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Italie. Les médias entre crise et mutation, par Nicolas Bonnet

[Italie. Les médias entre crise et mutation, par Nicolas Bonnet], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

L’insertion de suppléments (livres, cassettes, DVD...) a contribué à relancer la vente de la presse quotidienne et hebdomadaire.
AFP / Gabriel Bouys

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Mis à jour le 12/03/2010

Introduction

La presse écrite italienne, variée et très riche, souffre d’une crise profonde depuis une dizaine d’années et voit ses tirages baisser inexorablement. La radio reste un média très apprécié, toutefois loin derrière la télévision. Mais ces médias connaissent une véritable mutation sous l’effet conjugué de la révolution numérique, des conséquences de l’ingérence abusive du pouvoir et de l’arrivée du magnat de la presse Rupert Murdoch sur le marché italien.


Italie. Les médias entre crise et mutation

Nicolas Bonnet*

Le huitième rapport du Censis (Centro studi investimenti sociali) sur la communication en Italie, publié fin 2009, confirme la tendance des dernières décennies caractérisées par la croissance des médias audiovisuels au détriment de la presse écrite : si le nombre d’Italiens pour lesquels les médias audiovisuels sont leur source unique d’information reste stable (26,4 %), le pourcentage de ceux qui ajoutent à ceux-ci la lecture de la presse écrite a subi une baisse spectaculaire, passant de 42,8 % à 24,9 % entre 2006 et 2009. Certes, une telle évolution n’est pas propre à l’Italie et s’observe ailleurs, de même que, sur un autre plan, le droit de regard que s’arroge la classe dirigeante sur la gestion du marché de la communication. Mais ce pays présente la particularité, avec le « cas Berlusconi », de porter la collusion pouvoir/médias à son paroxysme, même s’il existe des garde-fous. Aujourd’hui, néanmoins, cette situation, condamnée à maintes reprises par l’Union européenne, se trouve menacée par l’arrivée sur le marché italien d’un concurrent étranger redoutable, Rupert Murdoch.

La presse écrite

Dans les années 1970, la presse écrite est encore en Italie un secteur presque artisanal et les principaux quotidiens appartiennent à des industriels peu soucieux d’investir dans leur développement. La bataille conduite par la Fédération de la presse (le syndicat des journalistes) aboutit en 1981 à la promulgation de la loi sur l’édition qui prévoit le financement public de la presse d’opinion ainsi que certaines dispositions antitrusts (un même actionnaire ne pourra pas contrôler plus de 20 % de la production globale de la presse quotidienne). Cette nouvelle législation permet l’assainissement de la situation financière des titres et déclenche le processus de modernisation du secteur favorisé par le boom du marché publicitaire : le tirage de la presse quotidienne passe de 4,5 millions d’exemplaires au milieu des années 1970 à 5 400 000 en 1982, plus de 6 000 000 en 1985 ; 6 800 000 entre 1988 et 1990.

En dépit de cette profonde restructuration qui a permis à la presse d’acquérir une relative autonomie, il n’y a toujours pas, à proprement parler, d’éditeurs « purs » dans la péninsule. Si l’on excepte le Manifesto (d’ailleurs en grande difficulté financière) qui repose sur une structure coopérative, les autres grands titres nationaux appartiennent à des groupes industriels et financiers : l’éditeur Rizzoli-Corriere della Sera est la propriété d’un ensemble de sociétés parmi lesquelles figurent les principaux noms de l’industrie et de la finance : Fiat, Pirelli, Mediobanca, Assicurazioni Generali. La Stampa est à Fiat, Il Sole 24 Ore à la Confindustria (l’association des industriels). L’industriel Carlo De Benedetti possède, à travers sa holding CIR, 50 % du capital de l’Espresso-Repubblica. Il Giornale se trouve dans l’escarcelle de Paolo Berlusconi, le frère de Silvio. Ce dernier, propriétaire de la plus grande maison d’édition du pays, Mondadori, est le principal éditeur de périodiques. La grande presse est donc dans son ensemble entre les mains d’une élite économique et étroitement liée à la classe dirigeante et aux réseaux du pouvoir.

L’Italie et la France sont les deux seuls pays européens où la presse d’opinion bénéficie d’un financement public (respectivement 667 millions d’euros par an et 250 millions). Cette politique très louable dans son principe, car visant à garantir le pluralisme, présente cependant des effets pervers dans son application. En effet, la contribution de l’Etat étant proportionnelle au coût de production et à l’importance du tirage, les éditeurs sont amenés à imprimer beaucoup plus d’exemplaires qu’ils n’en vendent effectivement. Ainsi, un quotidien comme l’Unità, qui ne diffuse pas plus de 60 000 exemplaires, n’hésite pas à augmenter son tirage de 50 % pour doubler sa prime. Afin d’écouler les surplus, certains titres sont mis sur le marché à un prix inférieur à leur coût de production, voire offerts gratuitement, et des milliers d’invendus sont quotidiennement mis au pilon. Par ailleurs, un très grand nombre de titres dont le lectorat est purement hypothétique et la diffusion pour le moins confidentielle ont été créés ces dernières décennies par les représentants de tel ou tel courant parlementaire ultra-minoritaire dans le seul but de profiter de la manne publique. Il Fatto Quotidiano fait à cet égard exception : créé en septembre 2009, ce journal qui se veut totalement indépendant du pouvoir économique (il n’a pas d’actionnaire majoritaire) refuse toute subvention publique (bien que son tirage atteigne déjà les 150 000 exemplaires).

Il existe une centaine de grands quotidiens « généralistes » en Italie. Tous ont aujourd’hui un tirage inférieur à 600 000 exemplaires. Les trois les plus importants sont Il Corriere della Sera, La Repubblica et La Stampa. Le premier, que l’on tend à considérer comme « le journal de référence », est plutôt de centre gauche et pourrait être comparé au Monde. Le deuxième est nettement orienté à gauche et présente quelque affinité avec le quotidien Libération. Le dernier, historiquement lié à la famille Agnelli et à l’entreprise Fiat, est en revanche traditionnellement conservateur. Les autres titres nationaux comme Il Messaggero, Il Giorno, Il Tempo, Libero et Il Foglio ont des tirages beaucoup plus modestes. Les deux derniers sont très proches idéologiquement de la coalition de centre droit.

Certains titres sont les organes plus ou moins officiels de partis ou de mouvements politiques. A gauche, L’Unità fondée par Antonio Gramsci, Il Manifesto et Liberazione sont historiquement liés à l’ancien Parti communiste italien (PCI) et à ses rejetons ; L’Avanti au Parti socialiste italien (PSI) et à ses avatars. A droite, Il Giornale est (c’est le moins que l’on puisse dire) très proche du parti de Silvio Berlusconi. La Padania est l’organe officiel de la Ligue du Nord, un des piliers de la coalition de centre droit. En mars 2009, les deux principaux partis de cette coalition, Forza Italia et Alleanza Nazionale, ayant fusionné pour donner naissance au Popolo della Libertà, l’ancien organe officiel du parti de Gianfranco Fini, Il Secolo d’Italia, est devenu un journal « indépendant », proche du courant représenté par l’ancien leader du parti nationaliste au sein de cette nouvelle formation.

La presse quotidienne catholique est représentée par deux titres : L’Osservatore romano et Avvenire. Si le premier est destiné à un lectorat essentiellement ecclésiastique, le deuxième s’adresse à un public beaucoup plus large et peut être comparé à ce qu’est en France le quotidien La Croix.

La presse sportive connaît un développement exceptionnel en Italie et ne compte pas moins de trois titres nationaux : La Gazzetta dello Sport, Il Corriere dello Sport-Stadio et Tuttosport. Le premier de ces quotidiens se situe à la troisième place des plus gros tirages après Il Corriere della Sera et La Repubblica et les deux autres respectivement aux sixième et neuvième rangs.

Quotidiens

Source : Déclarations des éditeurs recueillies entre août 2008 et juillet 2009 et publiées
par la revue Prima Comunicazione.

Hebdomadaires copie

Source : L’ADS (Acertamento Diffusione Stampa) qui certifie depuis 1975 les données
relatives au tirage et à la diffusion de la presse.

À la quatrième place se trouve le principal quotidien économique et financier, Il Sole 24 Ore. C’est le journal de la classe dirigeante. Bien qu’il soit essentiellement consacré à l’actualité économique, ses pages culturelles ne sont pas dénuées de qualité. L’autre grand journal économique, au tirage beaucoup plus réduit, est Italia Oggi.

La presse régionale et locale est particulièrement vivante et enracinée dans ce jeune Etat nation qu’est l’Italie où les différentes régions conservent une forte identité culturelle. Il Mattino de Naples, Il Resto del Carlino de Bologne, La Nazione de Florence font partie des titres les plus anciens de la péninsule.

Depuis une dizaine d’années, la presse écrite souffre d’une crise profonde. Tous les titres ont vu leur tirage baisser, bien qu’ils aient cherché à s’adapter aux exigences du marché en renouvelant leur ligne éditoriale et en proposant sur l’Internet deux versions dématérialisées(1) : l’une gratuite, mais réduite, et l’autre intégrale mais généralement payante. Si beaucoup ont trouvé le moyen de relancer leurs ventes en recourant à certaines opérations de marketing(2), la diffusion de la presse payante a globalement reculé depuis 2000. La presse gratuite a, en revanche, connu un spectaculaire essor au cours des dix dernières années. Les principaux titres sont : Leggo, Metro et City dont les tirages dépassent ceux des grands quotidiens payants. Si la presse gratuite a permis à un vaste public, qui n’avait que la télévision et la radio comme sources d’information, d’accéder à l’écrit – ce qui peut sembler être un progrès en soi – elle est loin de présenter, du point de vue qualitatif, les mêmes garanties que la presse payante.

Les périodiques, dont les tirages sont traditionnellement plus élevés que ceux des quotidiens et qui, dans l’ensemble, résistent mieux à la crise que ces derniers, présentent une grande diversité (2 500 titres). Les hebdomadaires les plus vendus sont Sorrisi e Canzoni et Di Più TV, tous deux consacrés aux programmes de télévision ainsi qu’aux vedettes du petit écran, ce succès populaire donnant la mesure de la place exorbitante qu’occupe la télévision dans la vie des Italiens. Le troisième plus grand tirage est celui de l’hebdomadaire catholique Famiglia Cristiana, signe qu’en dépit du processus de « sécularisation » engagé depuis les années 1960, la société italienne continue de se reconnaître dans l’expression d’une culture confessionnelle. Le contraste qui résulte du rapprochement de ces différents titres illustre à lui seul les contradictions du peuple italien, fasciné par la société du spectacle postmoderne mais toujours attaché aux valeurs traditionnelles et soucieux de préserver un patrimoine spirituel historique.

Les deux autres principaux hebdomadaires d’information sont Panorama et L’Espresso, qui sont les pendants respectifs des quotidiens Il Giornale et La Repubblica. Si le premier soutient de manière inconditionnelle la droite berlusconienne, le second conserve une certaine indépendance vis-à-vis de sa famille politique (le centre gauche) et sait se montrer critique vis-à-vis de celle-ci. C’est aussi le seul hebdomadaire qui conduise un véritable journalisme d’enquête sur le modèle anglo-saxon. Il compte en outre parmi ses collaborateurs quelques plumes prestigieuses comme l’écrivain Umberto Eco.

À côté de cette presse « sérieuse », il existe une importante gamme d’hebdomadaires plus légers. Outre la presse féminine qui comporte deux grands titres, Donna Moderna et Grazia, les périodiques Oggi, Gente, Chi s’adressent à un lectorat populaire, plutôt conservateur, et consacrent une place importante à l’actualité du show business. S’y ajoutent la tradition du roman-photo dont le genre a été créé en Italie en 1947, ainsi que la presse à sensation dont l’audience croissante témoigne de la dégradation culturelle qui affecte désormais tous les pays industrialisés.

Radio et télévision

La radio reste un média très apprécié. Plus de 81 % des Italiens l’écoutent quotidiennement. Ne relevant plus, comme la télévision, du monopole d’Etat depuis 1975, elle a connu un essor anarchique que la législation des années 1990 a tenté de réguler. Il existe trois radios publiques (Radio1, Radio2 et Radio3) et environ 1 500 radios libres, quatorze d’entre elles ayant une diffusion nationale. La grille de programme de ces dernières sur lesquelles se concentre 75 % du taux d’écoute contre 25 % pour les trois radios du service public est généralement dominée par la musique légère, les flashes d’information et la publicité (80 % de leurs recettes).

La télévision est évidemment de loin le média le plus important (on compte à présent plus de 97 % d’usagers). Les chaînes de la RAI (RAI1, RAI2, RAI3) et celles du groupe Mediaset, la société qui réunit depuis 1996 les activités dans le domaine télévisuel et publicitaire du groupe financier Fininvest fondé en 1978 par Silvio Berlusconi (Canale5, Italia1, Rete4), occupent une position dominante à l’échelle nationale : elles totalisent encore 83 % de l’audience – respectivement 43 et 40 % –, alors que La Sette-7 appartenant au groupe Telecom Italia n’atteint pas les 3,5 %. Les chaînes numériques et satellitaires se sont développées de façon spectaculaire au cours des dernières années. Le groupe SKY Italia de Robert Murdoch, avec son offre assez diversifiée de bouquets payants a récemment dépassé Mediaset, du point de vue des recettes publicitaires, devenant le deuxième opérateur privé du pays.

Par ailleurs, les télévisions privées locales, au nombre d’environ 650 (soit un cinquième des chaînes privées dans le monde), occupent également une place non négligeable dans le panorama audiovisuel de la péninsule (environ 1 % de l’audience).

Concentration médiatique et libertéde l’information

La Cour constitutionnelle ayant reconnu le droit des citoyens de capter les télévisions étrangères, une première brèche fut ouverte en 1974 dans le monopole étatique qui fut aboli en 1975 avec l’autorisation de créer des télévisions et des radios privées, même s’il ne s’agissait encore que d’émetteurs locaux dont l’audience ne devait pas légalement dépasser les 150 000 personnes. Dès 1978, les chaînes de télévision régionales étaient au nombre de 500. En 1979, Silvio Berlusconi, devenu depuis peu président du groupe Fininvest, transforma Telemilano, chaîne câblée à destination des habitants des cités construites par ses sociétés dans la banlieue de Milan en Canale5. Profitant du vide législatif, il racheta Italia1 en 1982 à Rusconi (grand groupe industriel de presse) puis, en 1984, Rete4 à l’éditeur Mondadori qui tombera, à son tour, sous le contrôle de S. Berlusconi en 1989. C’est ainsi qu’au milieu des années 1980 Berlusconi se trouvait à la tête d’un véritable empire médiatique capable de concurrencer la télévision du service public. Différentes lois, votées entre 1990 et 2003 eurent finalement pour effet de consolider l’hégémonie de la RAI et de Mediaset. Mais en janvier 2008, la Cour de justice européenne a condamné l’Italie pour avoir enfreint la garantie du pluralisme en favorisant la concession des fréquences aux opérateurs hégémoniques au détriment d’autres acteurs potentiels. En pure perte, puisqu’après avoir emporté à nouveau les élections anticipées de 2008, S. Berlusconi s’est employé à conforter les intérêts de son groupe.

L’entrée de S. Berlusconi en politique en 1994 a créé un cas unique, dans le monde occidental, de confusion des pouvoirs économique, politique et médiatique. Le problème du conflit d’intérêts n’a jamais été sérieusement affronté par la classe politique. Le centre gauche, malgré quelques velléités réformatrices a préféré le maintien du statu quo lorsqu’il était au pouvoir (de 1996 à 2001, puis de 2006 à 2008). De son côté, S. Berlusconi n’a cessé de faire voter des lois « ad personam» au cours de ses différentes mandatures. La loi du 13 juillet 2004, qui définit les normes en matière de résolution des conflits d’intérêts, se borne à obliger tout entrepreneur appelé à assumer une charge publique à nommer à sa place, sans restriction aucune, des fondés de pouvoirs. La présidente de la Fininvest étant la propre fille du président du conseil, S. Berlusconi continue donc à contrôler indirectement son empire financier et médiatique.

Il ne faudrait toutefois pas exagérer la gravité des conséquences de cette situation, quelque préoccupante qu’elle soit, sur la liberté de l’information. L’idée que « sua Emittenza», la deuxième plus grande fortune d’Italie(3), contrôlerait aujourd’hui la quasi-totalité des médias de la péninsule et qu’il pourrait ainsi manipuler l’opinion publique à sa guise est une simplification outrancière de la réalité.

Si l’on peut douter de l’adhésion de S. Berlusconi et de ses alliés aux valeurs républicaines et démocratiques et légitimement s’inquiéter de l’inflexion autoritaire que le président du conseil cherche à donner à l’exécutif, les conditions d’une transformation de la république parlementaire en régime totalitaire ne sont pas réunies. En ce qui concerne les moyens d’information, il faut d’abord rappeler que la mainmise du centre droit sur les chaînes du service public n’est pas absolue, dans la mesure où le vieux système de la « lotizzazione» n’a jamais été aboli en Italie(4) ; aussi, quelle que soit la majorité, la troisième chaîne reste-t-elle sous le contrôle du principal parti de gauche, le Parti démocrate (PD). En outre, même sur la deuxième chaîne, qui est en grande partie « colonisée » par la coalition de centre droit depuis le retour aux affaires de S. Berlusconi en 2008, la gauche conserve encore quelques créneaux (notamment l’émission Annozero, conduite par Michele Santoro, toujours très critique à l’égard du président du conseil). Quant aux chaînes de Mediaset, elles ont certes grandement contribué à la crétinisation des masses depuis une trentaine d’années et ont permis au Cavaliere d’orchestrer en quelques mois le lancement de Forza Italia et de créer les conditions de son premier succès électoral en 1994. Néanmoins, celui-ci a dû, dans les années qui ont suivi, tenir compte de certaines contraintes institutionnelles.

En premier lieu, l’AGCOM (Autorità per le garanzie nelle comunicazioni), créée en 1997(5), qui est l’équivalent de notre Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), est chargée de veiller à ce que tous les médias audiovisuels respectent le principe du pluralisme. Ensuite, la loi du 22 février 2000 impose la « Par Condicio», c’est-à-dire le principe d’égalité d’accès des différentes formations politiques à l’antenne, quel que soit leur poids électoral. Un observatoire mesure la durée des interventions des hommes politiques dans les différentes émissions et contrôle l’impartialité dans le traitement de l’information. Il n’est jusqu’à l’ordre dans lequel sont exposées les différentes positions politiques qui ne fasse l’objet d’une scrupuleuse réglementation. En réalité, seuls deux journaux télévisés (JT) sont nettement partiaux : celui de RAI3 (la troisième chaîne du service public) favorable au centre gauche et celui de Rete4 (la troisième chaîne de Mediaset), partisan du centre droit ; les deux JT les plus regardés (RAI1 et Canale5) traitent en revanche l’information avec une relative neutralité.

L’affrontement tragicomique de deux magnatsdes médias

En 2002, Rupert Murdoch a racheté les chaînes payantes Telepiù et Stream qu’il a fusionnées pour former SKY Italia. En quelques années, le groupe a connu une croissance spectaculaire, alors que Mediaset-Premium, créé en 2005, ne parvient toujours pas à décoller. Depuis 2008, les recettes publicitaires de SKY Italia dépassent celles de Mediaset.

Le centre gauche voit d’un bon œil le développement de SKY Italia et il est disposé à le soutenir, le magnat australo-américain étant le seul à même de porter ombrage à « sua Emittenza» ; mais l’on peut craindre que le pays ait à pâtir de ce choix aventureux. Il serait sans doute plus raisonnable de favoriser l’apparition de nouveaux acteurs nationaux capables, à l’instar de La Sette-7 du groupe Telecom, de diversifier l’offre en présentant plus de garanties du point de vue qualitatif.

Entre S. Berlusconi et R. Murdoch, c’est une lutte sans merci, l’affrontement ayant également pris (on ne saurait s’en étonner) la forme d’une guerre de communication. Après sa victoire en 2008, la majorité de centre droit a immédiatement adopté une série de mesures visant à frapper les intérêts du magnat australo-américain et à affaiblir sa position. En juillet 2008, le gouvernement a lancé un nouveau bouquet satellitaire gratuit : Tivùsat, qui associe la RAI, Mediaset et Telecom Italia. A la fin de l’année, le gouvernement a doublé la TVA sur les abonnements aux chaînes payantes, qui est passée de 10 à 20 %, suscitant une vive polémique entre les partisans des deux groupes. Au cours de l’été 2009, le gouvernement a décidé de retirer les chaînes du bouquet RAI-SAT de la plate-forme de SKY. Une action en justice a été engagée par R. Murdoch à la suite du refus de Publitalia et RTI (filiales de Mediaset) de lui vendre de nouveaux espaces publicitaires pour la promotion de ses bouquets sur les chaînes hertziennes de S. Berlusconi, mais sa requête a été rejetée en février 2010. En décembre 2009, un décret a imposé la mise en œuvre d’une réduction graduelle de la diffusion de publicité sur les chaînes à péage (du plafond actuel de 16 % à 12 % du volume horaire en 2012), sur le modèle déjà en vigueur pour les chaînes du service public. Aucune mesure n’est annoncée en revanche concernant les plages publicitaires sur les chaînes commerciales gratuites, toujours fixées à 18 % du volume horaire. Il est évident que R. Murdoch est la principale victime de cette disposition.

Alors que le réseau passe graduellement de l’analogique au numérique terrestre (l’équivalent de notre TNT)(6), R. Murdoch, non content d’occuper une position hégémonique sur le marché satellitaire, projette de lancer une chaîne en clair : Cielo, visible sur le réseau hertzien. Celle-ci, se voulant « populaire », vise à concurrencer S. Berlusconi sur son terrain et devrait être transmise par une société appartenant à l’homme d’affaires lié au centre gauche Carlo De Benedetti. Faute d’autorisation gouvernementale, le démarrage prévu en décembre 2009 n’a pas eu lieu.

Bien qu’il soit hasardeux de prédire le déclin de l’empire berlusconien, jamais pareille menace n’avait pesé sur l’avenir de son groupe. L’ascension de R. Murdoch marque donc en tout cas la fin en Italie du duopole RAI-Mediaset.

Notes
(1) Le premier journal à avoir créé une édition électronique est, paradoxalement, un titre de la presse régionale : l’Unione Sarda, en 1995, mais c’est en avril 1996, dans le contexte des élections législatives, que naît la première grande expérience de journalisme en ligne à l’échelle nationale, avec l’ouverture par La Repubblica d’un site consacré à la campagne électorale. Le succès est considérable : on compte près de 17 000 connections par jour. Forte de ce succès qui dépasse de beaucoup les attentes, la rédaction lance en janvier 1997 Repubblica.it, qui n’est pas une simple reproduction de la version papier mais propose des contenus originaux. Les concurrents du quotidien romain ne tardent pas à l’imiter.
(2) L’insertion des suppléments (livres, disques, cassettes puis DVD) a contribué à relancer la vente de grands quotidiens comme La Repubblica ou Il Corriere della Sera. Cette nouvelle forme de marketing de la presse est apparue en Italie dès les années 1980 et son succès a poussé d’autres pays, dont la France, à suivre cet exemple.
(3) Son patrimoine était estimé, en 2009, à 6,5 milliards de dollars et se situait derrière celui de Michele Ferrero (9,5 milliards de dollars).
(4) En 1993, à la suite des bouleversements entraînés par l’opération « Mains propres », une réforme visant à mettre fin au phénomène de la « lottizzazione» (le partage des chaînes publiques entre les principaux partis politiques) a institué un conseil d’administration de cinq membres nommés par les présidents des deux chambres. En dépit de cette réforme, la RAI n’a jamais acquis une véritable indépendance et reste étroitement contrôlée par les différentes forces politiques.
(5) Cet organisme est composé de huit commissaires élus par les deux chambres. Le président de l’Autorité est nommé par le président de la République sur proposition du président du conseil. Il s’agit donc d’un organisme jouissant d’une relative indépendance.
(6) Le coût de l’opération, financée par les contribuables, s’élève à 220 milliards d’euros. Les décodeurs, que l’Etat fournit gratuitement aux abonnés, sont produits par la société Solari. Com, qui est à 51 % contrôlée par Paolo Berlusconi, le frère du président du conseil.

Sélection bibliographique
• A. Agostini, Giornalismi, Media e giornalisti in Italia, Mulino, Bologne, 2004.
• O. Bergamini, La democrazia della stampa, Laterza, Bari, 2006.
• P. Murialdi, Storia del giornalismo, Mulino, Bologne.
• La stampa italiana dalla liberazione alla crisi di fine secolo, Laterza, Bari, 2003
• M. Livolsi, La società degli individui - Globalizzazione e mass-media in Italia, Carocci, Rome, 2006.

* Professeur des Universités (Université de Bourgogne)

Pour citer cet article : Nicolas Bonnet, « Italie. Les médias entre crise et mutation », Grande Europe n° 18, mars 2010 - La Documentation française © DILA

 

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