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Irlande. Le « tigre celtique » s’interroge sur l’Europe, par Christophe Gillissen

[Irlande. Le « tigre celtique » s’interroge sur l’Europe, par Christophe Gillissen], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Un commerce de proximité fermé du fait de la crise économique est loué par le Fine Gael
Jérôme aan de Wiel - 2009

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Mis à jour le 12/05/2009

Introduction

En juillet 2008, une majorité d’Irlandais ont rejeté la ratification de la Constitution européenne. Mais la situation a évolué rapidement depuis lors, l’Irlande étant durement touchée par la crise financière et économique. La fin du «tigre celtique» a été brutale, et au printemps 2009, nombre d’Irlandais estimaient que seul l’euro les a préservés d’un destin similaire à celui de l’Islande.


Irlande. Le « tigre celtique » s’interroge sur l’Europe

Christophe Gillissen*

C’est dans un contexte particulier, le vendredi 5 juin 2009, que les électeurs irlandais se rendront aux urnes pour élire leurs douze députés européens. En effet, il n’y aura que 736 élus à Strasbourg, conformément aux dispositions du traité de Nice puisque, lors d’un référendum organisé en juin 2008, les Irlandais ont rejeté le traité de Lisbonne, aux termes duquel ce sont 751 députés qui auraient dû être élus. Tous les autres pays de l’Union – hormis la République tchèque – ayant ratifié ce traité, l’Irlande se trouve isolée, ce dont les électeurs ont pris conscience : un sondage réalisé en janvier 2009 montrait qu’ils étaient 61 % à craindre que leur « non » ne compromette la position de l’Irlande vis-à-vis de ses partenaires européens.

Le « bon élève » de l’Union ?

De fait, le « non » irlandais met à mal l’image du pays, traditionnellement perçu comme le « bon élève » de l’Union européenne (UE). Après son adhésion à la Communauté économique européenne (CEE) en 1973, l’Irlande avait pleinement joué le jeu de l’intégration, accumulant ainsi un capital de sympathie considérable auprès de ses partenaires. Les électeurs avaient consolidé cette stratégie gouvernementale en validant le projet européen à maintes reprises.

Mais, depuis les années 1990, ce soutien et cette image se sont quelque peu érodés(1). Le succès économique du « tigre celtique » s’explique en partie par un recentrage de ses liens avec la sphère anglo-saxonne ; dans le même temps, les accords de paix signés en Irlande du Nord en 1998 ont mis fin au vieux contentieux anglo-irlandais et favorisé un rapprochement entre Dublin et Londres alors que, par le passé, le continent européen était vu comme un contrepoids précieux au voisin britannique.

Enfin, le succès même de la solidarité européenne en a amoindri la valeur aux yeux des Irlandais : pays le plus pauvre de la CEE en 1973, l’Irlande est devenue le deuxième pays le plus riche de l’UE en termes de PIB par habitant en 2001. Si les fonds structurels européens ne furent pas étrangers à cet essor, ils ont logiquement diminué depuis et le pays est en voie de devenir un contributeur net au budget européen, ce qui n’a pas manqué d’altérer les perceptions irlandaises de l’Europe(2).

Cette évolution se reflète dans les résultats des élections européennes. Le vote « eurocritique », assez faible en Irlande par rapport au reste de l’Union, est en hausse et tend à se rapprocher de la moyenne européenne : de 6,3 % en 1999, comparé à une moyenne de 14,5 %, il est passé à 12 % en 2004 pour une moyenne européenne de 16,1 %(3).

Les référendums irlandais confirment ce changement d’attitude. La victoire du « non » en 2001 pouvait être considérée comme un accident de parcours en raison d’une forte abstention, mais le résultat du 12 juin 2008 démontre une désaffection des Irlandais à l’égard du projet européen : avec un taux de participation de 53,1 %, le « non » l’a nettement emporté (tableau 1).

Référendums irlandais copie

Ce résultat s’explique notamment par des inquiétudes liées à la neutralité, la fiscalité et la législation sociale irlandaises, menacées par le traité de Lisbonne d’après ses détracteurs, qui, bien que minoritaires, menèrent une campagne particulièrement efficace(4).

La fin du « tigre celtique »

En juillet 2008, une majorité d’Irlandais se déclarait satisfaite de la victoire du « non » et prête à voter de la même manière si une seconde consultation était organisée. Mais la situation a évolué rapidement depuis lors, l’Irlande étant durement touchée par la crise financière et économique. Le « tigre celtique », qui naguère faisait valoir un taux de croissance proche de 10 %, n’en a plus que le souvenir, et les prévisions pour 2009 sont alarmantes : une contraction du PIB de 7,7 %, un taux de chômage en voie d’atteindre les 14 %, et un déficit budgétaire qui devrait dépasser 12 % du PIB. Deux agences de notation ont d’ores et déjà abaissé la note de la dette souveraine de l’Irlande. Le retournement a été brutal et nombre d’Irlandais estiment que seul l’euro les a préservés d’un destin similaire à celui de l’Islande.

Dans ces conditions, l’intégration européenne paraît sous un jour bien plus favorable et l’opinion publique semble s’être ravisée. Un sondage effectué en novembre 2008 indiquait que 43 % des personnes interrogées étaient en faveur du traité de Lisbonne, contre 39 % d’opposants ; en mars 2009, le « oui » était annoncé à 58 % et le « non » à 25 %. Un quart des électeurs s’étant prononcés contre le traité en juin 2008 auraient donc changé d’avis depuis lors. Le second référendum, annoncé pour l’automne 2009 au plus tard, pourrait ainsi voir une victoire du « oui »(5), au grand soulagement du gouvernement qui n’a plus droit à l’erreur.

Les partis politiques irlandais à Strasbourg

Les partis irlandais sont presque tous favorables à l’Europe, mais ils ne correspondent guère à la typologie classique fondée sur une opposition socio-économique entre droite et gauche, ce qui rend leur positionnement à Strasbourg quelque peu compliqué. Deux grandes formations, issues de la guerre civile du début du xxe siècle, dominent le système politique irlandais : le Fianna Fáil (« Les soldats de la destinée ») et le Fine Gael (« Le clan des Gaëls »), tous deux de centre droit.

Leur proximité idéologique – même si le premier affiche un discours plus nationaliste tandis que le second se veut plus favorable au projet européen – voudrait qu’ils siègent au sein du même groupe parlementaire à Strasbourg, celui des démocrates-chrétiens (PPE-DE). Mais cela leur est impossible compte tenu de leur intense rivalité électorale. Seul le Fine Gael est donc affilié au Parti populaire européen, le Fianna Fáil ayant cherché au fil des ans une alternative satisfaisante.

Initialement non affilié, le Fianna Fáil s’allia aux gaullistes en 1979 pour former le groupe des Démocrates européens progressistes, qui devint par la suite l’Union pour l’Europe et les nations (UEN). Lorsque le RPR adhéra au PPE en 1999, ce parti irlandais se retrouva quelque peu isolé, en compagnie notamment du RPF (Rassemblement pour la France, créé en 1999 par Charles Pasqua) et de l’Alliance nationale italienne. Le 27 février 2009, lors de son congrès annuel, il a décidé de s’affilier, après les élections européennes, au groupe libéral, l’ADLE (Alliance des démocrates et libéraux pour l’Europe). En effet, sa place au sein de l’UEN est problématique : le Fianna Fáil est beaucoup plus favorable à l’Europe que ses partenaires, dont certains sont d’extrême droite. En outre, l’UEN est un groupe minoritaire de l’hémicycle européen, alors que l’ADLE constitue le troisième groupe à Strasbourg, et serait disposé à aider le Fianna Fáil lors de la campagne référendaire, afin de faciliter la ratification du traité de Lisbonne.

Jusqu’en 2004, c’était le Parti démocrate progressiste qui était affilié à l’ADLE. Issu d’une scission au sein du Fianna Fáil en 1985, il incarnait un courant modernisateur libéral, mais ses déboires électoraux – il n’a remporté aucun siège européen depuis 1989 – l’ont conduit à ne plus présenter de candidats aux élections européennes après 1994. Le parti étant en voie de dissolution, la place est désormais vacante pour le Fianna Fáil(6).

Résultats des élections législatives copie

Les autres partis irlandais – le Parti travailliste (Parti socialiste européen, PSE), les Verts (Groupe des Verts/Alliance libre européenne, Verts/ALE) et le Sinn Féin (Gauche unitaire européenne-Gauche verte nordique, GUE-NGL) – se conforment davantage au modèle européen et n’ont guère eu de difficultés à trouver leur place à Strasbourg ; mais ce sont de petits partis, sans grand poids sur la scène politique irlandaise (tableau 2). Tout au plus peuvent-ils espérer participer à un gouvernement de coalition – depuis 2007, par exemple, les Verts et les Démocrates progressistes sont au pouvoir avec le Fianna Fáil. Mais les petits partis et les candidats indépendants obtiennent souvent de meilleurs résultats aux élections européennes qu’aux scrutins législatifs.

Des élections de « second ordre » ?

En effet, en Irlande comme ailleurs, les scrutins européens relèvent dans une certaine mesure d’élections de « second ordre » : la participation y est plus faible qu’aux législatives, les enjeux nationaux priment sur les questions européennes, et les électeurs sont tentés par un vote-sanction contre le gouvernement, ce qui bénéficie en général aux petits partis(7).

Il faut toutefois nuancer quelque peu ce tableau dans le cas de l’Irlande, en soulignant la participation élevée lors des élections européennes de 2004 (tableau 3) : de près de 60 %, elle était nettement au-dessus de la moyenne des pays de l’Union (45,7 %). En outre, elle a amorcé un redressement significatif après 1994, alors que la participation moyenne en Europe n’a cessé de chuter depuis 1979(8).

Résultats aux élections européennes copie

Ces taux de participation s’expliquent en partie par la tenue d’autres consultations électorales le même jour que le scrutin européen, pratique systématique en Irlande à l’exception de 1994. En 2009, les élections locales et deux élections partielles auront lieu le 5 juin, comme les élections européennes, et il a même un moment été question de tenir le second référendum sur le traité de Lisbonne ce jour-là(9). Cette pratique a cependant des effets pervers : les campagnes se confondent dans l’esprit des électeurs, aux dépens des enjeux européens(10). Cela est d’autant plus vrai que presque tous les partis irlandais sont favorables à l’Europe et ont du mal à se démarquer les uns des autres lors des campagnes européennes. De ce fait, leurs programmes sur l’Europe sont succincts, et ce sont en général les enjeux locaux ou de personnes qui donnent du relief aux campagnes.

Avec la réduction du nombre de sièges attribués à l’Irlande (12 en 2009 contre 13 en 2004 et 15 en 1999), la concurrence électorale s’est intensifiée et les partis ont tendance à choisir des candidats connus du grand public, capables de rassembler au-delà des clivages partisans(11).

2009 Euro election 2 Alan Kelly (2)

Affiche électorale du Parti travailliste, Limerick.
© Jérôme aan de Wiel - 2009

Des résultats stables ?

Le phénomène du vote-sanction à l’occasion des élections européennes est plus atténué en Irlande qu’ailleurs, mais il demeure une réalité : le Fianna Fáil, au pouvoir depuis 1997, fut lourdement sanctionné en 2004, tandis que les petits partis et les indépendants remportèrent près d’un tiers des sièges.

La sanction ayant déjà été administrée, les résultats de 2009 ne devraient pas différer de manière sensible de ceux de 2004(12). En février 2009, cependant, un sondage montrait un effondrement du Fianna Fáil, qui n’obtenait que 22 % d’intentions de vote, en chute de cinq points par rapport à novembre 2008(13). Il était même relégué en troisième position, derrière le Fine Gael et les travaillistes, ce qui constitue une première historique pour un parti qui domine la scène politique irlandaise depuis trois quarts de siècle. Il faut dire que le Premier ministre, Brian Cowen, en poste depuis le 6 mai 2008, a été affaibli d’entrée de jeu par la victoire du « non » au référendum, et que la récession économique n’a pas conforté sa position, loin s’en faut : près de la moitié (48 %) des sondés approuvaient encore l’action du gouvernement en mai 2008, mais ils n’étaient plus que 14 % en février 2009. Il n’est donc pas exclu que le Fianna Fáil perde l’un de ses quatre sièges au Parlement européen.

Avec 32 % d’intentions de vote, le Fine Gael est largement en tête et devrait conserver ses cinq eurodéputés, même s’il a perdu deux points depuis novembre 2008.

Mais le principal bénéficiaire de l’érosion du soutien au Fianna Fáil est le Parti travailliste, qui arrive en deuxième position avec 24 % d’intentions de vote, en progression de dix points par rapport à novembre dernier. De toute évidence, son discours social en faveur de l’emploi et des salariés a fait mouche, et il est en mesure de remporter un siège de plus à Strasbourg.

Quant aux Verts, dont le score reste stable à 4 %, ils pourraient, à l’instar des Démocrates progressistes, disparaître définitivement de Strasbourg, alors qu’ils y ont maintenu deux députés entre 1994 et 2004.

Le Sinn Féin, donné à 9 %, ne gagne qu’un point et aura du mal à conserver son siège européen, dans la mesure où il est directement menacé par le redécoupage de la carte électorale(14). Ce parti nationaliste de gauche, qui fut le grand gagnant des élections européennes de 2004, cherche à rallier les opposants au traité de Lisbonne – qui apprécient peu que l’on fasse voter les Irlandais jusqu’à ce qu’ils donnent la « bonne réponse » –, mais il n’est pas seul sur ce créneau.

En effet, une formation nouvelle, Libertas, propose également un vote « eurocritique », mais d’inspiration ultralibérale. Son fondateur, Declan Ganley, principal artisan de la victoire du « non » lors du référendum de juin 2008, espère être élu à Strasbourg pour y devenir chef de file d’une opposition pan-européenne au traité de Lisbonne(15). Il a formé des alliances, notamment avec les souverainistes de Philippe de Villiers, et présente une centaine de candidats à travers l’Union(16). En Irlande, malgré une polémique liée au financement de sa campagne référendaire – il refuse toujours de publier ses comptes(17) –, D. Ganley tentera de profiter du vote-sanction contre le Fianna Fáil et de son statut d’outsider pour capitaliser sur sa victoire de 2008.

Au-delà des enjeux politiques et des rivalités partisanes, les résultats de ces élections européennes permettront de mieux comprendre la portée et le sens du « non » irlandais de juin 2008. Si D. Ganley n’obtient pas de mandat européen, on pourra en déduire que les électeurs irlandais ont bel et bien changé d’avis sur le traité de Lisbonne et que le « oui » devrait l’emporter lors du second référendum. Si le Parti travailliste fait une percée importante, ce sera le signe que les Irlandais souhaitent un véritable « modèle social européen » ou, en tout cas, une société plus attentive au sort des salariés que ne l’a été jusqu’à présent le « tigre celtique ».

Notes
(1) Christophe Gillissen, « La présidence irlandaise du Conseil européen au premier semestre 2004 », Diploweb, décembre 2004, http://www.diploweb.com/forum/gillissen.htm
(2) Marie-Claire Considère-Charon, « L’Irlande et l’intégration européenne », Synthèse n° 12, 23 juillet 2001, Fondation Robert Schuman, http://www.robert-schuman.org/question_europe.php?num=sy-12
(3) Corinne Deloy et Dominique Reynié, Les élections européennes de 2004, PUF, 2005, Paris, pp. 10-12.
(4) « Poll Results: Why the Voters said ‘No’ », The Sunday Business Post, 22 juin 2008, http://www.tcd.ie/Political_Science/docs/mm_sbp%20_22_06_2008_page9only.pdf
(5) D’après les sondages réalisés alors, une majorité se dégageait également en faveur du traité lors de la campagne de 2008, mais la proportion d’indécis était beaucoup plus élevée.
(6) Brigid Laffan et Jane O’Mahoney, Ireland and the European Union, Palgrave Macmillan, 2008, pp. 91-92.
(7) Karin Gilland et Alex Warleigh, « Irlande », in Yves Déloye (dir.), Dictionnaire des élections européennes, Economica, 2005.
(8) Pierre Verluise, « La participation à l’élection du Parlement de l’Union européenne élargie », Actualités européennes, n° 25, mars 2009, IRIS, http://www.iris-france.org/docs/pdf/actu_europe/2009-03-12.pdf
(9) Les garanties sur la neutralité, la fiscalité et la législation sociale – vitales pour la victoire du « oui » – n’ayant pas encore été finalisées par le Conseil européen, cela paraît peu probable.
(10) Catherine Maignant, « Le rendez-vous manqué des élections européennes », L’Irlande politique et sociale, n° 4, 1992, pp. 117-135.
(11) Edward Moxon-Browne, « Ireland », in Juliet Lodge (dir.), The 2004 Elections to the European Parliament, Palgrave Macmillan, 2005, p. 152.
(12) http://www.predict09.eu/default/en-us/state_analyses.aspx
(13) Irish Times, 13 février 2009.
(14) Il devrait cependant conserver son siège nord-irlandais.
(15) http://www.esharp.eu/Web-specials/It-s-called-democracy-you-know
(16) http://www.libertas.eu/
(17) Marc Fressoz, « Une odeur de dollar dans le non irlandais », Bakchich, 25 septembre 2008, http://www.bakchich.info/Une-odeur-de-dollar-dans-le-non,05173.html

* Enseignant-chercheur, université de Paris-Sorbonne (Paris IV)

Pour citer cet article : Christophe Gillissen, « Irlande. Le « tigre celtique » s’interroge sur l’Europe », Grande Europe n° 8, mai 2009 – La Documentation française © DILA

 

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