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Russie. Tomsk, centre intellectuel de la Sibérie, par Antoine Lanthony

[Russie. Tomsk, centre intellectuel de la Sibérie, par Antoine Lanthony], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Les maisons traditionnelles de bois de Tomsk.
Antoine Lanthony - 2010

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Mis à jour le 12/03/2010

Introduction

Tomsk, ancienne capitale de la Sibérie et centre universitaire réputé en Russie, est une des villes qui compte la plus forte proportion de jeunes dans sa population. Si elle ne bénéficie pas de ressources naturelles abondantes, elle tire son potentiel de la recherche et de l’innovation. Loin de Moscou, coup de projecteur sur une ville qui donne une autre image de la Russie.


Russie. Tomsk, centre intellectuel de la Sibérie

Antoine Lanthony*

Vladimir Poutine, Russie unie, le Caucase, Gazprom, les relations avec l’Ukraine ou la Géorgie... ces sujets constituent la matière essentielle des analyses sur la Russie. Et pourtant cette Russie, qui continue à fasciner et à inquiéter, mérite, à l’instar de bien d’autres pays, de multiples angles d’attaque, afin de mieux appréhender sa complexité. L’un d’entre eux réside dans l’observation d’une petite partie de cet immense territoire. Ainsi Tomsk, ancienne capitale de la Sibérie et important centre universitaire, de même que sa région, permettent d’aborder autrement la Russie.

Tomsk et les autres villes sibériennes

Fondée en 1604 par un décret du tsar Boris Godounov, la ville de Tomsk fut l’avant-poste de la conquête de l’Est sibérien par les Russes. Elle s’est ensuite développée grâce au commerce. Devenue centre administratif en 1804, elle était alors la capitale de la province regroupant les divisions administratives actuelles suivantes : les régions (oblast)(1) de Tomsk, Kemerovo et Novosibirsk, le territoire (kraï) de l’Altaï, une partie de celui de Krasnoïarsk ainsi que du Kazakhstan. Au XIXe siècle, elle a continué à prospérer grâce au commerce de l’or et des produits de la chasse, d’autant qu’elle demeurait une étape obligée sur les routes commerciales en provenance et à destination de Moscou.

Tomsk et les villes avoisinantes

Tomsk et les villes avoisinantes

© Direction de l’information légale et administrative

À la fin de ce siècle, après l’inauguration en 1888 de l’Université d’État, la première en Sibérie, elle s’est hissée au rang de capitale universitaire et intellectuelle de cet immense territoire. Aujourd’hui, elle partage ce statut avec Novosibirsk, devenue entre temps centre économique de la Sibérie, dans la mesure où elle abrite un grand nombre d’industries et de sociétés de services et est le point nodal des réseaux routier, ferré et aérien ainsi que le hub de la compagnie aérienne S7-Siberian Airlines.

Toutefois, malgré la présence d’universités, Novosibirsk, mais aussi Kemerovo, Novokouznetsk, Barnaoul ou Krasnoïarsk sont avant tout des cités industrielles. Tomsk conserve donc l’image et les attributs d’une ville universitaire et présente un visage original pour la Sibérie. Outre la beauté de son architecture et la relative pureté de l’air, que de nombreuses personnes originaires de régions voisines très polluées, comme le Kouzbass, ne cessent de vanter, elle est l’une des villes russes comptant la plus forte proportion de jeunes dans sa population.

Données démographiques copie

Matières premières et matière grise

Pétrole, gaz, fer, zirconium... les matières premières abondent, notamment les hydrocarbures, en particulier autour de la petite ville de Strejevoï, proche de Sourgout dans l’arrondissement autonome des Khantys-Mansis(2). Dans la région de Tomsk, les ressources en hydrocarbures sont nettement plus modestes et la première entreprise d’exploitation pétrolière de la région, Tomskneft, qui appartient à parts égales à la société Rosneft (au deuxième rang en Russie pour les volumes extraits) et au groupe Gazprom, voit sa production de pétrole diminuer légèrement, tandis que celle de gaz poursuit une lente progression(3). Bien que d’importance toute relative par rapport à celles dont disposent des régions voisines, les ressources locales attirent néanmoins investissements de productivité et nouvelles entreprises, tout en alimentant une industrie dont le développement date du transfert d’usines vers la partie asiatique de l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale et qui compte quelques spécialités comme la production de polypropylène. La ville fermée de Seversk (environ 100 000 habitants), qui portait le nom de Tomsk-7 sous le régime soviétique, située au nord de la capitale régionale, abritait quant à elle un énorme complexe de production et de traitement des matières nucléaires à usage militaire.

Aujourd’hui, la principale richesse de la région a trait à son potentiel intellectuel et à l’innovation liée aux nouvelles technologies. La ville de Tomsk a été déclarée « centre d’innovation » et une zone économique spéciale(4) entièrement tournée vers l’innovation technique y a été créée en vue d’attirer des investissements. Les zones de ce type sont, au total, au nombre de quatre, les trois autres étant situées à Saint-Pétersbourg, à Moscou et dans sa région. Celle de Tomsk abrite, par exemple, le centre de recherche et développement de Tomskneftekhim, filiale du groupe pétrochimique russe Sibour, et de nombreuses start-up (informatique, biotechnologies et spécialités pharmaceutiques, nanotechnologies, techniques de purification de l’eau...).

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Le bâtiment principal de l’Université d’État de Tomsk.
© Antoine Lanthony, 2010

Ce statut de zone économique spéciale et d’incubateur d’entreprises, accordé à la ville par une résolution du gouvernement de décembre 2005, est le résultat des efforts déployés par le gouverneur de la région, Viktor Kress, à ce poste depuis près de vingt ans, qui avait à cœur d’optimiser le potentiel intellectuel jusqu’alors sous-exploité de la ville de Tomsk : les étudiants représentent 17 % de la population de la ville qui compte également une forte proportion de chercheurs et des universités de premier plan, telles que l’Université d’Etat et l’Université polytechnique, dans lesquelles sont enseignées des disciplines très diversifiées, allant du journalisme à l’exploitation des hydrocarbures. Aujourd’hui, la ville est non seulement l’un des leaders en Russie pour ce qui concerne l’utilisation des nouvelles technologies, mais elle dispose aussi d’un réseau dense de bibliothèques, avec en prime une impressionnante section de livres rares à l’Université d’État, ainsi que d’un Intranet urbain. De plus, la région est toujours présentée officiellement comme étant celle, dans l’ensemble de la Fédération, où la proportion de petites et moyennes entreprises (PME) est la plus forte, celles-ci étant généralement saines et dynamiques.

Consacrant l’orientation prise par la ville et la région, la commission pour la modernisation et le développement technologique, créée en mai 2009 et visant à impliquer fortement les milieux d’affaires, a tenu une de ses réunions à Tomsk le 11 février 2010, sous la présidence de Dmitri Medvedev. Le Président a profité de ce déplacement pour participer à un débat avec les étudiants des universités de Tomsk. Quoi qu’il en soit, ces différents atouts sont cependant grevés par le facteur démographique qui pèse sur l’ensemble de la Fédération de Russie.

Être Sibérien aujourd’hui

Malgré une superficie comprise entre celles de l’Italie et de l’Allemagne (316 900 km²), la région (oblast) de Tomsk est à peine peuplée d’un peu plus d’un million d’habitants, dont la moitié réside dans la ville. À eux seuls, ces chiffres témoignent d’une des difficultés constantes de la Russie : attirer les hommes sur ces territoires si vastes et riches en matières premières. Ainsi, dans une Russie dont la démographie est en déclin, de nombreuses villes, parmi lesquelles figure Tomsk, voient progresser leur population depuis plusieurs années, accentuant les déséquilibres de peuplement dans le pays avec la multiplication de zones quasi désertes entre les grandes agglomérations.

Peuplée jusqu’au début du XVIIe siècle de Tatars et d’autochtones, la région a vu arriver ensuite de nombreux colons russes qui sont rapidement devenus majoritaires. Puis, aux XIXe et XXe siècles, ce fut le tour des exilés et des déportés qui ont apporté avec eux leurs différences linguistiques, ethniques et religieuses. La région fut un haut lieu concentrationnaire soviétique et Tomsk abrite l’un des musées consacrés au Goulag. Situé dans une ancienne prison du NKVD (ancêtre du KGB), il évoque notamment les destins du poète Nikolaï Kliouev ou des catholiques et Polonais de Sibérie et permet, surtout, au visiteur de voir à quoi pouvaient ressembler les lieux de détention. Fait significatif, c’est en 1989, avant l’éclatement de l’URSS, qu’un symbole commémoratif a été installé dans la ville, constituant le premier hommage aux victimes des répressions politiques(5).

Si une partie des déportés et enfants de déportés a regagné ses terres d’origine, à l’exemple de l’ancienne ministre lettone des Affaires étrangères et actuellement députée européenne Sandra Kalniete(6) et de la plupart des Baltes, bien d’autres sont restés sur place. Ainsi, la présence polonaise est tangible à Tomsk et dans le village de Belostok à travers la langue (parlée et enseignée) et le dynamisme de la communauté catholique, dans un environnement orthodoxe lui aussi en pleine renaissance. De même, l’enseignement de l’allemand dans les établissements scolaires est assez répandu ainsi que les noms à consonance germanique ; toutefois, les luthériens n’ont à nouveau une église à Tomsk que depuis la venue d’Angela Merkel en 2006. A l’inverse, la langue tatare n’est parlée qu’à l’intérieur de la communauté qui, comme aux siècles passés, continue d’habiter, à Tomsk, sur les rives du Tom.

Depuis la fin de l’URSS, deux phénomènes tendent à infléchir la situation démographique. Tout d’abord, après l’instauration de l’indépendance au Kazakhstan, Tomsk a dû accueillir de nombreux Russes, mais aussi quelques Allemands, en provenance de ce pays. Venus pour la plupart de la région d’Oust-Kamenogorsk, d’Almaty et d’Astana, ils disent avoir choisi la Russie « pour étudier », « pour travailler », « à cause des tensions nationalistes des années 1990 au Kazakhstan », « car il n’y avait pas d’avenir là-bas » ou « pour rejoindre des membres de la famille ».

La région a également vu arriver des ressortissants des anciennes républiques soviétiques du Caucase et, surtout, d’Asie centrale, ainsi que de Chine. Il s’agit le plus souvent d’étudiants ou de travailleurs migrants, mais aussi de personnes fuyant des conflits, tel celui du Haut-Karabakh. Comme partout en Russie, les travailleurs migrants forment une large partie des ouvriers du bâtiment ou des vendeurs sur les marchés.

La population de Tomsk et de sa région est aussi confrontée, mais selon certains observateurs dans une proportion moins forte que le reste de la Sibérie, à un double fléau : l’héroïne et le VIH-sida. Alors que le pays est de plus en plus souvent critiqué, lors de conférences internationales consacrées au sida, pour son refus d’autoriser l’utilisation de la méthadone dans le traitement de la toxicomanie, les campagnes de sensibilisation sur le sida et les risques liés à la consommation de stupéfiants se multiplient dans les universités et les transports, certains tramways pouvant être intégralement recouverts de slogans et d’affiches. Il est cependant permis de s’interroger sur l’efficacité de ce type d’actions, d’autant que la Sibérie se trouve sur les routes vers l’Europe de la drogue en provenance d’Afghanistan.

Autre caractéristique de la population : son dynamisme. Ceux qui vivent en Sibérie semblent avoir tendance à ne rien attendre de l’extérieur, tant de l’étranger que de Moscou, perçu comme « un autre monde ».

Une relative diversité politique

Tomsk s’est illustrée par le soutien sans réserve qu’elle a apporté aux réformes engagées à partir de 1992 dans le cadre de la transition vers l’économie de marché et, de façon générale, présente une plus grande diversité d’opinions politiques que la plupart des autres régions russes. Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est dans cette ville que sont apparus au début des années 1990 les premiers médias privés de Sibérie, Radio Sibir et TV2 et si la ville héberge une antenne de la radio indépendante Ekho Moskvy alors que Novosibirsk en est dépourvue. La diversification du secteur des médias, qui emploie plus de 3 000 personnes, témoigne de l’image de ville « libérale » souvent accolée à Tomsk.

Sur le plan politique, la région de Tomsk, dirigée depuis 1991 par le même homme, connaît à la fois stabilité et relative diversité politiques. Viktor Kress, entré à Russie unie – le parti du pouvoir – en 2004, est souvent loué pour l’habileté et la clairvoyance avec lesquelles il a mené sa politique basée sur l’innovation, contribuant ainsi à valoriser le capital intellectuel local et à créer des emplois. La Douma de la région(7), même si elle compte une majorité de députés membres ou réputés proches de Russie unie, accueille des élus du Parti communiste, du Parti libéral-démocrate (nationaliste) de Vladimir Jirinovski, de Russie juste (plus axé sur les questions sociales que Russie unie) et de Pravoe Delo (libéral, successeur de l’Union des forces de droite). De même, lors des élections municipales de mars 2009 à Tomsk, le candidat de Russie unie, Nikolaï Nikolaïtchouk, ne l’a emporté sur son rival sans étiquette qu’à la très courte majorité de 50,66 % des voix exprimées au deuxième tour.

Du côté des mouvements de jeunesse, hormis les organisations liées à Russie unie telles que les Nachi (les Nôtres) et Molodaïa Gvardia (la Jeune Garde), il existe, comme dans 70 autres sujets de la Fédération, une structure non partisane importante, la seule à être en prise directe sur les institutions : le Parlement des jeunes. Ouvert à tous, celui de Tomsk accueille des membres de Russie unie, de Russie juste, de Pravoe Delo et des membres non affiliés à un parti, comme son président, et fonctionne en symbiose avec la Douma. Ses actions sont doubles : d’une part l’offre d’un certain nombre de services à l’intention des jeunes, comme la fourniture d’informations sur leurs droits et leurs devoirs civiques, une aide à ceux qui souhaitent travailler l’été, différents aménagements des résidences universitaires ; d’autre part l’élaboration de projets de lois sur des thématiques comme l’emploi, le logement, l’addictologie.

Des jeunes dynamiques, mais éloignés de l’Europe

Si la Russie n’a jamais été aussi européenne, tant par ses relations économiques que par son peuplement, les Russes de Tomsk, y compris les jeunes, et bien que vivant dans un centre universitaire de premier plan, ont souvent une connaissance assez limitée de l’Europe contemporaine, et notamment de l’Union européenne. Dès lors, soit ils l’idéalisent, soit ils l’ignorent presque totalement, à l’exception des étudiants participant à des programmes d’échanges et de ceux spécialisés sur les questions européennes : langues européennes et master centré sur l’Union européenne sous tous ses aspects et débouchant sur un double diplôme, de l’Université d’Etat de Tomsk et de l’Université libre de Bruxelles.

Le régime de visas existant entre la Russie et la quasi-totalité des pays d’Europe n’est évidemment pas étranger à cette méconnaissance. Si l’on exclut quelques grandes villes (comme Paris, Londres, Prague ou Rome), l’Allemagne (liens familiaux et économiques) ou la côte espagnole, l’Europe occidentale, celle qu’évoque pour eux le terme « Europe », reste souvent inconnue des jeunes Russes de Tomsk (alors que les séjours aux Etats-Unis sont généralement très prisés). Et quand ils ont une expérience de l’Europe, elle se réduit bien souvent à sa partie sud-est orthodoxe (côtes monténégrine et bulgare, Grèce, Chypre) où on peut passer des vacances à moindres frais (l’étalon étant le prix d’un séjour à Sotchi en Crimée, ou en Abkhazie), tout en restant dans une aire culturellement proche de la Russie, au contraire de l’Egypte, de la Turquie, de la Thaïlande et même d’Israël (pourtant partiellement russophone), autres destinations très appréciées. La seule spécificité sibérienne consiste en des relations relativement étroites avec le Kazakhstan, où une partie importante de la population locale a toujours de la famille, et avec la Chine, que les jeunes Sibériens commencent à découvrir, notamment à travers l’apprentissage de plus en plus répandu de la langue de ce pays et les séjours, tant touristiques que linguistiques.

Notes
(1) Les sujets de la Fédération de Russie, au nombre de 83 (au 1er mars 2008), sont de plusieurs types. Les régions (oblast) sont les plus nombreuses.
(2) Bien que sibérien, cet arrondissement autonome, situé dans la région de Tioumen, n’est pas rattaché au district fédéral de Sibérie. Siège notamment de Sourgoutneftegaz, il dispose d’un produit intérieur brut très supérieur à la moyenne pour toute la Fédération de Russie.
(3) http://www.rosneft.com/Upstream/ProductionAndDevelopment/western_siberia/tomskneft/(4) Voir une présentation de la zone économique spéciale de Tomsk à l’adresse http://investintomsk.com/en/tomsk/tomsk_sez/ et la liste des entreprises présentes dans cette zone à l’adresse http://investintomsk.com/en/tomsk/tomsk_sez/residents.html
(5) Symboliquement, le premier invité du musée fut Alexandre Soljenitsyne. Voir la liste des lieux de mémoire recensés par l’ONG Memorial en Russie et en Ukraine, http://www.memo.ru/memory/martirol/index.htm
(6) Née près de Tomsk où sa famille vivait en relégation. A ce sujet, lire S. Kalniete, En escarpins dans les neiges de Sibérie, traduit du letton par Velta Skujina, Editions des Syrtes, Paris, 2003.
(7) Assemblée locale élue au suffrage universel.

* Lecteur de français à l’Université d’Etat de Tomsk, membre de l’association Nouvelle Europe

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, « Tomsk, centre intellectuel de la Sibérie », Grande Europe n° 18, mars 2010 – La Documentation française © DILA

 

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