – ont suivi la même trajectoire. Plutôt que de devoir s’acquitter de frais de scolarité de 500 euros par semestre, en vigueur en 2009 dans six des seize Länder allemands, et être confrontés au numérus clausus imposé dans certaines disciplines, ils préfèrent migrer vers l’Autriche. Ce pays compte donc désormais plus de 300 000 étudiants inscrits (pour une population totale de 8,2 millions d’habitants) et les amphithéâtres sont pleins à craquer. Aussi n’est-il pas rare que le nombre d’étudiants assistant à un cours soit deux fois plus important que celui des places disponibles dans la salle.

Au vu de cette situation, Johannes Hahn, membre du Parti populaire et alors ministre fédéral de la Science et de la Recherche(2) annonce, au printemps 2009, son intention de rétablir les droits d’inscription, qui avaient été supprimés un an plus tôt(3), et d’instaurer un numerus clausus dans certaines filière universitaires comme la philosophie, la médecine, la sociologie, la psychologie et la gestion des entreprises. Ces propositions ont suscité la colère des étudiants qui considèrent la liberté d’accès à l’université comme un droit intangible. D’abord latent, ce mécontentement s’est transformé, à la fin de l’été de 2009, en un mouvement organisé quand le gouvernement révéla son plan de sauvetage des banques touchées par la tourmente financière, lourd de dizaines de milliards d’euros, alors que les budgets des universités étaient réduits à la portion congrue. De l’aveu même du ministre Johannes Hahn, l’enseignement supérieur ne devait compter que sur quelque 34 millions d’euros pour l’année 2009, alors que la conférence nationale des recteurs réclamait 1 milliard et, parallèlement, le chancelier fédéral social-démocrate, Werner Faymann, réaffirmait le projet de porter le budget de l’université de 1,2 % du PIB pour 2009 à 2,0 %... mais pas avant 2020 !(4)

À partir du 22 octobre 2009, l’Autriche connut une mobilisation sans précédent de ses étudiants. Le 28 octobre, ils ont envahi les rues de Vienne et étaient plus de 10 000, selon la police, 15 000 selon l’Union nationale des étudiants autrichiens (Österreichische Hochschülerlnnenschaft – ÖH), mais 40 à 50 000 selon les organisateurs du mouvement « L’université brûle » (Uni brennt). Au-delà de la bataille habituelle des chiffres, il convient de rappeler que les manifestations de mécontentement et les occupations de locaux ont concerné les douze universités du pays.

Silence des médias et hésitations des politiques

Alors que le mouvement de protestation montait en puissance, touchant Vienne, Graz, Linz, Salzbourg et Innsbruck et que, dans les amphithéâtres, l’on s’employait activement à dresser la liste des revendications, les responsables des universités étaient sans réaction. Quant aux enseignants et aux agents administratifs, ils ne cachaient généralement pas leur scepticisme lorsque les étudiants cherchaient à les convaincre que les mesures en préparation les concernaient tout autant. Quel plaisir peut-on éprouver et quels résultats peut-on attendre, en effet, d’un cours dispensé devant une salle bondée de 700 à 800 étudiants ?

Malgré son ampleur, le mouvement ne faisait la une des médias ni en Autriche ni dans les pays voisins, à l’exception de l’Allemagne. Tout au plus ceux-ci se contentaient-ils de déplorer les dégâts occasionnés par les occupations et les coûts qu’entraînerait l’extension des capacités d’accueil dans le cas où rien ne serait entrepris pour réduire les effectifs étudiants. Au lieu de chercher à expliquer les raisons profondes de la contestation estudiantine, ils se sont bornés à la présenter comme une simple poussée de fièvre à l’instigation de groupuscules anarchistes et gauchistes. Toutefois, ce blocus médiatique a pu facilement être contourné grâce à l’Internet, et notamment au site créé par les protestataires unsereuni.at, ainsi que grâce aux réseaux sociaux qui se relayaient pour fournir toutes les informations nécessaires. De leur côté, les opposants au mouvement, réunis autour du slogan « Etudier au lieu de bloquer l’État ! », avaient également largement recours à Facebook pour communiquer entre eux(5).

Les forces politiques ne se sont guère montrées plus coopératives. Ainsi, le Parti populaire (ÖVP) a rejeté en bloc les revendications des étudiants, tandis que Johannes Hahn en charge de l’enseignement supérieur qualifiait d’illégales les occupations de locaux et avançait ce motif pour refuser toute discussion avec ceux qui avaient investi l’université de Vienne. Il avait fini cependant par accepter d’ouvrir la discussion, mais uniquement avec le représentant de la très officielle Union nationale des étudiants autrichiens (ÖH) et en présence de membres du rectorat, des partis politiques et des firmes et acteurs économiques prêts à contribuer d’une façon ou d’une autre au financement de l’enseignement supérieur. Cette discussion, très cadrée, n’avait donné aucun résultat.

Pour leur part, les socialistes (SPÖ) – pourtant à l’origine de la suppression des frais de scolarité – semblaient tergiverser quant à la ligne à adopter : ainsi, le chancelier Werner Faymann a soutenu assez mollement son ministre et le président Heinz Fischer s’est contenté d’appeler « à éliminer les barrières sociales ». Or c’est là un vrai problème qui mériterait de réels efforts de la part des pouvoirs publics étant donné que, malgré les aides accordées aux étudiants, 15 % des jeunes des milieux défavorisés ne peuvent faire d’études supérieures. Quant au maire SPÖ de Vienne, Michael Haüpl, il approuvait le mouvement étudiant du bout des lèvres, tout en plaidant pour une réintroduction partielle des droits d’inscription, position ambiguë sans doute motivée par l’approche des élections municipales (10 octobre 2010) et sa crainte d’y perdre la majorité. Seuls les Verts autrichiens ont réclamé une session extraordinaire du Parlement pour débattre d’une réforme souhaitée par la grande majorité de la population – différents sondages indiquent que 85 % des personnes interrogées y sont favorables – et dont l’un des objectifs est la réduction du nombre d’étudiants.

Les revendications des étudiants autrichiens

1) Étudier sans entrave

- Tenir à l’écart du monde académique les firmes privées et autres représentants du milieu des affaires ;

- Pouvoir choisir en toute liberté une discipline ;

- Suppression des « examens couperets » de la fin de la première année du cursus ;

- Garantir la reconnaissance des examens passés dans d’autres universités, y compris à l’étranger.

2) Accéder librement à l’université

- Pas de droits d’inscription, y compris pour les étudiants étrangers, qu’ils soient originaires des pays de l’Union européenne ou non ;

- Attribution de bourses aux étudiants ne disposant pas des ressources financières nécessaires pour effectuer des études supérieures.

3) Démocratiser la direction des universités

- Instauration d’une instance paritaire réunissant des représentants des professeurs, des étudiants et du personnel scientifique, technique et administratif, chargée de définir l’orientation stratégique de l’université ; introduction de procédures démocratiques de décision à tous les niveaux ; suppression des conseils d’université ;

- Concertation avec les étudiants concernés sur l’introduction de changements dans les programmes d’études ;

- Rétablissement du scrutin direct pour l’élection des représentants de l’ÖH (les élus de cette organisation estudiantine sont présents dans chaque université et ont le droit de vote au sein du sénat académique en charge de l’administration de l’établissement).

4) Sécuriser les ressources financières des universités

- Faire toute la transparence sur l’origine et l’utilisation des ressources et associer les étudiants aux décisions concernant l’allocation des moyens financiers ;

- Rétablir (et étendre) la gratuité dans les transports collectifs pour les étudiants (cet avantage a été récemment supprimé à Vienne).

5) Autres revendications

- Garantir un accès libre aux bâtiments de l’université ;

- Mettre fin à la pratique des contrats précaires et douteux ;

- Veiller au respect d’un quota de 50 % de femmes parmi le personnel ;

- Interdire l’installation de dispositifs de télésurveillance, en particulier dans les amphithéâtres.

Source : Michal Feik, « La protestation des étudiants autrichiens occultée », Slovo (hebdomadaire slovaque), n° 44/2009. Voir également les sites unsereuni.at ; blisty.cz ; Facebook.

Un témoin direct raconte…

« Alors que l’apprentissage, sous ses différentes formes, est au service d’une finalité précise, à savoir satisfaire les besoins économiques et de l’État, l’instruction et l’érudition doivent concourir à l’épanouissement des capacités intellectuelles(6). Si un centre d’apprentissage a pour vocation de former à l’exécution de tâches bien spécifiques, le lycée, puis l’université doivent permettre à l’élève d’exercer son esprit critique et lui donner le désir d’étendre ses connaissances, en vue de mieux appréhender le monde environnant. C’est au nom de cet idéal que les étudiants protestent contre le processus de Bologne, programme de la Commission européenne dont le but affiché est de libéraliser l’enseignement supérieur, mais qui, dans les faits, introduit deux niveaux distincts de cursus universitaires. Or, le premier laisse de côté toute ambition d’instruction, visant seulement à préparer les étudiants à l’emploi et aux exigences du système économique.

Une des principales revendications du mouvement des étudiants porte sur le retour à une gestion et à un mode de fonctionnement démocratiques des universités. Ces derniers considèrent en effet que la diffusion des principes néolibéraux a conduit à une concentration graduelle des pouvoirs entre les mains des recteurs. Aussi réclament-ils à présent une représentation paritaire des professeurs, des assistants (maîtres de conférences), des étudiants et des personnels techniques et administratifs. Dans une lettre ouverte adressée au gouvernement, ils revendiquent le libre accès à l’enseignement, réaction directe au plan du ministre de la Science prévoyant de réintroduire des droits d’inscription. Début novembre 2009, après plus d’une semaine d’occupation de l’Audimax, le plus grand amphithéâtre de l’université de Vienne, les premières tentatives de dialogue avec les autorités et, notamment, avec le ministre se sont avérées infructueuses, y compris avec le syndicat ÖH, pourtant réputé proche du pouvoir. Johannes Hahn aurait voulu mettre en place un forum de discussions, tout en limitant la prise de parole des participants à quatre minutes par personne, mais il n’y est pas parvenu car les étudiants refusaient de délibérer ailleurs que dans le cadre d’assemblées générales se tenant dans les amphithéâtres occupés, et en pouvant à tout moment recourir au vote. Le ministre savait-il que le mouvement n’avait ni chefs ni meneurs mandatés ? [...]

J’ai moi-même pris part à la négociation entre l’adjointe du recteur et les étudiants d’un programme pluridisciplinaire portant sur le développement des relations internationales, à l’université de Vienne, qu’ils souhaitaient voir pris en charge par un institut ad hoc. Constatant le peu d’empressement du rectorat à répondre à nos questions, nous avons décidé de nous réunir dans un amphithéâtre, le deuxième de l’université par ses dimensions. De là, nous avons téléphoné au rectorat, pour que l’on vienne chercher notre liste de revendications. En cas de refus, nous avions prévu d’occuper la salle. Une demi-heure plus tard, l’adjointe du recteur arrivait, accompagnée du doyen de la Faculté des sciences sociales. La discussion entre les deux parties peut se résumer de la façon suivante : “depuis six ans, vous nous promettez des choses, mais rien, pour ainsi dire, ne change”, ont noté les étudiants, ce à quoi le rectorat a répondu “qu’il faisait tout son possible et que dans un avenir proche la situation devrait s’améliorer”. À défaut de réponses précises à leurs attentes, les étudiants ont du moins obtenu une réaction rapide du rectorat, ce qui les a amenés à mettre au vote la poursuite ou non de l’occupation des lieux, sachant que cette forme d’action constitue un moyen de pression extrêmement efficace (en moins de deux semaines, l’université aurait perdu 500 000 euros à cause des occupations). Mais la satisfaction de nos revendications se faisant attendre, nous avons à nouveau occupé l’amphithéâtre quelques jours plus tard. Et cela a payé, puisque le rectorat s’est engagé à créer un institut de relations internationales au sein de la faculté. [...]

Des groupes de travail ont été formés. Chacun d’eux a été chargé d’un secteur : les uns de l’organisation des manifestations, d’autres des contacts avec les universités étrangères, en Allemagne, en Suisse, en Croatie, en Serbie et même en Californie, où ont lieu des mouvements similaires(7), d’autres encore des informations à fournir aux médias, de la fabrication des insignes et des t-shirts aux couleurs du mouvement ou de la reformulation des revendications émises par tout un chacun. Une fois retravaillées par le groupe, celles-ci sont soumises au vote de l’assemblée générale convoquée dans l’amphithéâtre principal.

Les étudiants ayant également des activités hors de l’université, « le local occupé » est vide la majeure partie du temps. Mais l’important est qu’il soit déclaré en « état d’occupation ». Aussi toute tentative du rectorat de reprendre possession des lieux, de quelque manière que ce soit, risque-t-elle de provoquer des troubles sérieux. Reste à savoir quels seront la nature et le calendrier des concessions faites par les autorités. Si, en effet, la conférence nationale des recteurs a décidé de solliciter une substantielle augmentation, de plusieurs milliards d’euros, des ressources budgétaires mises à disposition des universités, les autres revendications étaient toujours sans réponse à la fin de l’automne 2009 ».

Certes, en 2009, l’université autrichienne n’a pas brûlé. Mais tous les ingrédients sont là pour qu’un incendie se déclare à nouveau. Car, contrairement aux annonces lénifiantes faites à l’automne 2009, les pouvoirs publics reconnaissaient ouvertement en mai 2010 que les universités allaient voir leur budget gelé à partir de 2012. Compte tenu de la hausse incompressible des dépenses de fonctionnement, cette mesure se traduira alors pour la plupart d’entre elles par une forte réduction, pouvant atteindre 20 % comme dans le cas de l’université de Salzbourg(8), des moyens dont elles disposent pour accroître leur capacité d’accueil et améliorer la qualité des enseignements dispensés.

Notes
(1) Michal Feik, « La protestation des étudiants autrichiens occultée », Slovo (hebdomadaire slovaque), n° 44/2009.
(2) Il sera nommé en octobre 2009 commissaire européen en charge de la Politique régionale.
(3) La coalition formée en 1999 par le Parti populaire (ÖVP) et le Parti de la liberté (FPÖ) d’extrême droite avait instauré en 2000 des droits d’inscription, provoquant un mouvement massif de protestation parmi les étudiants. Le gouvernement d’alors ne céda pas pour autant, mais une fois revenus au pouvoir en 2006, les sociaux-démocrates du SPÖ tinrent leur promesse électorale de revenir à la gratuité totale.
(4) Elisalex Henckel, « Die Unibrennt. In Wien streiken die Studenten », Die Welt on Line, 5 novembre 2009.
(5) Les étudiants et enseignants opposés au mouvement “Uni brennt”, faute de pouvoir pénétrer dans les universités occupées, ont organisé les cours dans des salles de cinéma, des centres de congrès et des galeries d’exposition.
(6) Tomas Profant, « Que se cache-t-il derrière les protestations de Vienne ? », Slovo (hebdomadaire slovaque), n° 46/2009 (il s’agit du témoignage d’un participant direct au mouvement, lui-même doctorant à l’université de Vienne).
(7) Des mouvements de soutien ayant pour slogan « L’éducation n’est pas à vendre » se sont constitués à partir du 5 novembre 2009 dans près de 30 pays. En Autriche, éducateurs, enseignants syndicalistes et professionnels de la petite enfance se sont ralliés au mot d’ordre « Formation libre pour tous(tes), du jardin d’enfant à l’université ».
(8) Kronen Zeitung, 17 mai 2010.

* Analyste-rédacteur à Grande Europe

Pour citer cet article : Jaroslav Blaha, « Aux sources de la contestation estudiantine en Autriche », Grande Europe n° 25, octobre 2010 – La Documentation française © DILA

 

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