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Russie. Les relations avec l’Iran, le dessous des cartes, par Isabelle Facon

[Russie. Les relations avec l’Iran, le dessous des cartes, par Isabelle Facon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Rencontre à Douchanbé (Tadjikistan), entre les Présidents russe, Dmitri Medvedev, et iranien, Mahmoud Ahmadinejad lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai du 28 août 2008.
RIA Novosti / POOL, Mikhail Klimentyev

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Mis à jour le 12/05/2009

Introduction

Officiellement, la politique de la Russie à l’égard de l’Iran est dominée par le souci de limiter le risque de prolifération. Toutefois, nombre d’observateurs jugent ambiguë sa position, du fait de l’ampleur du soutien que ce pays, unique partenaire de l’Iran dans le nucléaire civil, apporte à Téhéran.


Russie. Les relations avec l’Iran, le dessous des cartes

Isabelle Facon*

Officiellement, la politique de la Russie à l’égard de l’Iran est dominée par le souci de limiter le risque de prolifération. Son Concept de politique étrangère, adopté en juillet 2008, précise ainsi que « La Russie contribuera sans réserve au règlement politico-diplomatique de la situation autour du programme nucléaire de l’Iran sur la base de la reconnaissance du droit de tous les États membres du [Traité de non-prolifération - TNP] à utiliser l’énergie atomique à des fins pacifiques et du strict respect des exigences du régime de non-prolifération de l’arme nucléaire ». Moscou, qui souhaite voir Téhéran renoncer à la maîtrise du cycle nucléaire complet, considère avoir démontré le sérieux de son engagement dans la lutte contre la prolifération – par exemple, avec sa proposition de prise en charge partielle de l’enrichissement de l’uranium iranien.

Toutefois, nombre d’observateurs étrangers jugent ambiguë la position de la Russie, du fait de l’ampleur du soutien que ce pays apporte à Téhéran. Unique partenaire de l’Iran dans le nucléaire civil, Moscou n’a pas interrompu la construction de la centrale de Bushehr et a commencé à livrer en 2007 du carburant pour la centrale ; lui vendant des armes, la Russie coopère avec lui dans le domaine spatial. Sur le plan diplomatique, Moscou, pour lequel l’Iran n’est pas un État soutien du terrorisme, met régulièrement en avant son importance potentielle pour la gestion de certains dossiers internationaux clefs, dont l’Afghanistan et l’Irak, le Moyen-Orient, la lutte contre le terrorisme international et le narcotrafic. En 2005, Téhéran a été invité par Moscou et Pékin à participer en tant qu’observateur à l’Organisation de coopération de Shanghai, lui permettant ainsi d’atténuer son isolement diplomatique. Récemment, cette ambivalence russe s’est trouvée illustrée par les incertitudes sur la possible cession de missiles sol-air S-300 à l’Iran. Alors qu’elle a apparemment signé le contrat correspondant au moment où elle jugeait possible une intervention militaire américaine contre l’Iran, la Russie déclare, par la voix de certaines personnalités officielles, ne pas avoir l’intention de fournir ces systèmes à Téhéran car cela serait contraire à la stabilité régionale.

Bien des analyses occidentales jugent opaque la position de la Russie sur l’Iran, notamment parce que l’intransigeance du président Ahmadinejad sur le nucléaire mine les efforts fournis par Moscou pour se poser en médiateur incontournable dans le règlement de ce problème. Pourtant, si l’on prend en compte le thème central de la politique étrangère de la Russie, à savoir le primat de l’intérêt national (économique, politique, sécuritaire), force est de constater que ses choix s’avèrent, en définitive, relativement logiques – mais susceptibles d’évolution.

Le poids des intérêts économiques

Depuis le début des années 2000, la promotion des intérêts économiques de la Fédération représente une composante de plus en plus importante de la diplomatie russe (ce qui conduit le discours officiel russe à parler d’ « économisation » de la politique étrangère). Ce sont principalement des intérêts d’ordre économique qui ont amené la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, à tergiverser sur le transfert du dossier iranien de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) au Conseil (transfert ouvrant la possibilité de sanctions économiques), et à tenter, par la suite, de retarder et d’édulcorer ces sanctions.

Les réticences de Moscou sur le principe de sanctions contre l’Iran s’expliquent par la crainte que celles-ci ne compromettent son accès au marché iranien et entravent ses efforts pour y renforcer ses positions en offrant à son partenaire des matériels que d’autres s’abstiennent de lui vendre en raison de la crise nucléaire. L’extension dans le temps de la crise diplomatique autour du nucléaire iranien a jusqu’à présent servi ses intérêts, en lui donnant une plus grande marge de manœuvre pour consolider la présence dans ce pays de ses secteurs stratégiques – nucléaire, armement, aéronautique, spatial... Soit des secteurs que l’État russe soutient fortement, y compris à l’exportation, pour favoriser la diversification de l’économie nationale et présenter sur la scène internationale l’image d’une Russie puissance technologique. Le domaine de l’armement, dans lequel la coopération a été relancée fin 2000, fait l’objet de soins particuliers, car la Russie, au vu du tassement des marchés chinois et indien, les principaux débouchés de l’industrie russe depuis les années 1990, cherche à élargir sa clientèle.

Moscou résiste aux pressions des pays occidentaux désireux de limiter ces coopérations, jugées sensibles, comme cela a été le cas pour la fourniture, en 2007, d’une trentaine de systèmes Tor M-1 à l’Iran, pour un montant estimé à près de 1 milliard de dollars, ce qui a valu des sanctions à la société russe d’exportation d’armements Rosoboronexport. Dans la même veine, la Russie a refusé d’interrompre les travaux de construction de la centrale de Bushehr. Ce faisant, elle espère indiquer à d’autres clients potentiels, notamment au Moyen-Orient et en Asie, de ses industries nucléaire et militaire qu’elle est un fournisseur fiable, capable de tenir ses engagements malgré les pressions extérieures. La Russie cherche à utiliser son partenariat avec l’Iran pour lancer d’autres types de « signaux économiques ». Ainsi, elle fait de ses liens particuliers avec Téhéran un levier dans sa « diplomatie de l’énergie » à l’égard de l’Europe, sa tactique consistant à montrer la solidité de ses intérêts communs avec les autres grands producteurs d’énergie pour faire paraître plus grande la vulnérabilité européenne. On pense, ici, au projet d’ « OPEP du gaz », d’inspiration iranienne. En octobre 2008, à Téhéran, l’Iran, la Russie et le Qatar annonçaient leur intention de coopérer sur des projets trilatéraux (contrats d’exportation notamment) et d’encourager d’autres producteurs de gaz à mieux coordonner leurs politiques nationales.

Dans le passé, Moscou a laissé entendre qu’elle pourrait, face à la menace de frappes occidentales contre des installations iraniennes, vendre à Téhéran des systèmes anti-aériens S-300 pour lui permettre de protéger certains sites nucléaires(1). Des considérations politiques majeures se mêlaient alors à la perspective d’un gain financier non négligeable (800 millions de dollars ?) : la Russie souhaitait en effet s’opposer à la tentation des pays occidentaux d’utiliser une nouvelle fois la force au nom de la promotion de ses intérêts de sécurité. Aujourd’hui, elle temporise sur ce contrat – signe qu’elle estime que le transfert de ces systèmes n’est pas approprié compte tenu de la nouvelle donne diplomatique liée, entre autres, à l’élection de Barack Obama.

Objectifs diplomatiques et enjeux de sécurité

Le rapprochement entre l’Iran et la Russie est logique par rapport aux principales motivations de la politique internationale russe depuis le début des années 2000. Moscou veut reconquérir un statut de grande puissance. Il a valorisé son rôle dans la médiation sur le nucléaire iranien comme témoignant à la fois du renforcement de son poids dans la vie internationale et de sa capacité à proposer des solutions différentes de celles des États-Unis. La Russie cherche en effet à démontrer qu’elle est de taille à se mesurer de nouveau à Washington sur les plans politique et stratégique. Compte tenu de l’importance, pour les États-Unis, du dossier du Moyen-Orient et de l’affaiblissement de leurs positions régionales depuis le début de la guerre d’Irak, l’activisme diplomatique de Moscou dans cette région participe de l’ « autonomisation » revendiquée de sa politique extérieure vis-à-vis de Washington. Dans cet effort, la Russie ne peut que tenir compte du potentiel de l’Iran comme puissance régionale – potentiel que l’intervention militaire en Irak, en « libérant » Téhéran du régime de Saddam Hussein et en permettant aux Chiites de participer au pouvoir à Bagdad –, a a priori élargi. La politique de l’administration Bush, jugée préjudiciable aux intérêts politiques et de sécurité russes (guerre en Irak, soutien aux « révolutions de couleur » dans la CEI, à l’entrée de la Géorgie et de l’Ukraine dans l’OTAN...) a alimenté le traditionnel esprit de résistance de la diplomatie russe à l’hégémonisme perçu des États-Unis. Cette dimension a déterminé en grande partie le refus de Moscou de céder aux pressions américaines sur la centrale de Bushehr, le poussant même, selon certains, à « accentuer sa défense du “caractère pacifique” du programme nucléaire de Téhéran au détriment de sa propre rhétorique sur la non-prolifération »(2).

Le rapprochement Moscou-Téhéran est étroitement lié à la volonté de la Russie de contenir l’expansion de l’influence occidentale dans son « étranger proche », dossier nettement prioritaire dans la diplomatie russe. Moscou perçoit Téhéran comme l’un des rares pays à ne pas la défier dans l’espace post-soviétique. Il considère même que « l’interaction avec l’Iran est une condition importante ... du maintien de la stabilité en Asie centrale et dans le Caucase »(3). Les deux États voient avec une même méfiance le développement de liens entre les républiques ex-soviétiques et les États-Unis, et se considèrent comme des alliés dans l’effort visant à limiter l’influence de la Turquie dans la région, qu’ils voient comme un « cheval de Troie » de l’OTAN. De fait, l’esprit de coopération l’a emporté sur les logiques de compétition qui auraient pu prévaloir, Téhéran renonçant à déployer une politique d’influence auprès des six « nouveaux États indépendants » musulmans. Ce choix procède du principe de réalité : le terrain local n’est guère favorable à l’exportation de la révolution islamique et, pour Téhéran, le fait de pouvoir s’appuyer sur Moscou pour briser son isolement diplomatique est une priorité stratégique, ce qui suppose de ne pas défier la Russie dans son « pré carré ».

Surtout, les deux pays partagent une même inquiétude quant aux instabilités en Asie centrale et dans le Caucase et à leur possible contagion à leur propre territoire. De ce point de vue, Téhéran a plutôt été un soutien pour la Russie, s’efforçant de ne pas gêner son action de médiation concernant la question du Haut-Karabakh, et ayant participé à l’effort de règlement de la guerre civile au Tadjikistan. S’y ajoute une convergence sur un autre dossier sécuritaire très sensible pour Moscou : la situation en Afghanistan. En fait, Téhéran est perçu comme un « partenaire politique traditionnel de la Russie pour contenir les groupes radicaux sunnites, en premier lieu dans le Caucase du Nord », mais aussi en Asie centrale et en Afghanistan(4). Face à ces enjeux, primordiaux dans la politique de sécurité russe, la question de la prolifération, pour importante qu’elle soit, apparaît cependant secondaire. Si le Kremlin juge crédible le risque que l’Iran se dote à terme de capacités nucléaires militaires et balistiques sérieuses, il estime également qu’il n’est appelé à se matérialiser que dans un avenir lointain.

La nouvelle donne américaine : quel impact pour les relations entre les deux pays ?

La nature des liens entre Moscou et Téhéran s’explique en grande partie par leur dimension économique et par l’importance de la « carte iranienne » dans les rapports de la Russie avec l’Occident, notamment en ce qui concerne l’espace post-soviétique. L’appui de facto de la Russie à l’Iran sur la question nucléaire est non seulement conforme à sa doctrine sur la place centrale du Conseil de sécurité et sur la non-ingérence dans les affaires intérieures des États souverains, et relève du souci de renforcer son image diplomatique en montrant l’efficacité de sa médiation et son aptitude à présenter des options plus ouvertes que celles préconisées par les États-Unis. Mais le soutien russe a également ses limites. Moscou craint, en effet, que la « nucléarisation » de l’Iran ait un effet d’entraînement à l’échelle régionale ; aussi a-t-il fini par s’associer aux diverses séries de sanctions, ralentissant la construction de la centrale de Bushehr et regrettant officiellement certaines initiatives iraniennes (notamment la suspension du moratoire sur les activités d’enrichissement et les tirs de missiles), car ces initiatives alimentent l’argumentaire américain justifiant le déploiement d’éléments du bouclier antimissile en Europe centrale.

Alors que Moscou manifeste de l’impatience devant la faible sensibilité de Téhéran à ses pressions et incitations, l’évolution du « paramètre américain » va peser sur l’intensité des liens russo-iraniens. La déception que suscite à Moscou l’attitude de l’Iran sur la question nucléaire est suffisamment grande pour qu’une inflexion significative de la politique américaine à l’égard de la Russie, dans un sens attentif à ses préoccupations dans l’espace ex-soviétique et à celles concernant les défenses antimissiles, l’amène à faire évoluer ses positions face à l’Iran. Entre les avantages associés aux relations avec Téhéran, d’une part, et un partenariat plus étroit avec la nouvelle administration américaine, d’autre part, il n’est pas certain que la Russie donne la préférence à la première option. Une attitude russe plus claire sur l’Iran pourrait aussi faciliter un rapprochement avec l’Europe, et des liens plus étoffés avec les monarchies du Golfe et Israël(5), tous développements que Moscou dit souhaiter.

Le rejet de l’interventionnisme et de l’hégémonisme américains ont constitué un ciment et un déterminant essentiels du rapprochement russo-iranien ces dernières années. Or, l’administration Obama semble désireuse de placer sous le signe du dégel ses relations avec les deux pays. Cependant, chacun développe une vision plutôt négative de la fiabilité de l’autre en cas d’un rapprochement avec Washington. Si celui-ci se concrétise, augmentant les marges de manœuvre diplomatiques d’un Iran traditionnellement méfiant à l’égard de son voisin russe, la Russie verrait certainement Téhéran moins comme un partenaire que comme un concurrent, qu’il s’agisse de ses relations énergétiques avec les pays de l’ex-URSS et d’Europe ou de son influence dans l’espace post-soviétique... Dans cette attente, et dans celle de l’élection présidentielle iranienne (12 juin 2009), la Russie, restée ferme dans ses positions hostiles aux sanctions et à l’intervention militaire contre l’Iran, peut désormais prendre quelques distances à l’égard de ce dernier sans être accusée de céder trop facilement aux pressions occidentales…

Notes
(1) La question se pose toutefois de la capacité des Iraniens à maîtriser rapidement ces types de matériels.
(2) Vladimir A. Orlov & Alexander Vinnikov, « The Great Guessing Game : Russia and the Iranian Nuclear Issue », The Washington Quarterly, vol. 28, n° 2, Spring 2005, p. 59.
(3) Site du ministère russe des Affaires étrangères (www.mid.ru).
(4) Vladimir Evseev, « The Iranian Nuclear Problem : A View from Russia », 3 avril 2006 (disponible sur le site du Centre Carnegie de Moscou, www.carnegie.ru).
(5) Ces derniers, indisposés par les contributions russes à l’équipement militaire de l’Iran, sont plus solvables que Téhéran, facteur qui peut peser dans les futures décisions de Moscou.

* Chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, maître de conférences à l’École polytechnique

Pour citer cet article : Isabelle Facon, « Russie. Les relations avec l’Iran, le dessous des cartes », Grande Europe n° 8, mai 2009 – La Documentation française © DILA

 

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