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Les destins mêlés du Luxembourg et de son Premier ministre Jean-Claude Juncker, par Richard Werly

[Les destins mêlés du Luxembourg et de son Premier ministre Jean-Claude Juncker, par Richard Werly], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Jean-Claude Juncker (2e rang à gauche) lors de la prise de la photo de famille à l'issue du Conseil européen du 6 juin 2007.
AFP / François Walschaerts - 2007

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Mis à jour le 25/06/2012

Introduction

Le Premier ministre luxembourgeois, dernier chef de gouvernement européen en fonction à avoir participé aux négociations du traité de Maastricht en 1992, se trouve en première ligne face à la crise de l'euro. Il ne lui est pas facile, dans de telles conditions, de faire valoir les intérêts de son pays et surtout ceux de sa place financière.


Les destins mêlés du Luxembourg et de son Premier ministre Jean-Claude Juncker

Richard Werly*

Depuis les premières convulsions grecques fin 2009 et alors que la tourmente de la crise de la dette et de l’euro fait rage, le destin du Luxembourg et celui de Jean-Claude Juncker apparaissent inextricablement liés. Le Premier ministre du Grand-Duché du Luxembourg, dont le Parti social-chrétien (conservateur) a remporté, pour la seconde fois, en juin 2009, les élections législatives, fait à cet égard figure d’exception au sein du concert des dirigeants européens. Tout comme son pays qui, avec un PIB par habitant de 122 272 dollars (soit une augmentation de 12,2 % par rapport à 2010), s’est à nouveau retrouvé classé, en 2011, en tête des pays les plus riches du monde devant le Qatar, la Norvège, la Suisse et les Émirats Arabes Unis.

Mais « l'exception Juncker » a de plus en plus de mal à s'accommoder de l'exception luxembourgeoise. Et vice versa. Dernier chef en fonction d'un gouvernement européen à avoir participé aux négociations de Maastricht sur l'Union monétaire en 1992, le Premier ministre du Grand Duché – en charge de cette fonction depuis 1995 – incarne avant tout, sur la scène internationale, l'introduction de l’euro. Un euro malmené, depuis trois ans, par les bulles spéculatives attisées par les banques et les marchés financiers internationaux... ceux précisément auxquels le Luxembourg doit un tel niveau de prospérité !

La place financière luxembourgeoise n'a guère intérêt aux restructurations drastiques en cours au sein de l'Union européenne (UE) dans les domaines bancaire et boursier. La volonté de la France et de l'Allemagne d'obtenir une entraide fiscale maximale et une uniformisation des impôts sur les sociétés rime pour ce petit pays − 2 586 km2 et un million d'habitants (dont près de la moitié de résidents étrangers) − avec un risque préoccupant de perte de compétitivité. La Suisse, pays non membre de l'UE mais situé géographiquement au cœur de l'Union, est évidemment le concurrent direct de la finance luxembourgeoise. Ceci explique le refus obstiné du ministre luxembourgeois des Finances, Luc Frieden, dauphin de Jean-Claude Juncker, d'abandonner le secret bancaire malgré les pressions de Bruxelles dans le cadre de la révision en cours de la directive communautaire sur la fiscalité de l'épargne.

Le problème, pour le Premier ministre luxembourgeois, est que la capacité de son pays à faire obstacle au rouleau compresseur des réformes financières s'amenuise au fur et à mesure de l’apparition progressive d’un consensus politique au sein de l’UE. Mieux : président de l'Eurogroupe, conclave des ministres des Finances des dix-sept pays dotés de la monnaie unique qui se réunit au moins une fois par mois à Bruxelles ou à Luxembourg depuis 2005, Jean-Claude Juncker, lui-même, est partagé. L'homme n'a jamais caché que la création de l'euro et la capacité de la monnaie européenne à s'imposer comme l'une des grandes devises de référence étaient le chantier politique de sa vie.

En outre, son rôle de médiateur entre la France et l'Allemagne, réduit à peu de choses sous la présidence de Nicolas Sarkozy mais appelé sans doute à redevenir crucial entre le nouveau chef de l’État français, François Hollande, et la chancelière allemande, Angela Merkel, le place en situation délicate. Ses deux grands voisins ne sont-ils pas les plus grands détracteurs des pratiques fiscales du Grand-Duché ? Aussi, nombreux sont ceux qui, à Luxembourg, se font l'écho de cette contradiction et estiment que le moment est venu pour leur Premier ministre, aux commandes depuis bientôt vingt ans, de passer la main.

Mais ici surgit une nouvelle difficulté : le consensuel J.C. Juncker, capable, en bon avocat qu’il aurait sans doute été, d'accabler politiquement les banquiers tout en fermant les yeux sur leurs agissements à deux pas de son bureau, place de la Cathédrale, n'a pas vraiment d' alter ego sur la scène politique nationale. Luc Frieden, le grand argentier à la mise austère, est considéré par les puissants syndicats luxembourgeois(1) comme l'archétype de l'homme de droite et, surtout, comme l’artisan des mesures d'austérité présentées en avril 2012 devant le Parlement. La suppression de l'indexation automatique des salaires, les coupes envisagées dans les dépenses publiques, la diminution des prestations sociales nourrissent un mécontentement populaire qui, s’il n'est pas pris en compte, pourrait être instrumentalisé par des courants populistes anti-étrangers que la part importante de la main-d'œuvre non luxembourgeoise – estimée à quelque 40 % des actifs – insupporte. Gérer une telle situation, dans un pays où l'élite politique se connaît depuis l'enfance, demeure une gageure.

Une autre difficulté, pour la population luxembourgeoise, est de motiver son chef de gouvernement. La remarque peut paraître naïve, mais elle correspond à une réalité illustrée, le 8 mai 2012, par le discours sur l'état de l'Union prononcé par Jean-Claude Juncker devant les 60 députés de l’enceinte luxembourgeoise. Le Premier ministre, qui avait choisi de focaliser son propos sur l'Europe et les enjeux de la crise de l'euro pour le Luxembourg, a paru plus préoccupé par la crise latente sévissant à Bruxelles et par les inquiétudes des partenaires internationaux de l'UE que par la grogne de ses concitoyens.

Une ultime interrogation concerne le débat autour de sa succession à la tête de l'Eurogroupe, son mandat expirant le 30 juin 2012(2). Le Luxembourg gagnera-t-il au change si le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, soutenu par les pays du nord, prend les rênes ? Ne vaudrait-il pas mieux pour cette enclave si riche au cœur de l'Europe que Jean-Claude Juncker demeure « l'entremetteur en chef » de la monnaie unique et continue de militer, comme il le fait depuis des années, pour l'émission d'euro-obligations à laquelle s’oppose résolument Berlin ?

L’année 2012, à tous égards, sera une année charnière. Si la crise de l'euro est finalement maîtrisée, l'homme fort du Grand-Duché s'en trouvera renforcé et pourrait alors rêver, pour 2014, de remplacer José Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne, poste qu'il avait décliné en 2004 pour tenir sa promesse électorale de se consacrer à son pays(3). Le fait d'être lui aussi originaire d’un pays du Benelux, à l’instar du président du Conseil européen, n'apparaît pas comme un obstacle car le belge Herman Van Rompuy terminera également son second mandat à la mi-2014. L'âge jouera aussi son rôle : le polyglotte Jean-Claude Juncker (il maîtrise parfaitement l’allemand, le luxembourgeois, l’anglais et le français), né en 1954, secrétaire d’État au travail et à la sécurité sociale à l’âge de 28 ans, n'aura que 60 ans en 2014 : une revanche pour celui que le chancelier allemand Helmut Kohl et le président français François Mitterrand surnommaient affectueusement « junior ».

À l'inverse, une aggravation de la situation dans la zone euro, voire un éclatement de celle-ci déclenché par un éventuel départ de la Grèce, marqueraient sans doute pour cet avocat de formation le point de non retour. Trop associé à l'instauration de l’euro, trop perçu comme le défenseur infatigable d'une intégration budgétaire de type fédéral, Jean-Claude Juncker amorcerait alors un repli qui, sans doute, le conduirait à s'éloigner peu à peu de la scène politique nationale. Incontournable mais fragilisé : telles sont en définitive, en 2012, les deux caractéristiques que le Luxembourg, sa place financière et son Premier ministre ont en commun.

Notes
(1) Leur rôle est important notamment au regard du mode de concertation sociale en vigueur au Luxembourg.

  • Sur ce sujet, voir le dossier : Luxembourg La coordination tripartite à l’épreuve, par Mario Hirsch

  • (2) Premier président de cette formation du 1er janvier 2005 au 31 décembre 2006, il a été reconduit dans cette fonction à deux reprises, le 31 décembre 2008 puis le 18 janvier 2010 pour un troisième mandat de deux ans et demi.
    (3) En juin 2004, le Parti social-chrétien remporte, avec plus de 35 % des voix, 24 des 60 sièges du Parlement luxembourgeois et 3 des 6 sièges aux élections législatives européennes organisées la même année.

    * Correspondant à Bruxelles du quotidien suisse Le Temps

    Pour citer cet article : Richard Werly, « Les destins mêlés du Luxembourg et de son Premier ministre Jean-Claude Juncker », P@ges Europe, 25 juin 2012 – La Documentation française © DILA

     

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