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Finlande. Production de vin et tentation sécessionniste à Åland, par Pascal Orcier

[Finlande. Production de vin et tentation sécessionniste à Åland, par Pascal Orcier], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Västergårds Äppelvin du « vignoble » de Tjudö.
http://visitaland.com/tjudovingard/fr

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Mis à jour le 12/04/2010

Introduction

Dans l’archipel d’Åland, territoire finlandais autonome en mer Baltique, la viticulture pourrait offrir une alternative à une économie locale frappée par la crise de la pêche, objectif qui pose la double question de l’indépendance de ces îles à l’égard de la Finlande et de leur statut dans l’UE.


Finlande. Production de vin et tentation sécessionniste à Åland

Pascal Orcier*

Le réchauffement climatique observé depuis plusieurs décennies serait-il en train de modifier subrepticement la géographie viticole du vieux continent ? Alors que certaines régions du sud de l’Europe se trouvent exposées aux effets dévastateurs de canicules estivales, la vigne tend, sous l’effet d’un adoucissement des conditions climatiques, à migrer vers le nord. Le vignoble d’Åland (Finlande) suscite actuellement un regain d’intérêt et la production locale augmente, mais l’archipel n’a pas le droit de l’exporter, en vertu d’une disposition communautaire. Une restriction qui envenime depuis quelques mois les relations de ce dernier avec Helsinki et Bruxelles, alors que se multiplient les contentieux. Cette situation alimente les discours en faveur d’une plus grande autonomie vis-à-vis de la Finlande, qui vont jusqu’à envisager une éventuelle sécession. On est, dès lors, en droit de s’interroger sur les raisons de la virulence des revendications parties du simple désir d’augmenter la production de vin. Pourquoi une région réputée calme voit-elle, sous l’effet du réchauffement climatique, se renforcer des mouvements régionalistes, voire nationalistes ? Pourquoi l’archipel, au statut juridique spécifique, tend-il à devenir une pomme de discorde dans les relations finno-européennes ?

Produire du vin en Finlande, une gageure ?

Au débouché du golfe de Botnie, à mi-chemin entre la Suède et la Finlande, l’archipel d’Åland, composé de 6 500 îles et ilots, jouit d’un statut particulier au sein de la République finlandaise. Ses spécificités juridiques et culturelles en font une des quelques « curiosités » politiques du continent européen, au même titre que les îles Anglo-Normandes, le Mont Athos et Héligoland(1), qui font l’objet d’articles spécifiques dans les textes communautaires. Avec 27 000 habitants (majoritairement de langue suédoise) répartis sur 1 527 km², Åland bénéficie d’un statut d’autonomie avancé dans le cadre de la République de Finlande, consacré par l’article 120 de la Constitution. Démilitarisé depuis la guerre de Crimée en 1853, l’archipel, revendiqué par la Suède à la fin de la Première Guerre mondiale, avait été attribué à la Finlande à l’issue d’un arbitrage de la SDN (Société des nations) en 1921. Accident historique ou cas exceptionnel de règlement pacifique d’un différend territorial ? L’archipel jouit depuis lors d’une large autonomie politique : il est ainsi doté de sa propre assemblée législative et est autorisé à ne pas appliquer certaines lois votées à Helsinki. Le suédois y a statut de seule  langue officielle.

L'archipel des îles Åland

L'archipel des îles Aland copie

Le vignoble ålandais fait partie des vignobles « résiduels » qui ont subsisté en Europe, comme en Pologne, au Danemark ou en Courlande (Lettonie). Dans ces pays, qui appartiennent sans conteste à l’ « Europe de la bière », la production de vin demeure anecdotique. La vigne est cependant arrivée assez tôt en Europe du Nord, en liaison avec le processus de christianisation durant le Moyen Âge. Il s’agissait alors de satisfaire les besoins en vin nés de l’exercice du culte. Progressivement remplacés par des cultures plus adaptées aux conditions climatiques, de meilleure qualité et plus rentables, dans le contexte d’intensification des échanges qui a accompagné la période moderne, les vignobles nordiques ont ensuite peu à peu disparu. On leur préférait des productions importées : vins de Bordeaux, de la Loire, ou encore les « vins de l’archipel » (Grèce).

Or ces cultures devenues au fil du temps marginales connaissent depuis deux ou trois décennies un regain d’intérêt. Le réchauffement climatique tant décrié serait-il une opportunité en la matière ? Le fait est que les étés sont devenus plus chauds et secs, et un petit peu plus longs. Selon l’Institut finlandais de météorologie, les températures quotidiennes moyennes dans le sud et sur la côte ouest du pays pourraient ne plus tomber sous zéro degré, d’ici à la fin du XXIe siècle.

L’archipel d’Åland compte actuellement 20 viticulteurs. Les cépages utilisés, originaires de Courlande et de Sibérie, sont robustes et résistants au froid. Traditionnellement, les raisins entrent dans la composition d’alcools distillés sur place, tout comme les pommes, poires et baies que produisent les vergers de l’archipel. Mais, depuis quelques années, de jeunes exploitants se sont lancés dans l’industrie vinicole, recourant à des méthodes de culture inhabituelles sous d’autres latitudes, comme celle consistant à arroser les pieds de vigne afin que l’eau, en gelant, les protège de températures plus froides encore. La production de vin augmente donc à l’heure actuelle. Mais ces petits producteurs doivent la réserver à la consommation privée, faute d’être autorisés à la vendre. Ils ont, de ce fait, du mal à assurer la viabilité de leur exploitation.

Un enjeu de reconversion économique locale

La Finlande a adhéré à l’Union européenne (UE) en 1995. Ce choix a eu d’importantes répercussions sur l’économie ålandaise, traditionnellement tributaire de la pêche et de l’agriculture. L’application des quotas de pêche et les règlementations successives sur les mailles des filets ont fait péricliter localement une activité millénaire et fortement ancrée dans la culture locale(2). Dans le même temps, le secteur agricole, soumis à la Politique agricole commune (PAC) et privé de certaines aides du gouvernement, a vu ses résultats se détériorer très sensiblement, avec pour conséquence un mouvement d’exode rural particulièrement sensible dans les îles les plus périphériques et éloignées. Certes, le taux de chômage sur l’archipel est parmi les plus bas d’Europe (2 %) mais cela résulte surtout du déclin démographique qui affecte particulièrement les îles les plus isolées : les jeunes partent pour étudier et travailler en Suède, pays économiquement plus favorisé dont ils partagent la langue, et qui a été jusque dans les années 1970 une terre d’immigration pour les Finlandais.

L’économie de l’archipel a néanmoins profité de certaines dérogations fiscales pour développer les ventes d’alcool et de tabac hors taxe et attirer des compagnies de transport maritime, qui y ont établi leur siège social. Mariehamn, la capitale de l’archipel, est ainsi devenue au fil des ans une escale d’autant plus prisée par les voyageurs finlandais et suédois sur le trajet en ferry entre les deux pays que les alcools sont très fortement taxés dans ces pays. Des années durant, l’utilisation du pavillon ålandais a ainsi offert des avantages fiscaux aux compagnies et représenté des retombées importantes pour le budget des communes de l’archipel. Cette situation a valu à la Finlande plusieurs mises en demeure de la part de la Commission européenne, qui exigeait une mise en conformité avec les règlements en vigueur. Les compagnies de ferries ont, par exemple, été épinglées au sujet de la vente de snus, pâte de tabac produite exclusivement en Suède et interdite à l’exportation dans l’UE en vertu d’une clause inscrite dans le traité d’adhésion de la Suède ; or, les ferries sous pavillon ålandais en vendaient à bord ! Bruxelles a donc sommé la Finlande de respecter la directive concernant le tabac et de mettre fin aux pratiques d’Åland.

Face aux défis imposés par l’adhésion à l’UE, le développement du vignoble est vite apparu comme un moyen de reconvertir l’économie locale fragilisée, d’autant que la hausse des températures, traditionnellement plus clémentes que dans le reste de la Finlande(3), avait encouragé les producteurs à étendre les surfaces cultivées(4). Celles-ci ne sont encore que de quelques hectares, exclusivement à Åland. Toutefois, l’appellation locale de « vin » ne correspond pas à la définition stricte de « produit issu de la fermentation du raisin ». A Åland, on appelle « vins » des breuvages provenant de la fermentation de différents fruits. Le plus connu est sans doute le Västergårds Äppelvin, obtenu, comme son nom l’indique, par la fermentation de pommes. Il semble exister une certaine confusion sémantique entre « vignoble » et « verger ». L’archipel est réputé pour la variété et la qualité de ses produits alimentaires et la distillation artisanale fait partie des centres d’attraction pour les touristes de passage. La visite du « vignoble » de Tjudö, dans la commune de Finström, à 22 km au nord de Mariehamn, et la dégustation de sa production figurent sur la plupart des guides de l’archipel et des circuits organisés par les voyagistes(5). Ainsi, il existe un marché potentiel pour ce type de produit d’origine naturelle, bénéficiant d’une image positive, tant en Finlande qu’en Suède.

Le second problème tient à ce que la Finlande n’est pas reconnue comme Etat producteur de vin dans les législations communautaires, tout en étant membre de l’Organisation internationale de la vigne et du vin, créée en 2001. En raison de sa situation septentrionale, elle est le seul Etat de l’UE, avec la Lettonie, qui avait renoncé au moment de son adhésion à l’UE à demander le statut d’Etat producteur de vin de zone viticole A(6), statut qu’ont par ailleurs le Danemark et la Suède. Ce statut, fixé par la règlementation communautaire, qui découpe le continent en sept zones climatiques, ouvre le droit à des subventions dans le cadre de mesures de soutien à la viticulture. La Finlande n’étant pas enregistrée comme pays producteur, ses viticulteurs ne sont pas autorisés à commercialiser leur modeste production, ni en Finlande, ni ailleurs !

Relayant les demandes émanant des producteurs ålandais, la Finlande a demandé en 2007 à être reconnue comme Etat producteur. Bruxelles, par la voix de la commissaire européenne en charge de l’Agriculture, la Danoise Mariann Fischer Boel, a refusé de modifier le statut de la Finlande(7), arguant du caractère trop septentrional du pays pour la production de vin. La Suède et le Danemark n’ont en outre par soutenu la Finlande dans sa démarche, y voyant sans doute une concurrence potentielle pour leurs propres productions...

Contre Bruxelles et Helsinki, un argument de plus en faveur de l’indépendance ?

Se sentant incompris par Bruxelles et par Helsinki, le gouvernement de l’archipel recherche des moyens de pression pour modifier l’acte d’autonomie. Åland représente moins de 0,5 % de la superficie du territoire finlandais et 0,5 % de la population totale du pays. A l’échelle du pays, ses 27 000 habitants disposent du PIB par habitant (en SPA) le plus élevé : par rapport à l’indice 100 correspondant à la moyenne européenne (UE-27), l’archipel affiche un indice de 146, contre 115 pour la Finlande !

De fait, l’intégration de l’archipel à l’UE semble avoir entraîné une multiplication des différends avec Helsinki. L’affaire du vin est une des dernières en date. Simple prétexte, ou expression d’un malaise régional et/ou social par rapport aux évolutions que connaît le pays ? Le Lagting, le Parlement d’Åland, bien que son vote ne soit a priori que consultatif dans ce domaine, avait menacé de bloquer la ratification du traité de Lisbonne par la Finlande(8) : la ratification a bien eu lieu le 11 juin 2008, mais le Lagting a attendu le résultat du second référendum irlandais pour procéder à son propre vote, le 24 novembre 2009, évitant ainsi à Helsinki un casse-tête diplomatique ! De son côté, la Cour européenne de justice a condamné en 2008 la Finlande pour ne pas avoir intégralement mis en œuvre des règlements… dont l’application ne relevait pourtant pas de ses prérogatives, mais de celles du gouvernement d’Åland ! Pour sa part, le gouvernement ålandais accuse régulièrement Helsinki de ne pas tenir compte de ses intérêts dans les négociations européennes et a réclamé, pour faire respecter ses droits, l’attribution de l’un des 14 sièges de députés finlandais au Parlement européen. Helsinki a refusé, en raison de l’inégalité que cela engendrerait : un député pour 27 000 habitants d’Åland, contre un pour 380 000 dans le reste de la Finlande !

Ces frustrations répétées de l’archipel ont contribué à relancer les débats sur son statut. Un parti local, Ålands Framtid (Avenir d’Åland), a vu le jour en 2001 et s’est fixé pour objectif l’indépendance de l’archipel(9). Il occupe depuis 2003 deux sièges sur les trente que compte le Lagting. S’achemine-t-on pour autant, comme la presse nationale et locale le rapporte, vers le séparatisme ? Cette sorte de repli régional est-il la conséquence d’un certain égoïsme lié à la prospérité économique ?

En réduisant le rôle traditionnellement dévolu à l’État et en renforçant les régions, l’UE est souvent tenue pour l’un des vecteurs de la montée de mouvements régionaux/nationaux dans la partie ouest du continent européen. Ceux-ci sont présents aussi bien en Ecosse qu’en Flandre, au Pays basque ou en Italie du Nord, encore que les conditions de leur émergence et leurs revendications aient des racines différentes. R. L. Snellman(10) rappelle qu’ « avant l’adhésion de la Finlande à l’UE en 1995, le débat sur l’indépendance n’existait pas ». Peut-on imputer à l’UE l’apparition ou la relance d’aspirations séparatistes fragilisant la construction politique finlandaise ? Au regard de certaines tendances actuelles en faveur de la dévolution observées dans des territoires nordiques (le Groenland, les îles Féroé) et des données culturelles spécifiques à l’archipel, peut-on envisager qu’il se sépare de la Finlande, voire qu’il se retire de l’UE – comme le suggère Ålands Framtid –, prenant exemple sur le Groenland en 1985 ?

Les différends notoires et récurrents avec le gouvernement d’Helsinki peuvent-ils faire évoluer l’opinion locale vers un tel scenario ? Par ailleurs, les Ålandais sont-ils prêts à assumer pleinement les responsabilités politiques qui leur incomberaient et qui sont actuellement exercées par Helsinki ? En outre, l’Union européenne accepterait-elle de voir se former un nouveau « trou » dans l’espace communautaire, susceptible en outre de se transformer en paradis fiscal ? On peut en douter dans le contexte de remise à plat annoncé en 2009 de certaines pratiques fiscales. La faillite financière de l’Islande, Etat qui était longtemps resté volontairement à l’écart de la construction européenne, interpelle les autorités d’Åland sur la signification et les conséquences à long terme que pourrait avoir un tel choix politique.

La question du vin d’Åland, bien qu’elle puisse paraître anecdotique, semble cristalliser les mécontentements et pose ainsi des questions fondamentales sur les limites des législations communautaires lorsque celles-ci sont confrontées au changement climatique… et à des enjeux de reconversion des économies locales qu’elles sont censées favoriser. Protectrices pour certains, elles peuvent être ici une source supplémentaire de frustration, faisant barrage à une réorientation de l’activité agricole susceptible à la fois de se révéler plus respectueuse de l’environnement et d’insuffler un dynamisme nouveau ...

Notes
(1) Les îles Anglo-Normandes, situées dans la Manche, dépendent directement de la Couronne britannique mais ne font pas partie du Royaume-Uni ; la République monastique du Mont Athos, péninsule de Grèce, forme une communauté théocratique autonome ; enfin, l’archipel d’Héligoland, situé au sud-est de la mer du Nord, n’est pas inclus dans l’union douanière européenne.
(2) « C’était un des plus grands ports de pêche de Finlande et voilà ce qu’il est devenu depuis l’adhésion à l’Union européenne », selon les mots du responsable de la Fédération locale des pêcheurs, à propos de Mariehamn, « capitale » de l’archipel, dépêche AFP, 14 mars 2007.
(3) Le climat de l’archipel est modéré par la présence de la mer Baltique qui réchauffe en hiver les vents froids du nord-est et rafraichit en été ceux, chauds, du sud-est.
(4) J. Tagliabue, « Finlande : Bruxelles refuse de trinquer avec du vin de la Baltique », New York Times, paru dans Courrier international n° 929, 21-27 août 2008.
(5) Voir : www.scandinavianislands.com ou encore www.supertravelnet.com.
(6) La règlementation définit ainsi les zones A, B, C1a, C1b, C2, C3a et C3b. Elle fixe à l’intérieur de chaque zone (État ou région) des pratiques œnologiques particulières en fonction des propriétés du vin produit.
(7) “ European Commissioner for Agriculture : Finland has enjoyed 13 years of fair treatment ”, Helsingin Sanomat, 23 octobre 2007.
(8) Laurence Peter, “ Islands give Finns Treaty problem ”, BBC News, 26 août 2008, http://news.bbc.co.uk/2/hi/europe/7582077.stm (consulté le 02/09/2008).
(9) Site internet : www.alandsframtid.ax.
(10) R. L. Snellman, « Les îles Åland se sentent mal aimées et rêvent d’indépendance », article du Helsingin Sanomat traduit dans Courrier international, n° 540, 8 mars 2001. Voir également les articles parus dans le n° 468, « Même les îles Äland parlent de sécession », 21 octobre 1999 et le n° 799, « Dans l’archipel d’Åland, l’Union n’est pas prisée », 23 février 2006.

* ATER (Attaché temporaire d’enseignement et de recherche) en géographie, Université Lyon 3 Jean Moulin, UMR 5600 EVS

Pour citer cet article : Pascal Orcier, « Finlande. Production de vin et tentation sécessionniste à Åland », Grande Europe n° 19, avril 2010 – La Documentation française © DILA

 

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