Retour
 
 

Macédoine. La controverse avec la Grèce autour du nom, par Nadège Ragaru

[Macédoine. La controverse avec la Grèce autour du nom, par Nadège Ragaru], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La Macédoine dans son environnement régional.
Roberto GIMENO et Atelier de cartographie de Sciences Po - octobre 2006

Agrandir l'image

Mis à jour le 12/03/2010

Introduction

Depuis l’éclatement yougoslave, en 1991, un litige oppose l’ancienne République socialiste de Macédoine à la Grèce qui revendique l’héritage culturel de ce nom de Macédoine. Les conséquences de ce contentieux sont multiples mais le fait qu’il constitue un obstacle à l’intégration euro-atlantique de la Macédoine n’est pas des moindres.


Macédoine. La controverse avec la Grèce autour du nom

Nadège Ragaru*

Au moment de l’éclatement yougoslave, en 1991, l’ancienne République socialiste de Macédoine (Socijalistička Republika Makedonija) devenue Etat indépendant a pris l’appellation de République de Macédoine (Republika Makedonija). Mais la Grèce, dont une région porte cette dénomination et qui considère que cette dernière appartient à son héritage culturel, en conteste l’usage par sa voisine. La querelle pourrait sembler vaine, voire futile, n’était le fait qu’elle constitue désormais l’un des principaux obstacles à l’intégration euro-atlantique de la Macédoine. Membre de l’OTAN, la Grèce n’a pas hésité à faire usage de son pouvoir de veto pour empêcher celle-ci de rejoindre l’Alliance. En avril 2008, lors du sommet de Bucarest, seuls deux (Albanie et Croatie) des trois Etats de la Charte adriatique qui avaient préparé de concert leur candidature ont été invités à entrer dans l’OTAN. Un an et demi plus tard, l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Union européenne (UE) était à son tour reportée en raison de l’opposition grecque. Attaché au principe du consensus, le Conseil européen de décembre 2009 n’a pas suivi en effet les recommandations de la Commission européenne qui estimait la Macédoine prête à engager ce processus. Les Etats membres sont seulement convenus de reconsidérer la candidature macédonienne au printemps 2010, sous présidence espagnole.

Le report des perspectives d’adhésion risquerait pourtant de fragiliser un jeune Etat où l’accession à l’UE et à l’OTAN constitue l’un des rares sujets de consensus. Ce blocage adresse également des signaux ambivalents aux autres pays des Balkans occidentaux en suggérant qu’à tout moment, un contentieux bilatéral est susceptible de remettre en cause la politique de conditionnalité définie par l’UE. Retracer les délinéaments d’une controverse qui, en l’espace de deux décennies, s’est partiellement déplacée, complexifiée aussi, tandis que se succédaient les efforts de médiation internationale apparaît plus que jamais utile. Ceci implique notamment d’étudier la manière dont la toponymie peut se muer en emblème identitaire lorsqu’elle est utilisée par des acteurs politiques pour qui l’affirmation de l’appartenance passe par un marquage symbolique des espaces. La reconstitution de la dispute illustre, en outre, la complexité d’une élaboration identitaire macédonienne qui, par-delà les relations avec la Grèce, interroge également la société de cet Etat et, en son sein, les relations intercommunautaires.

Les déclinaisons du litige macédono-grec

Le différend apparaît peu après la proclamation de l’indépendance de la Macédoine, en septembre 1991, au terme d’un référendum approuvé par 95,09 % des participants mais boycotté par une minorité albanaise (environ un quart de la population) inquiète sur son avenir au sein du nouvel Etat. L’ancienne République socialiste de Macédoine (nom qu’elle portait depuis 1963) devient, en ôtant l’adjectif «socialiste», la République de Macédoine. Craignant une déstabilisation à sa frontière nord et des recompositions géopolitiques qui lui seraient défavorables car remettant en cause les délimitations héritées des partages territoriaux du XXe siècle, la Grèce fait alors partie des pays qui défendent le maintien de la Yougoslavie. Dans le choix du nom «Macédoine», ses élites voient par ailleurs l’indice d’un irrédentisme latent. Elles appréhendent enfin que leurs voisins ne s’arrogent un droit de regard sur la population slavophone de Grèce septentrionale, considérée en Macédoine comme une «minorité macédonienne».

Lors du sommet européen de Bruxelles du 16 décembre 1991, la Grèce obtient l’insertion dans la déclaration finale de reconnaissance des républiques yougoslaves ayant proclamé leur indépendance de la mention suivante : « une République yougoslave (...) s’engage, avant qu’elle soit reconnue, à donner des garanties constitutionnelles et politiques assurant qu’elle n’a aucune revendication territoriale vis-à-vis d’un pays voisin membre de la Communauté et à ne pas conduire d’activités hostiles de propagande contre [ce pays], y compris l’utilisation d’une dénomination impliquant des revendications territoriales ». La commission d’arbitrage chargée d’établir les critères de reconnaissance des Etats issus de l’ex-Yougoslavie se prononce toutefois fin décembre pour une reconnaissance de la Macédoine à certaines conditions (amendements à la Constitution – chose faite en janvier 1992 – et renoncement explicite à tout irrédentisme). La Bulgarie, la Turquie et la Russie en tirent argument pour reconnaître l’État macédonien. Faute de consensus, la Communauté européenne s’abstient.

L’adoption par la Macédoine en août 1992 d’un drapeau représentant, sur fond rouge, l’étoile à seize branches du soleil de Vergina (retrouvée en 1977 sur une sépulture que l’on pense être celle de Philippe II, le père d’Alexandre le Grand) ne fait qu’accroître le trouble d’un gouvernement grec dont l’intense mobilisation diplomatique et médiatique retarde, sans parvenir à l’empêcher, l’admission du nouvel État au sein des Nations unies en avril 1993. La Macédoine y entre toutefois sous l’appellation provisoire d’Ancienne république yougoslave de Macédoine (ARYM). C’est sous ce même nom qu’elle est reconnue par six Etats européens (Allemagne, Danemark, Grande-Bretagne, France, Italie, Pays-Bas) en décembre 1993, puis par les Etats-Unis en février 1994. Le socialiste Andréas Papandréou, devenu Premier ministre en octobre 1993, décide alors de changer de stratégie : il décrète en février 1994 un embargo commercial à l’encontre de son voisin, déjà affaibli par les guerres yougoslaves, les sanctions onusiennes envers la Serbie et sa propre transition vers l’économie de marché. Privée d’accès au port grec de Thessalonique, la Macédoine est acculée à la négociation ; mais l’image internationale de la Grèce, traduite par la Communauté européenne devant la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE) au printemps 1994, est durablement ternie. Les deux pays finissent par signer à New York en septembre 1995 un accord intérimaire qui, à défaut d’apporter une solution au contentieux sur le nom, ouvre la voie à une normalisation des relations bilatérales et pose le cadre (onusien) des futures négociations.

180px-Flag_of_SR_Macedonia.svg

Drapeau de la République socialiste de Macédoine

bis 180px-Flag_of_the_Republic_of_Macedonia_1991-1995.svg copie

Drapeau de la République de Macédoine adopté en 1992 (et contesté
par la Grèce)

drapeau actuel

Drapeau actuel (depuis 1995, changé suite à l'accord signé avec la Grèce)

En échange de la levée de l’embargo, la Macédoine accepte de changer d’emblème (sur le nouveau drapeau figure une étoile stylisée à huit branches), d’amender une nouvelle fois sa Constitution pour entériner le principe de l’inviolabilité des frontières et les droits souverains de la Grèce sur les minorités vivant sur le territoire de cette dernière. En contrepartie, celle-ci reconnaît l’Etat macédonien sous le nom d’ARYM et s’engage « à ne pas s’opposer à sa candidature ou à son adhésion à des organisations et institutions internationales, multilatérales et régionales dont elle-même est membre », à la condition que la Macédoine y soit désignée sous cette dénomination. Euphémisé, le contentieux connaît des reformulations : l’enjeu n’est désormais ni l’existence d’un fait étatique macédonien, ni les risques de revendications territoriales, mais une logique patrimoniale du nom. L’argumentaire grec n’hésite d’ailleurs pas à emprunter, par-delà les répertoires déjà évoqués, au droit des affaires en se référant au risque que des contentieux n’émergent relativement au label des produits exportés par des firmes « macédoniennes » de Macédoine et de Grèce. Le médiateur des Nations unies, Matthew Nimetz, effectue des navettes régulières entre les deux pays, en vain. Pendant ce temps, la Grèce s’impose progressivement comme un partenaire économique incontournable pour la Macédoine et un investisseur influent.

Le litige revient sur le devant de l’actualité en 2003-2004, lorsque se dessine l’horizon euro-atlantique de la Macédoine(1). En novembre 2004, les Etats-Unis présidés par George W. Bush reconnaissent le pays sous son nom constitutionnel. Cette mesure, accueillie dans la liesse en Macédoine, conforte les dirigeants grecs dans la conviction que le temps joue en leur défaveur. Timidement, puis explicitement, la Grèce fait savoir à ses partenaires européens que la résolution du différend constitue à ses yeux un pré-requis à toute avancée de son voisin balkanique sur la voie de l’intégration. Nommé en juillet 2006, le Premier ministre macédonien Nikola Gruevski (VMRO-DPMNE, droite nationaliste) s’en remet quant à lui aux Etats-Unis pour infléchir la position de la Grèce. Elu sur une plateforme de réconciliation nationale au lendemain du conflit armé de 2001 qui avait opposé forces de sécurité macédoniennes et combattants armés albanais, N. Gruevski multiplie les références au passé, au risque de fragiliser les relations avec son voisin. Non content d’édifier des statues « macédoniennes » au profil antique devant le siège du gouvernement, il rebaptise l’aéroport de Skopje du nom d’Alexandre le Grand (Aleksandăr Makedonski en macédonien) en décembre 2006.

En amont du sommet de l’OTAN de Bucarest de 2008, les efforts de médiation reprennent avec une alacrité inédite. M. Nimetz soumet un nouveau projet de règlement proposant « République de Macédoine (Skopje) », offre qui aurait reçu un assentiment officieux des autorités macédoniennes. Mais elle est déclinée par la partie grecque. La majorité VMRO-DPMNE considère alors que seule une alternance politique en Grèce pourrait débloquer la situation(2). La victoire des socialistes lors des élections législatives d’octobre 2009 suscite un espoir d’autant plus vif que le nouveau Premier ministre, Georges Papandréou, déclare, lors d’une de ses premières interventions, que la résolution de la querelle constituera l’une de ses priorités. Le satisfecit de la Commission européenne en septembre 2009, l’engagement de la présidence suédoise de l’UE en faveur d’une poursuite des élargissements semblent placer le Conseil européen de décembre 2009 sous les meilleurs auspices... avec les résultats que l’on sait.

Les usages politiques du passé

À ceux qui espèreraient résoudre le conflit en vertu d’un principe de véracité historique, l’examen des démarches entreprises en Macédoine comme en Grèce aux fins de produire et de pérenniser des identifications nationales montre l’inanité d’une telle approche. Dans chacun des pays, cristalliser cette identité a été le fruit d’un travail sur le temps et l’espace qui remonte à la période de construction stato-nationale – soit, grossièrement, au XIXe siècle pour la Grèce et dans la seconde moitié du XXe siècle pour la Macédoine. Les figures de ce récit ont notamment emprunté au registre de l’autochtonie (l’antériorité de peuplement « fondant » des droits politiques) adossé à une politique des toponymes qui visait à imposer une lecture dominante, sinon exclusive, de lieux ayant fait l’objet d’interprétations politiques et savantes plurielles.

Ces politiques de l’identité ont acquis une acuité nouvelle après 1991 sous l’effet conjoint de deux évolutions. La première concerne le jeune Etat macédonien. Contesté dans ses fondements – avec une Eglise orthodoxe autocéphale non reconnue par son homologue serbe, une langue et une nation estimées « bulgares » par la Bulgarie voisine, un emblème national et un nom dénoncés par la Grèce –, fragilisé en interne par la difficile coexistence avec une minorité albanaise se sentant discriminée, celui-ci a cherché à conforter son identité singulière en mobilisant l’ensemble des répertoires symboliques à sa disposition (hymne, emblème, monuments, effigies monétaires(3), etc.). La seconde évolution a trait à une Grèce confrontée à la réouverture d’un espace balkanique fracturé au temps de la guerre froide et qui a vécu ces recompositions géopolitiques comme une menace de « re-balkanisation ». Dans les deux pays, quoique selon des cheminements singuliers, il en est notamment résulté une instrumentalisation des récits nationaux, notamment de la référence à l’Antiquité.

Entité géographique multiculturelle administrée pendant cinq siècles par l’Empire ottoman, la Macédoine s’est retrouvée au croisement des projets nationaux concurrents de la Serbie, de la Bulgarie et de la Grèce au XIXe siècle. Les élites serbes prennent alors argument de la confession orthodoxe des Slaves de Macédoine pour voir dans cette terre le prolongement de la leur. Outre une foi commune, les Bulgares soulignent, eux, la très grande proximité linguistique, le rattachement de l’essentiel de la province à l’exarchat bulgare en 1870 et l’identification bulgare d’une partie de ses habitants slaves. Enfin, les Grecs rappellent la présence d’une minorité grecque et se réfèrent à une Macédoine antique intégrée au récit national par le truchement d’un hellénisme ayant fait de la Grèce moderne l’héritière de la Grèce antique.

En 1912, Bulgarie, Grèce et Serbie s’allient pour enlever à l’Empire ottoman une région en proie depuis 1893 à des troubles liés à l’activisme des combattants de la VMRO (Vătrešna makedono-odrinska revoljucionna organizacija). S’estimant lésée par les partages d’après-guerre, la Bulgarie se retourne contre ses anciens alliés. Vaincue, elle doit signer le Traité de Bucarest en août 1913 : la Macédoine est divisée entre la Grèce (51,4 %, Macédoine égéenne), la Serbie (38,4 % du territoire, Macédoine du Vardar) et la Bulgarie (10,1 %, Macédoine du Pirin). C’est au coeur de la Macédoine du Vardar (connue sous le nom de « Serbie du sud » dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes formé en 1918) qu’émerge entre les deux guerres les prémices d’un sentiment d’appartenance nationale macédonienne. En 1944, celle-ci devient l’une des six Républiques constitutives de la nouvelle Fédération yougoslave. Elle est associée à une nation macédonienne, et à une langue, le macédonien, dont les canons littéraires sont alors établis par des grammairiens soucieux de la dissocier du bulgare. Dernier venu sur la scène balkanique, le récit historique macédonien s’articule autour de figures héroïques souvent déjà intégrées au panthéon national des pays voisins, ce qui donnera lieu à de violentes controverses historiographiques dès les années 1980.

Accomplissement étatique d’un projet national, l’accession à l’indépendance en 1991 est inscrite dans l’espace à travers un marquage du territoire dont chaque rue, chaque bâtiment, chaque monument est appelé à signifier et magnifier le fait national macédonien – non sans provoquer un sentiment d’ostracisme dans la minorité albanaise. Pour les élites dirigeantes macédoniennes, souvent issues de l’ancienne nomenklatura yougoslave, cette élaboration identitaire du nouvel État participe à la rupture avec la période socialiste. Les débats relatifs au choix du drapeau appelé à remplacer l’étoile communiste à cinq branches en 1992 reflètent bien ces interrogations sur l’identité et le réordonnancement des temporalités(4). Le maintien du contraste entre un fond rouge et un premier plan de couleur jaune a néanmoins vocation à marquer une certaine continuité.

Avant 1991, la référence à l’Antiquité n’avait occupé qu’une place secondaire. Dans les années 1950, une première génération d’historiens avait recherché dans les luttes nationales de la fin du XIXe siècle les origines de la nation macédonienne. Au fil des décennies, celle-ci gagne en profondeur historique. Pour venir embrasser les monarques médiévaux ayant gouverné cet espace. Néanmoins, jusqu’à la chute du communisme, l’ethnogenèse privilégiée reste slave. Elle ne postule pas l’existence d’une continuité historique entre les Macédoniens slaves d’aujourd’hui et un peuple macédonien antique, distinct de la civilisation hellène. C’est au cours des années 1990 que l’historiographie macédonienne s’interroge sur l’existence d’une telle filiation.

Côté grec, l’importance de la référence antique dans l’imaginaire national a reçu un éclairage nouveau avec la découverte, en 1977, d’un tombeau attribué au roi Philippe de Macédoine dans la nécropole royale de Vergina. Dans les années qui suivent, l’étoile à seize branches fait son apparition sur le fronton de boutiques, des plaques d’immatriculation, des vêtements, des posters tandis que le renouvellement des manuels scolaires, au cours des années 1980, dans le cadre de la réforme de l’éducation, accentue la lecture «continuiste» de l’histoire grecque(5). Jusqu’alors peu courant, l’emploi de l’expression « Macédoine grecque » se généralise au tournant des années 1990.

En la circonstance, la forte impulsion donnée à la politique « d’antiquisation » de la nation par le gouvernement Gruevski depuis 2006 est ressentie par la Grèce comme une atteinte à son patrimoine historique. Pourtant, l’on aurait tort d’interpréter cette ingénierie du passé national à la seule lumière de la compétition identitaire avec Athènes. Elle reflète aussi les débats relatifs aux définitions de la macédonité qui traversent la société macédonienne. Durant les années 1990, au sein de la population majoritaire, l’échiquier partisan s’est en effet structuré autour d’une opposition entre la VMRO-DPMNE (droite nationaliste) et l’Alliance social-démocrate (SDSM) issue de l’ancienne Ligue des communistes, qui recouvrait notamment une différence de sensibilité sur la question nationale. A une VMRO-DPMNE au nationalisme flamboyant s’opposait une SDSM plus ouverte au dialogue intercommunautaire. La première alors dirigée par Ljubčo Georgievski était par ailleurs soupçonnée d’une posture « pro-bulgare » et le second, d’une préférence « pro-serbe ». En vérité, les désaccords portaient moins sur l’histoire de la nation macédonienne (les luttes du XIXe occupant une place centrale dans les deux imaginaires politiques) que sur la revendication par la VMRO-DPMNE de l’héritage révolutionnaire anti-ottoman. L’arrivée de Nikola Gruevski à la tête de cette formation en 2003, puis au gouvernement en 2006, a contribué à remodeler cette polarité. Deux visions de la macédonité tendent à se cristalliser : la première enracine le fait macédonien dans l’Antiquité et voit dans le XIXe siècle non un éveil mais un réveil national ; la seconde reste attachée à la filiation slave du peuple macédonien et à sa trajectoire médiévale.

Début février 2010, le lancement officiel – avec animation vidéo en images de synthèse – d’un projet de rénovation de la capitale (« Skopje 2014 ») qui, s’il était mis en œuvre, recouvrirait le centre-ville d’édifices néoclassiques et d’imposantes statues, a mis en évidence ces lignes de fracture(6). Débutant dans l’Antiquité (avec la construction d’une Porte antique et l’édification d’une statue en hommage à Alexandre le Grand de 22 mètres de hauteur sur la place Makedonija), ce parcours épique de la nation macédonienne traverserait Byzance (statue de l’Empereur Justinien), s’arrimerait aux grandeurs médiévales (le tsar Samuel et les frères Cyrille et Méthode, inventeurs de l’alphabet cyrillique) avant de culminer dans l’œuvre de libération anti-ottomane (Dame Gruev, Goce Delčev) et la résistance antifasciste de la Seconde Guerre mondiale (monument dédié au présidium de l’Assemblée antifasciste de libération nationale de la Macédoine, ASNOM). Plusieurs organisations non gouvernementales, dont certaines proches du SDSM, ont dénoncé une initiative urbanistique dispendieuse (estimée entre 80 et 300 millions d’euros), à l’esthétique contestable et qui offrirait une interprétation controversée de l’histoire du pays.

Les politiques du passé du gouvernement Gruevski interrogent aussi la place des minorités au sein du projet stato-national macédonien. Depuis 1991, les représentants de la communauté albanaise n’ont eu de cesse de dénoncer ce qu’ils voyaient comme une lecture strictement ethnoculturelle (et non citoyenne) de la macédonité. Aucun des symboles choisis par la Macédoine indépendante ne renvoyait à un des référents culturels d’une minorité musulmane envisagée, aux termes de la Constitution de 1991, comme une « nationalité » (au même titre que les Turcs, les Roms, les Serbes, les Bošniaques, etc.) et non un peuple constitutif. Les très ambitieuses réformes notamment constitutionnelles mises en œuvre depuis les accords d’Ohrid (août 2001) ont précisément eu pour vocation de permettre aux minorités de s’identifier pleinement au projet étatique macédonien. En retenant une narration historique uniquement liée à la confession orthodoxe, l’initiative « Skopje 2014 » ne peut que renforcer le malaise d’une communauté albanaise soupçonnée d’être prête à sacrifier l’appellation du pays sur l’autel de l’intégration à l’OTAN et à l’UE.

Comment briser le cercle vicieux ?

En février 2010, les autorités macédoniennes apprenaient par Matthew Nimetz que le gouvernement Papandréou n’exigeait plus seulement un changement de dénomination inscrit dans la Constitution macédonienne et s’appliquant tant aux relations bilatérales qu’aux usages internationaux. Il demande aussi que soit modifiée l’extension « .mk » des sites Internet macédoniens et que Skopje adopte, dans ses usages officiels, la terminologie utilisée en grec pour désigner les villes et villages de Macédoine grecque(7).

Avec une administration Obama perçue comme moins favorable à la cause macédonienne que celle de son prédécesseur, les espoirs de Skopje reposent désormais presque exclusivement sur une médiation de l’UE : cette dernière ne pourrait-elle parvenir à monnayer le soutien financier qu’elle s’apprête à apporter à la Grèce contre des concessions sur la querelle du nom ? A charge alors, tâche plus que délicate, pour le gouvernement grec de convaincre son opinion publique qu’une ouverture des pourparlers d’adhésion ne présagerait pas de l’issue finale donnée au différend. Les décideurs européens maintiennent, eux, que la solution doit venir des deux protagonistes et accentuent leurs pressions en vue d’un compromis d’ici la fin de la présidence espagnole. Il y a donc urgence. Car l’absence de solution alimente aussi une insécurité identitaire gérée par les pouvoirs publics macédoniens dans un registre nationaliste. Et comme le faisait justement remarquer le rapporteur slovène de la candidature macédonienne au Parlement européen, Zoran Thaler, les Balkans occidentaux sont comme une bicyclette(8) : tant qu’elle roule, l’équilibre est assuré. Si elle s’immobilise, en revanche...

Notes
(1) La Macédoine dépose sa candidature d’adhésion à l’UE le 22 mars 2004 ; celle-ci sera reconnue par le Conseil européen du 17 décembre 2005.
(2) En novembre 2008, la Macédoine a saisi la Cour internationale de justice pour « violation flagrante des obligations qu’impose l’article 11 » de l’Accord intérimaire du 13 septembre 1995 (prévoyant que la Grèce ne s’opposerait pas à la demande d’admission de la Macédoine au sein d’organisations internationales sous son nom onusien) en raison du veto mis à son entrée dans l’OTAN. La CIJ devrait remettre un avis (consultatif) d’ici la fin 2011. Cour internationale de justice, Communiqué de presse, n° 2008/40, 17 novembre 2008.
(3) Cf. B. Lory, « Macédoine. Histoire de sa monnaie en trois actes », Le courrier des pays de l’Est, n° 1067, mai-juin 2008, pp.98-103.
(4) Keith Brown, « Seeing Stars : Character and Identity in the Landscapes of Modern Macedonia », Antiquity, décembre 1994.
(5) Yannis Hamilakis, « ’Learn History!” Antiquity, National Narrative and History in Greek Educational Textbooks », in : Keith Brown and Yannis Hamilakis (eds.), The Usable Past : Greek Metahistories, Lanham: Lexington Books, 2003, pp. 39-68.
(6) Cf. http://www.youtube.com/watch?v=iybmt-iLysU [consultation le 18 février 2010].
(7) Entretien avec un membre du cabinet du Président macédonien, G. Ivanov, 12 février 2010.
(8) Valentina Pop, « Parliament Urges EU to Open Accession Talks with Macedonia », Euobserver.com, 10 février 2010.

* Chargée de recherche au CERI-Sciences Po (CNRS)

Pour citer cet article : Nadège Ragaru, « Macédoine. La controverse avec la Grèce autour du nom », Grande Europe n° 18, mars 2010 - La Documentation française © DILA

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires