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Irlande. L'Église catholique entre crise et espoir de renouveau, par Catherine Maignant

[Irlande. L'Église catholique entre crise et espoir de renouveau, par Catherine Maignant], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le pape Benoît XVI réunit au Vatican, le 15 février 2010, tous les évêques d’Irlande pour s’entretenir avec eux des faits révélés par les rapports Ryan et Murphy.
AFP – 15 février 2010

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Mis à jour le 12/05/2010

Introduction

L’Église catholique d’Irlande vit une crise grave suite à des révélations qui ont mis en évidence les manquement graves de l’institution depuis des décennies. Elle a perdu la confiance des fidèles, qui cherchent hors de ses lieux de culte à nourrir leur foi et leu soif d’un nouveau salut. Une piété populaire semble étonnamment renaître dans un monde ultramoderne.


Irlande. L’Église catholique entre crise et espoir de renouveau

Catherine Maignant*

Le 19 mars 2010, « scandalisé et blessé » par les agissements qui ont été portés à sa connaissance depuis quelques années, le pape Benoît XVI a adressé aux catholiques d’Irlande une lettre pastorale dans laquelle il leur « exprime ouvertement la honte et le remords » de l’Église(1). Ce document fait suite à la convocation à Rome de tous les évêques irlandais en raison des révélations fracassantes de deux rapports successifs(2) qui ont mis en évidence les manquements graves de l’institution depuis plusieurs décennies. Les commissions d’enquête commanditées par l’État à la suite de nombreuses plaintes établissent de manière accablante que la pédophilie et la maltraitance ont été monnaie courante au sein des écoles, des maisons de redressement et des centres d’apprentissage administrés par l’Église catholique durant une cinquantaine d’années. On apprend par ailleurs que la hiérarchie, informée de longue date, a, par son silence et sa complaisance, couvert les exactions des coupables. Dès le mois de décembre 2009, quatre évêques, dont les diocèses sont impliqués, ont présenté leur démission ; deux ont à ce jour été acceptées, dont celle de Mgr John Magee, qui fut le secrétaire particulier de trois papes successifs.

Ces révélations, auxquelles le gouvernement a répondu en présentant les excuses de l’État pour son manque de vigilance, ont eu pour effet d’afficher la discordance entre les exigences morales extrêmes de l’Église irlandaise envers les fidèles et les pratiques infâmes de certains de ses prêtres ou religieux. Elles ont aussi constitué le point d’orgue d’une série de scandales de mœurs qui, depuis la fin des années 1980, a ébranlé les fondements d’une institution de pouvoir patiemment bâtie sur la foi populaire depuis le XIXe siècle.

Une Église que l’on croyait inébranlable

Dans sa lettre pastorale de mars 2010, Benoît XVI rappelle l’histoire prestigieuse de l’Irlande en matière d’adhésion à la foi. « Ile des saints et des érudits » pendant le haut Moyen-âge, elle est devenue l’un des fleurons de la Réforme catholique du XVIe siècle, alors même que ses adeptes étaient persécutés dans leur pays. Même pendant les heures sombres des Lois pénales qui, au XVIIIe siècle, ont privé les catholiques irlandais de la plupart de leurs droits (libre exercice de la religion, instruction, achat de terres, droit de vote, etc.), l’Église, force de résistance, a tenu bon et s’est finalement raffermie dans l’adversité. C’est toutefois au XIXe siècle, après l’émancipation catholique de 1829(3), qu’elle s’est progressivement construite en tant qu’institution de pouvoir. Sous l’égide de celui qui devait devenir le premier cardinal irlandais, Paul Cullen (1803-1878), l’Église a en effet progressivement intensifié son emprise sur la société en s’employant à moderniser les comportements. Au prix d’une discipline cléricale accrue, d’une lutte systématique contre les superstitions et d’une action moralisatrice de grande envergure, l’Église a contribué à « civiliser » l’Irlande et, du même coup, à prouver sa loyauté absolue envers Rome, qui, à l’époque, œuvrait à l’harmonisation universelle des comportements sociaux. Par la création d’écoles, d’hôpitaux et d’organisations charitables diverses, elle s’est également rendue indispensable à une population reconnaissante et admirative. Elle s’est ainsi rapidement immiscée au cœur des pratiques sociales, la vie quotidienne s’organisant autour de l’église. Marqueur identitaire depuis le XVIe siècle, le catholicisme est alors devenu principe de vie.

Bien qu’historiquement hostile au nationalisme extrémiste et institutionnellement peu encline à se dresser contre les autorités établies, l’Église s’est, dans le même temps, alliée aux forces nationalistes modérées pour s’engager aux côtés du premier gouvernement de l’Etat Libre d’Irlande à l’issue de la guerre anglo-irlandaise (1919-1921). Son influence politique n’a alors cessé de croître pour culminer en 1937 avec sa contribution à l’élaboration d’une Constitution fortement teintée d’éthique catholique, qui lui a en outre conféré « une position spéciale »(4) au sein de l’Etat. Les implications de cette formule vague n’étaient précisées nulle part, mais l’interprétation qui en a été faite a mis l’institution en situation de contrôler tous les rouages de l’Etat et de la société.

Alors que la sécularisation gagnait du terrain dans de nombreux pays d’Europe, notamment sous l’effet des mouvements ouvriers et de l’idéologie socialiste, l’Irlande se couvrait d’un manteau de religion. Censure, conservatisme politique et social, maintien des femmes dans la sphère privée étaient désormais la norme, dans un pays où près de 100 % de la population assistait à la messe hebdomadaire(5). La mainmise de l’Église était presque totale sur des domaines publics clés tels que l’instruction publique et la santé. Son influence s’exerçait également dans la sphère de l’intime, ses préceptes s’appliquant à la sexualité, au couple et à la famille. Elle régnait enfin sur la vie spirituelle, traquant le péché et promettant le salut aux justes. Son autorité conjointe sur le corps, l’âme, la société et les structures de l’Etat a eu pour effets la piété exceptionnelle des Irlandais, le prestige extrême de l’institution et le nombre impressionnant des vocations.

Dans sa lettre pastorale, Benoît XVI évoque d’ailleurs le temps où presque toutes les familles d’Irlande donnaient un ou plusieurs de leurs membres à l’Église. À l’époque où la déférence était de règle, l’ecclésiastique était considéré comme un être supérieur auquel le respect absolu était dû en toutes circonstances. Dans son autobiographie, le père Tony Flannery rapporte ainsi sa surprise lorsque, tout jeune curé, il est rentré dans son village et s’est subitement trouvé élevé au rang de saint homme aux pouvoirs mystérieux par des paroissiens qui l’avaient toujours connu(6). Honnêtement, il ajoute d’ailleurs que sa vocation avait davantage pour origine la pression sociale et familiale que l’appel de Dieu. Les rapports d’enquête de l’automne 2009, à l’instar du rapport Ferns de 2005, mettent aujourd’hui en avant des effets encore plus pervers de l’aura de l’habit : l’aveuglement, le silence et le mensonge érigés en système.

Malgré le vent de renouveau insufflé par le Concile Vatican II (1962-1965), qui a ouvert l’Irlande à une nouvelle compréhension du message des Écritures, le conservatisme a prévalu jusqu’à la deuxième moitié des années 1980. À titre d’exemples, qu’il suffise ici de rappeler l’extraordinaire ferveur populaire ayant marqué la visite de Jean-Paul II en 1979, le succès du référendum visant à rendre l’avortement anticonstitutionnel en 1983 et l’échec de celui proposant la légalisation du divorce en 1986. Dans le même temps toutefois, des forces souterraines étaient à l’œuvre, qui minaient en silence les fondations du système. S’il est indiscutable que les scandales sexuels ont eu des conséquences dévastatrices sur l’Église catholique d’Irlande, ils ne peuvent à eux seuls, expliquer l’ensemble des phénomènes symptomatiques d’une perte d’autorité et de crédibilité.

Au-delà des scandales de mœurs, une crise d’autorité

Dans la préface de son ouvrage intitulé Black Hole, Green Card, le journaliste et commentateur Fintan O’Toole analyse l’histoire pittoresque du bâtiment qui, pendant de nombreuses années, a servi d’église provisoire à son village. Cette anecdote lui paraît résumer symboliquement l’évolution des mentalités en Irlande en matière de respect à l’égard de l’Église. Au moment du mariage de ses parents, dans les années 1950, l’Église avait atteint l’apogée de son pouvoir. Personne ne contestait la place du prêtre et le bâtiment cultuel se situait au cœur de la vie de la communauté. La première rébellion s’est produite en 1968 lorsqu’un groupe de jeunes gens a osé défier publiquement l’autorité du curé. En 1992, la salle, désormais désacralisée, mais toujours propriété de l’Église, a été utilisée pour une rave party qui a défrayé la chronique et scandalisé le prêtre responsable du lieu, lequel n’avait pas été averti. Pour l’auteur, cette série d’épisodes illustre la perte des repères essentiels de la société irlandaise : l’Église, la nation et la famille(7).

Le contexte qui doit être pris en considération est donc global. A partir des années 1960, sous l’effet du développement des médias (la télévision en particulier), de l’intégration européenne et de l’ouverture de l’économie irlandaise sur le monde, l’Irlande s’est vu présenter de nouveaux modèles, qui sont venus successivement rivaliser avec les idéaux hérités des années 1920. Les préceptes de Vatican II, mais surtout le déclin progressif de la pratique de la confession, la privatisation de la conscience et la légitimité reconnue aux Etats en matière sociale ont également contribué à réduire la marge de manœuvre de l’Église. Dès 1972-1973, celle-ci a ainsi perdu sans broncher sa « position spéciale » au sein de l’Etat irlandais, qui a alors entamé un réel processus de sécularisation. Le retour du conservatisme avec l’avènement de Jean-Paul II n’a pas fondamentalement remis en cause les acquis de cette période. Depuis les années 1990, d’autres facteurs sont venus s’ajouter aux conséquences des scandales de mœurs : la montée de l’individualisme, du féminisme, du matérialisme et du sécularisme, notamment dans le contexte de la  réussite économique spectaculaire de ce pays qualifié de « tigre celtique » ; l’émergence de la société de l’information et de la communication, que l’Irlande a accueillie avec un certain enthousiasme ; l’évolution des mœurs, enfin, qui a eu pour effet d’encourager les comportements déviants ou transgressifs aux yeux de l’Église.

Le conservatisme de Rome en ce qui concerne la morale sexuelle figure en réalité en tête des motifs de désaffection à l’égard du catholicisme. Le repli de Jean-Paul II et de Benoît XVI dans un respect strict de ce qu’ils voient comme une vérité éternelle qui condamnerait en bloc le divorce, l’homosexualité, la sexualité hors mariage ou à but non procréatif, etc. a abouti à une perte d’autorité radicale de l’Église en matière morale. Il en va de même de sa position dogmatique inébranlable sur l’ordination des femmes ou le célibat des prêtres, qui a eu pour résultat de diviser les catholiques, ecclésiastiques inclus. Nombreux sont ceux, prêtres, moines, religieuses ou laïcs impliqués dans la vie de l’Église, qui rejettent les postures de Rome et cherchent à réinventer le catholicisme de l’intérieur à partir du message des Ecritures et non sur la base de l’histoire de l’institution.

BIS 000_DV608262[1]

Alors qu’il lit un communiqué sur le rapport Murphy, publié la veille, le ministre irlandais
de la Justice,Dermot Ahern, ne peut masquer sa répulsion.
© AFP / Peter Muhly – 26 novembre 2009

La masse des fidèles, pour sa part, est confrontée à plusieurs options : passer outre les interdictions et vivre le catholicisme à sa manière, parfois en piochant dans d’autres croyances sur un mode syncrétique ; rejeter l’institution et chercher d’autres formules militantes pour mettre en avant sa foi ; rejoindre d’autres cultes, notamment les nouveaux mouvements religieux, encore confidentiels (Wicca ou magie blanche, néopaganisme celtique, Fraternité d’Isis, etc.). Ce qu’il est essentiel de remarquer dans le contexte irlandais est que l’athéisme ne gagne pas de terrain. Plus de 95 % d’Irlandais disent encore aujourd’hui croire à une divinité ou un esprit. C’est bien l’institution et non la foi qui est délaissée. Si l’immigration polonaise récente a limité les conséquences de l’affaiblissement de la pratique, pourtant manifeste, les analystes s’inquiètent de la chute dramatique des vocations. Pour les rénovateurs de toutes sortes, le pourcentage impressionnant de croyants est néanmoins source d’espoir.

Comment sortir de la crise ?

L’Irlande n’est pas laïque et la sécularisation de l’Etat fait encore débat dans un pays structurellement marqué par le catholicisme. Les hésitations des Irlandais à propos du traité de Lisbonne(8) – qui fixe les règles de fonctionnement de l’Union européenne à 27 –, présenté par ses adversaires comme une porte ouverte à la légalisation de l’avortement, en portent témoignage. Pour l’Église catholique en plein désarroi, il y a là une promesse de renouveau. Au niveau institutionnel, peu de choses sont à attendre des discussions entamées par le gouvernement avec les Églises représentées en Irlande. Il n’est en effet pas question de recréer le monopole catholique qui s’est érodé au cours des vingt dernières années.

Selon la hiérarchie, la renaissance peut venir du succès du projet de nouvelle évangélisation entamé par Jean-Paul II dans toute la chrétienté, qui semble rencontrer un certain succès en Irlande. Il s’agit là d’un mouvement multiforme dont la caractéristique essentielle est de se fonder sur les fidèles et non sur l’institution. Si la paroisse plus que le diocèse semble capable de reprendre vie, c’est au sein de petits groupes à base familiale ou communautaire que la dynamique semble la plus prometteuse.

D’autres voix s’élèvent toutefois, au sein de l’Église, pour appeler à une modernisation de l’institution elle-même. Les réformistes suivent des pistes différentes. Toutes sont clairement marginales par rapport au message de Rome et toutes visent à placer la périphérie au centre, puisque le centre, du point de vue des rénovateurs, met le catholicisme en danger. L’objectif est de rapprocher le message de l’Église de la parole du Christ. Il convient de revenir à l’idéal d’une Église des pauvres et des exclus ; il convient aussi de se montrer soucieux de l’intégrité de l’humain : réintégrer le corps, que Dieu a voulu pour l’homme et a modelé à son image, réintégrer les femmes, arbitrairement évincées bien longtemps après la mort du Christ et, en hommage à la création, s’associer aux combats en faveur de la planète. Il faut aussi s’ouvrir sur d’autres religions ou philosophies, en particulier le bouddhisme, ou revenir à des pratiques archaïques, comme celles du christianisme celtique, ancrées dans la terre d’Irlande et respectueuses des valeurs de la culture païenne qui l’avait précédé. Il faut enfin mettre un terme à l’autorité arbitraire de l’institution et placer l’homme, avec sa part d’ombre, au cœur des préoccupations. Les femmes ont une place dans cette Église rêvée, qui, en outre, aurait de bonnes chances de ne plus imposer le célibat des prêtres. Il va de soi que ces suggestions sont rejetées par les conservateurs et que l’impression dominante est celle de la fragmentation.

L’Église catholique d’Irlande vit une crise grave. Elle a perdu la confiance des fidèles, qui cherchent hors de ses lieux de culte à nourrir leur foi et leur soif d’un nouveau salut. Une piété populaire semble étonnamment renaître dans un monde ultramoderne. La Vierge Marie est ainsi apparue le 31 octobre 2009 à Knock, lieu de pèlerinage depuis une première vision en 1879. Malgré la méfiance de l’Église et son refus de reconnaître le miracle, le phénomène a déclenché un mouvement de ferveur de grande ampleur. L’Église en déroute a du mal à canaliser une foi en roue libre. Aussi y a-t-il peu de chance que la solution purement spirituelle et pastorale proposée par Benoît XVI aux problèmes dénoncés par les rapports Ryan et Murphy convainque les croyants et les invite à se plier aux exigences du carcan qui les a tant meurtris.

Notes
(1) Benoît XVI, « Pastoral Letter of the Holy Father Pope Benedict XVI to the Catholics of Ireland », http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/letters/2010/documents/hf_ben-xvi_let_20100319_church-ireland_en.html
(2) Le rapport Ryan (mai 2009) et le rapport Murphy (novembre 2009). Ils ont fait suite à un premier document, le rapport Ferns, publié en 2005, qui avait déjà justifié des remontrances papales aux évêques d’Irlande en 2006.
(3) La dernière des Lois pénales, qui rendait les catholiques inéligibles au Parlement et leur interdisait l’accès à un nombre important de postes administratifs a été abrogée en 1829 à la suite d’une campagne menée par le grand leader nationaliste, Daniel O’Connell.
(4) « L’État reconnaît la position spéciale de la Sainte Église Catholique Apostolique et Romaine en tant que gardienne de la Foi professée par la grande majorité des Citoyens », Bureacht na Eireann (Constitution de l’Irlande), article 44.1.2, 1937.
(5) Ce chiffre peut être opposé à celui des années 1830, où seulement 40 % des Irlandais en moyenne allaient à la messe le dimanche.
(6) Tony Flannery a été ordonné prêtre en 1974. Tony Flannery, From the Inside, Mercier Press, Dublin, 1999, pp. 12-13.
(7) Fintan O’Toole, Black Hole, Green Card, New Island Books, Dublin, 1994, pp. 7-11.
(8) Voir notamment Christophe Gillissen, « Irlande. Le “ tigre celtique ” s’interroge sur l’Europe », Grande Europe, n° 8, mai 2009, pp. 4-12, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues/grande-europe/focus/08/irlande.-tigre-celtique-s-interroge-europe.shtml. Rappelons que les Irlandais ont dit « oui » au traité le 2 octobre 2009 par 67,13 % des voix.

* Professeur d’études irlandaises à l’Université Lille 3

Pour citer cet article : Catherine Maignant, « Irlande. L’Église catholique entre crise et espoir de renouveau », Grande Europe n° 20, mai 2010 – La Documentation française © DILA

 

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