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Lituanie. La crise est-elle encore à venir ? par Gilles Dutertre

[Lituanie. La crise est-elle encore à venir ? par Gilles Dutertre], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le 16 janvier 2009, 3 à 400 manifestants tentent de pénétrer en force dans le Parlement lituanien (Seimas).
Gilles Dutertre, 2009

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Mis à jour le 12/02/2010

Introduction

Après avoir connu une croissance à deux chiffres, le « tigre balte » a perdu ses griffes sous les coups d’une crise économique, financière et énergétique (mise hors service d’une partie de la centrale nucléaire d’Ignalina en décembre 2009) gravissime. Subissant quasiment sans broncher un régime d’austérité sans précédent, près d’un Lituanien sur deux n’espère pas une sortie du tunnel avant 2013.


Lituanie. La crise est-elle encore à venir ?

Gilles Dutertre*

Jusqu’à l’été 2008, les trois États Baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) ont connu une croissance à deux chiffres et le plein-emploi. La consommation domestique était d’autant plus forte que les taux d’intérêt, faibles, incitaient à souscrire à des emprunts, généralement en euros, et que rien ne semblait à même de déstabiliser le marché du travail. Le souvenir de cinquante ans de domination soviétique paraissait s’estomper peu à peu. Les investissements étaient stimulés par les fonds européens et par une faible pression fiscale. On parlait même de « petits tigres baltes » pour illustrer combien l’économie de ces trois pays était florissante.

Certes, on s’irritait un peu des « donneurs de leçons » internationaux qui s’alarmaient de la surchauffe de l’économie et, en Lituanie, on fustigeait la Commission européenne qui avait stoppé le pays dans son élan vers l’adoption de l’euro, pour 0,1 % d’inflation en trop en 2007. Mais l’avenir s’annonçait resplendissant.

Las ! La crise financière puis économique mondiale est entretemps passée par là. Aujourd’hui, si c’est la Lettonie qui, au bord du gouffre, est confrontée à la plus forte récession de l’Union européenne, la Lituanie la suit de près, même si elle a paru un temps épargnée et ne s’est engagée dans le déclin que plus tardivement.

Comment la Lituanie en est-elle arrivée là et quelles sont les mesures prises par son gouvernement pour enrayer ce mouvement ? Mais, surtout, comment les Lituaniens ressentent-ils cette crise ?

Pourquoi le tigre balte a-t-il perdu ses griffes ?

La hausse du taux d’inflation (passé de 5,7 % en 2007 à 10,9 % en 2008), résultant de l’augmentation du prix de l’énergie et, en particulier, du gaz russe, a été l’un des premiers indices de surchauffe de l’économie lituanienne. Les importations ayant progressé selon un rythme plus soutenu que celui des exportations du fait de l’explosion de la consommation, le déficit commercial s’est creusé (passé de 8,5 à 18,3 milliards de litas – soit de 2,4 à 5,3 milliards d’euros – entre 2004 et 2007).

Au troisième trimestre de 2007, le PIB avait augmenté de 11,1 % par rapport à la même période de 2006. Le tournant s’est produit durant l’été 2008 : au troisième trimestre, la croissance était encore de 2,1 % mais, au quatrième, le PIB a commencé à reculer (- 2,2 %). Puis la descente aux enfers a continué : - 13,3 % au premier trimestre de 2009, - 19,5 % au deuxième, avant de se stabiliser un peu, avec -14,2 % au troisième et - 13 % au quatrième(1).

La crise a touché en premier lieu le système bancaire puis, avec le resserrement du crédit, l’ensemble de l’économie. La monnaie lituanienne (le litas) étant liée à l’euro, le pays perd en outre en compétitivité dans un contexte de forte dépréciation des devises de ses principaux partenaires commerciaux (Pologne, Russie, Biélorussie, Suède et Royaume-Uni), lesquels absorbent traditionnellement 35 % de ses exportations. Les échanges commerciaux sont également affectés par l’effondrement des marchés baltes, destinataires de 19 % des exportations lituaniennes(2).

Les choix du gouvernement

Comme ses voisins eux aussi en récession, la Lituanie avait deux possibilités : soit procéder à une dévaluation de sa monnaie, mais le remède aurait sans doute été pire que le mal, la plupart des crédits contractés par les ménages étant en euros ; soit prendre des mesures d’austérité.

Confronté à la dégradation brutale de la situation économique, le gouvernement de centre droit d’Andrius Kubilius avait dès sa prise de fonctions,  en décembre 2008, élaboré un plan anticrise, adopté en février 2009. Quoiqu’ambitieuses, ces premières mesures se sont rapidement révélées insuffisantes, voires inadaptées, pour conjurer la crise : malgré une hausse de la fiscalité, par le biais notamment d’une augmentation du taux de TVA standard (passé au 1er janvier 2009 de 18 à 19 %),  les recettes du premier trimestre de 2009 sont en effet restées inférieures aux prévisions. Le gouvernement a par conséquent décidé, en avril 2009, de poursuivre l’effort budgétaire en procédant à une nouvelle réduction des dépenses publiques après celle intervenue en janvier.

Ainsi, à partir du 1er mai 2009, l’ensemble de la fonction publique lituanienne a été mise au pain sec et à l’eau. Les diplomates lituaniens ont été priés de prendre quinze jours de congés sans solde et les militaires de carrière sept jours, alors que le budget du ministère de la Défense était rogné de 13 %. Les fonctionnaires ont vu leur traitement amputé de 12 %. Pour donner l’exemple, le Président sortant, Valdas Adamkus, a lui-même accepté une diminution de 16 % de ses émoluments, tandis que ceux des ministres étaient abaissés de 15 %. Simultanément, on a procédé à une nouvelle hausse de la TVA, passée à 21 % en juillet, malgré les critiques émises par quelques économistes lituaniens.

Le budget pour 2010 a été adopté le 12 décembre 2009 par 81 députés, 56 s’étant prononcés contre et deux s’étant abstenus : c’était là un véritable vote de confiance au gouvernement d’Andrius Kubilius, qui disposait sur le papier d’une majorité beaucoup plus mince. Les recettes pour 2010 ont été fixées à 13,378 milliards de litas (3,874 milliards d’euros), en chute de 7,1 % par rapport à 2009. Les dépenses n’étant réduites, pour leur part, que de 4,5 % (18,308 milliards de litas, soit 5,3 milliards d’euros), le déficit budgétaire s’élèvera à près de 5 milliards de litas, soit 5,9 % du PIB.

La veille de l’adoption du budget, le 11 décembre, le Parlement a décidé d’un certain nombre de nouvelles coupes budgétaires. Les rémunérations des hommes politiques, des agents de la fonction publique centrale et territoriale seront réduites de nouveau, en 2010, d’environ 10 %, celles des militaires, des personnels de la culture, de l’éducation et des travailleurs sociaux de 5 %. En outre, les retraites des fonctionnaires supérieures à 650 litas (188 euros) seront abaissées en moyenne de 5 % sur deux ans. Au total, les dépenses de l’État devraient diminuer de 23 %.

Le casse-tête de l’énergie

Un fait d’importance est venu aggraver la situation économique de la Lituanie : la mise hors service, le 31 décembre 2009, du second réacteur de la centrale nucléaire d’Ignalina, qui fournissait, dans les années 1990, 70 % de la consommation intérieure d’électricité. Le premier réacteur qui était, comme le second, du type RBMK-1500 (mais bridés à 1 360 mégawatts), soit de la même famille que ceux de la centrale ukrainienne de Tchernobyl (RBMK-1000), à l’origine de la catastrophe du 26 avril 1986, avait été arrêté le 31 décembre 2004. La fermeture de la centrale d’Ignalina a été une des conditions posées à la Lituanie de son entrée dans l’Union européenne.

La menace de coupures dans la fourniture d’électricité semble désormais a priori écartée puisque, depuis le 30 décembre 2009, la capacité de la centrale d’Elektrėnai, qui fonctionne au gaz et au pétrole, a été accrue avec la connexion de deux unités supplémentaires de 300 mégawatts chacune. En outre, de l’électricité est achetée à la Biélorussie, à l’Estonie, à la Lettonie, à la Russie et à l’Ukraine(3).

Plusieurs projets visent cependant à retrouver une situation d’autosuffisance, mais ils sont tous de long terme. Il s’agit tout d’abord de la construction d’une nouvelle centrale nucléaire à Ignalina, mais l’appel d’offres pour trouver un investisseur opérationnel n’a été lancé qu’en décembre 2009 ; la mise en service de la centrale ne peut donc être désormais envisagée avant 2018, au plus tôt. L’installation d’un câble électrique sous-marin est en outre négociée avec la Suède à horizon 2018, de même que celle d’un câble électrique aérien avec la Pologne à horizon 2020.

En outre, la Lituanie est à la merci d’une hausse des tarifs auxquels la Russie, son fournisseur exclusif, lui vend son gaz. Début 2010, le ministre de l’Energie, Arvydas Sekmokas, a annoncé une augmentation de 30 % du prix de l’électricité. La facture énergétique risque donc, globalement, de peser de plus en plus sur l’économie lituanienne.

Calme plat sur le plan social

Un Français, Guilhem Jacquet, a créé à Vilnius, en 1995, la société de transport routier Bretalita, dont les camions sillonnent l’Europe. Au printemps 2009, il déclarait déjà : « Nous sommes à - 33 % d’activité en mars et avril, par rapport à l’an dernier. Or, dans chaque famille lituanienne, on trouve une personne qui travaille dans les transports ». Alors qu’en 2008, les chauffeurs lituaniens gagnaient l’équivalent de 1 800 euros net par mois, aujourd’hui, leur salaire n’est plus que de 1 000 euros environ. « Les petites sociétés lituaniennes ne payent plus le temps passé au parking. Si un chauffeur attend son chargement une semaine à Paris, il ne touche rien »(4).

Cet exemple reflète bien le choix qui a été fait par la Lituanie : des baisses de salaires plutôt que des licenciements. Cela permet au pays de ne compter « que » 14,6 % de chômeurs (à comparer aux 22,3 % enregistrés en Lettonie)(5), mais les chiffres pourraient toutefois se dégrader très sensiblement : le ministère lituanien des Finances envisage ainsi un taux de 20 % en 2010.

Le mécontentement social est évident, mais, de façon surprenante, il ne se traduit pas par des troubles sociaux de grande envergure. Certains ont voulu voir une « émeute » dans la manifestation du 16 janvier 2009. Il n’en fut pourtant rien, même si le mouvement a constitué une première en Lituanie, puisqu’il a rassemblé 7 000 personnes. Celles-ci se sont regroupées devant le Parlement à midi puis se sont dispersées dans le calme à 13h20, en face des bureaux du Premier ministre. Seuls 3 à 400 manifestants sont restés devant le Parlement et ont alors tenté d’y pénétrer. La police, n’ayant guère d’expérience de ce type de situation, a été quelque peu débordée mais, à la fin de la journée, le bilan s’est finalement soldé par plusieurs vitres brisées dans le bâtiment de l’Assemblée nationale.

Les manifestations qui se sont déroulées les 8 et 10 décembre 2009 pour protester contre le projet de budget 2010 n’ont, quant à elles, mobilisé respectivement que 600 et 1 500 personnes, principalement des retraités.

Pourquoi les Lituaniens acceptent-ils donc, pratiquement sans mot dire, des mesures d’austérité aussi draconiennes ? Quelques explications sont généralement avancées : tout d’abord, ce pays n’a pas de tradition protestataire. Ce comportement est indubitablement hérité des cinquante années passées sous le régime soviétique. Force est de constater d’ailleurs que les rares attroupements de plus de quinze personnes ne présentent jamais un caractère agressif. Il est même courant de voir les ministres descendre dans la rue pour dialoguer avec les manifestants, sans se faire huer.

Ensuite, la période soviétique a appris aux Lituaniens à plier l’échine face à l’obstacle et à se débrouiller. L’un des signes de cette « débrouillardise » apparaît dans la persistance d’une économie grise qui semblait pourtant en voie de résorption ces dernières années. On peut également avoir recours à son réseau. La Lituanie étant restée un pays largement agricole, chacun a un membre de sa famille capable de l’aider dans les moments difficiles, que ce soit une grand-mère chez qui on va chercher des pommes, un oncle qui possède un potager, ou un cousin pêcheur à Palanga. Les Lituaniens aiment aussi à rappeler qu’ils savent se serrer la ceinture : après sa proclamation formelle d’indépendance, le 11 mars 1990, la Lituanie a en effet subi un blocus économique imposé par les autorités soviétiques, quatre mois durant (d’avril à juillet 1990). Aujourd’hui, les Lituaniens ne consomment plus que l’indispensable. Les restaurants sont quasiment vides et on recherche les produits les plus ordinaires et les moins chers. La culture ne fait évidemment plus recette. Même la sacro-sainte voiture est passée au second plan (les immatriculations de voitures neuves ont chuté de 67,4 % en 2009 par rapport à 2008). En outre, on l’a vu, le chômage devient une menace de plus en plus tangible. Aussi ceux qui ont la chance d’avoir encore un emploi préfèrent-ils adopter un profil bas plutôt que de risquer de le perdre et de se retrouver au chômage, compte tenu de la modicité des prestations : le maximum, qui était jadis de 1 040 litas mensuels (301,4 euros) a été récemment ramené à 650 litas (188,4 euros) !

Enfin, certains Lituaniens sont de nouveau tentés d’émigrer. Après un boom de 15 000 émigrants légaux en moyenne annuelle à partir de 2004, date de l’adhésion du pays à l’Union européenne, l’émigration avait ralenti (13 900 en 2007), avant de repartir à la hausse (17 000 en 2008, et déjà 18 200 pour les dix premiers mois de 2009), et ce, bien que les pays d’accueil (en priorité la Grande-Bretagne, l’Irlande et les États-Unis) rencontrent eux-mêmes de graves difficultés économiques.

2010, année cruciale

Alors que l’on entrevoit un peu partout la fin de la crise, les experts de banques occidentales installées en Lituanie, notamment Swedbank et SEB, prédisent une année 2010 encore plus dure que 2009. Le chômage devrait continuer à augmenter et atteindre, suivant les sources, entre 18 et 20 % de la population active, même si la présidente de la République, Dalia Grybauskaitė, a fait de sa résorption une priorité pour 2010. Les prestations sociales et les salaires, en particulier dans le secteur public, devraient poursuivre leur tendance à la baisse. Le nombre de Lituaniens touchés par la crise économique va donc aller croissant, d’autant qu’il a été décidé de relever les charges, notamment les tarifs du chauffage et de l’électricité.

Les ménages auront alors comme seule ressource de puiser dans leur épargne, du moins quand celle-ci existe. D’un montant global actuel de 24 milliards de litas (6,95 milliards d’euros), les dépôts des Lituaniens dans les banques pourraient diminuer de 2 %.

Du côté des entreprises, les experts prévoient un redémarrage de l’agriculture et des exportations (+ 5 % dans les deux cas) ainsi que de la production de matériels informatiques et de télécommunications (10 %). En revanche, la restauration (- 8 %), le bâtiment (- 10 %) et surtout le commerce (- 18 %) devraient continuer de chuter.

Mais la – ou les – solution(s) relève(nt) de la quadrature du cercle ! Le Parlement ayant voté un budget d’austérité pour 2010, la présidente D. Grybauskaitė, ancienne commissaire européenne au Budget, estime qu’il ne sera pas nécessaire de solliciter, contrairement – notamment – à la Lettonie, un prêt du FMI. L’hypothèse d’une dévaluation du litas est également repoussée avec fermeté. En effet, en dehors de gains hypothétiques en matière de compétitivité, elle provoquerait un séisme économique et sans doute social. Avec une dévaluation du litas de, par exemple, 50 %, les ménages et les entreprises ayant emprunté en euros auraient deux fois plus à rembourser. En outre, une telle mesure aurait pour effet de retarder l’intégration à la zone euro, dont la condition préalable pour la devise nationale est de rester stable pendant au moins deux ans au sein du Mécanisme de taux de change (MCE II). Le gouvernement semble donc bien décidé à poursuivre sur la voie de l’austérité, même si le Premier ministre, A. Kubilius, a vraisemblablement signé son acte de mort politique en faisant le choix de mesures impopulaires(6). Mais existait-il une alternative réaliste ?

Après le vote du budget pour 2010 par le Parlement, la Présidente a déclaré : « L’année 2010 sera cruciale. Soit la Lituanie se redresse et sort enfin de cette période difficile, soit nous continuons de nous enfoncer ». Un sondage effectué fin 2009 à la demande du site d’information Delfi.lt a montré que 4 % seulement des Lituaniens interrogés espéraient une sortie de crise en 2010, tandis que 9,5 % tablaient sur 2011, 18 % sur 2012, 15 % sur 2013 et 44 % sur une date encore plus lointaine. Entrée la dernière dans la récession, la Lituanie risque également d’en sortir après les autres.

Notes
(1) Chiffres du Département lituanien des statistiques (Statistikos Departamentas prie Lietuvos respublikos Vyriausybes).
(2) Analyse de l’Ambassade de France à Vilnius.
(3) On rappellera que la Lituanie n’est pas encore reliée au réseau électrique de l’Europe occidentale.
(4) « La Lituanie s’inflige un régime sévère », La Croix, 6 mai 2009.
(5) Eurostat,  novembre 2009 :  http://epp.eurostat.ec.europa.eu/cache/ITY_PUBLIC/3-08012010-AP/FR/3-08012010-AP-FR.PDF.
(6) Selon un sondage effectué entre le 19 et le 29 décembre 2009 par l’institut Baltijos Tyrimai, Andrius Kubilius était la personnalité politique lituanienne la plus impopulaire du pays, avec 84 % d’opinions négatives. La présidente Dalia Grybauskaite restait, pour sa part, la personnalité la plus populaire, avec 85 % d’opinions favorables.

* Auteur de Les Français dans l’histoire de la Lituanie 1009-2009, Ed. L’Harmattan, Paris, février 2009, 236 p. et du blog http://gillesenlituanie.hautetfort.com/

Pour citer cet article : Gilles Dutertre, « Lituanie. La crise est-elle encore à venir ? », Grande Europe n° 17, février 2010 - La Documentation française © DILA

 

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