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Géorgie. Les conditions de vie un an après le conflit avec la Russie, par Sophie Tournon

[Géorgie. Les conditions de vie un an après le conflit avec la Russie, par Sophie Tournon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Régions et minorités en Géorgie.
La Documentation française

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Mis à jour le 12/09/2009

Introduction

La Géorgie se relève péniblement du conflit qui l’a opposée à la Russie en août 2008. Amputée de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, ce petit État du Sud-Caucase est néanmoins parvenu à surmonter ses fragilités internes en dépit d’un président de la République, Mikhéil Saakachvili très contesté, d’une économie sous perfusion et de milliers de personnes déplacées ; l’ancrage aussi solide que possible à l’Ouest demeure l’objectif le mieux partagé.


Géorgie. Les conditions de vie un an après le conflit avec la Russie

Sophie Tournon*

Petit État de 4,3 millions d’habitants à la périphérie de l’Europe et de l’Asie, la Géorgie tente d’échapper à la zone d’influence russe, lui préférant l’Europe et les États-Unis(1). La guerre d’août 2008 a été suivie par une période de tensions dans laquelle certains voient une réplique de la « guerre froide »(2). Le plan « Medvedev-Sarkozy » imposé par l’Union européenne, alors présidée par la France, permit, malgré ses nombreuses zones d’ombre, de faire cesser les hostilités dans une région réputée être une véritable poudrière. Depuis la défaite géorgienne et les indépendances non reconnues par la communauté internationale de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud (voir carte), la course aux armes a pratiquement remplacé toute diplomatie apaisée entre ces voisins aux relations délicates depuis des années(3). Au niveau national, les contrecoups de cette guerre ont été lourds sur les plans politique, économique et social. Toutefois, ce conflit n’est pas la cause première ni unique de ces crises endurées par une population soumise, depuis l’indépendance, à toutes sortes de transformations et de chocs. Un an est passé, il est donc possible de dresser un bilan et de donner une idée des conditions de vie actuelles en Géorgie.

Une crise politique « urbaine »

Lors de la guerre, l’opposition géorgienne s’est unanimement rangée derrière le président Mikhéil Saakachvili contre la Russie, accusée d’attenter à l’intégrité territoriale du pays. Peu après, les lignes de fracture politique ont réapparu, le consensus national cédant la place à une division de l’échiquier nettement bipolaire(4). Ainsi, le 9 avril 2009, divers mouvements de l’opposition ont appelé la population à manifester quotidiennement contre le Président, vilipendé pour sa désastreuse gestion de la guerre. La capitale géorgienne est alors devenue le lieu d’un bras de fer entre les partisans d’élections anticipées et un dirigeant à la légitimité contestée mais décidé à rester aux commandes jusqu’au terme de son mandat. Cette crise politique s’inscrit toutefois dans la continuité de celle amorcée dès le scrutin législatif contesté de 2007. Fort de son pouvoir présidentiel étendu, M. Saakachvili tout en se déclarant ouvert au dialogue, fait interdire les manifestations et arrêter des opposants, comme la pratique en est courante dans tout régime autoritaire.

Le fait que les Géorgiens parviennent à se mobiliser massivement prouve que la société civile, en construction, est loin d’être apathique et qu’elle entend exprimer son mécontentement face aux licenciements massifs de ces dernières années, ainsi que son sentiment d’insécurité et d’injustice(5). Cette longue crise politique a toutefois fini par entraîner des désaccords profonds au sein de l’opposition et par lasser les Tbilisselis, pourtant majoritairement opposés au Président(6). Il faut cependant souligner que ces mouvements sociaux, perçus comme le signe d’une évolution démocratique du pays dans la mesure où les libertés d’expression sont respectées, ne concernent que les grandes villes, voire la seule capitale. La province demeure à l’écart du fait de l’absence d’accès aux informations autres qu’officielles et de l’adhésion traditionnelle des autorités locales à la politique menée par le pouvoir central (hormis, bien évidemment, dans les entités séparatistes).

Ville hypertrophiée, où réside près d’un quart des Géorgiens, Tbilissi concentre tous les leviers décisionnels du pays. Centre politique, financier, commercial et culturel, l’ancienne Tiflis est un pôle attractif vers lequel affluent provinciaux et personnes en quête d’emploi. Alors que la classe dirigeante et une grande partie de l’élite sont relativement déconnectées de la réalité des régions périphériques, autant par désintérêt que par ignorance, la province se vide et s’appauvrit. Le résultat de cet exode est qu’ « on assiste à une sorte de ruralisation des villes. Cela est particulièrement visible à Koutaïssi, où la campagne a repris ses droits », précise Nicolas Landru, rédacteur en chef de Caucaz.com(7).

Si, de manière générale, les régions sont toutes plus ou moins délaissées par le centre et organisées selon une hiérarchie à caractère clanique, celles où dominent les minorités nationales arméniennes et azéries considèrent ce relatif abandon comme une discrimination. Ainsi, la région de Samtské-Djavakhétie, dont certains districts sont peuplés à près de 90 % d’Arméniens, se trouve enclavée, car les voies d’accès sont peu praticables et les médias nationaux absents. De plus, principalement tournée vers l’Arménie voisine, elle connaît une autonomie culturelle de facto. L’apparente approbation par cette population de la politique géorgienne est en grande partie due aux accords de bon voisinage conclus entre une Arménie isolée sur le plan international et une Géorgie fragilisée. Certains affirment cependant que cette région pourrait s’embraser à la moindre étincelle. Quant aux Azéris de Kvémo Kartlie, « ils constituent une société plus passive et repliée sur elle-même, liée voire soumise à Bakou », selon N. Landru.

Une économie sous perfusion

Jeune démocratie, la Géorgie s’est lancée, depuis l’élection de M. Saakachvili en 2004, dans une lutte contre la corruption qui a remporté quelques succès dans certains secteurs. Mais le processus de privatisation, mené tambour battant, comme les licenciements massifs et le rajeunissement forcé du monde du travail ont été marqués par des spoliations et des abus de toutes sortes. Ces dérives ont braqué les Géorgiens contre cette thérapie de choc brutale et contribué à grossir les rangs des mécontents. En 2008, le chômage frappait officiellement 16,5 % de la population active, chiffre qui ne prend pas en compte les travailleurs précaires ou « auto-employés ». Début 2009, le salaire moyen oscillait entre 300 et 500 laris (130 et 200 euros) selon les secteurs et présentait de fortes disparités régionales, le minimum vital s’élevant à 120 laris (52 euros) pour une personne(8). Nombreux sont ceux qui, chômeurs ou travailleurs pauvres, se replient sur leur lopin de terre et vivent grâce au recours à l’ « économie informelle »(9). Un grand nombre de familles a au moins un membre travaillant à Tbilissi ou à l’étranger, et les transferts d’argent comptent pour 15 % dans le total des revenus des ménages.

La guerre a eu des répercussions négatives sur les milieux d’affaires, particulièrement sur les investisseurs étrangers, rendus méfiants dès 2007 et frileux après août 2008(10), même si la crise date véritablement de l’instauration de l’embargo russe, fin 2006, sur les produits géorgiens. Mais en dépit de tout, l’économie géorgienne semble se maintenir : « La guerre n’a eu que peu d’impact sur les services publics, surtout à Tbilissi : ses effets ont été amortis par l’imposante aide financière de l’étranger. La guerre a toutefois eu un impact réel sur le petit et le moyen commerce avec la Russie : soit les produits russes ont disparu de nos étals, soit ils sont plus chers ou moins concurrentiels face aux autres importations », confirme Emile Adelkhanov, militant des droits de l’homme et fin observateur de la société géorgienne(11).

Paradoxalement, le gel des chantiers depuis un an n’a pas freiné la course à la modernisation des infrastructures touristiques littorales. Seule région à tirer son épingle du jeu, l’Adjarie, cœur du tourisme géorgien et zone de transit des oléoducs et gazoducs qui contournent le territoire russe, reste attractive et continue de se développer. L’ambitieux rêve du Président de faire de la Géorgie une riviera compétitive trouve sa concrétisation dans les grands complexes hôteliers, pourvoyeurs d’emplois, qui s’élèvent dans et autour de la ville portuaire de Batoumi. Le tourisme serait, à en croire M. Saakachvili, la voie royale pour « sortir le pays de la misère »(12).

Berger à Akhalgori- ©Nicolas Landru bis

Berger à Akhalgori (Ossétie du Sud).
© Nicolas Landru

Persistance de la crise humanitaire

Démembrée par la guerre, la Géorgie considère toujours comme siennes les régions séparatistes, placées désormais sous la tutelle directe de la Fédération de Russie. Tbilissi n’a pourtant plus aucun accès à ces zones de facto indépendantes et fermées aux observateurs internationaux. La conséquence la plus désastreuse de ce conflit se situe toutefois au niveau social avec la situation des personnes déplacées. Résolue en partie seulement, cette question vient empoisonner les relations déjà fortement tendues entre Tbilissi et les régions sécessionnistes. En Ossétie du Sud, 30 000 Sud-Ossètes ont été contraints de quitter leur foyer pour se réfugier ailleurs dans la région, tandis que 35 000 autres ont fui vers la Fédération de Russie, principalement en Ossétie du Nord(13). Beaucoup sont revenus chez eux, mais ne bénéficient d’aucune aide pour se réinstaller et reprendre une activité. Le budget de cet « Etat » autoproclamé dépend entièrement de Moscou, et une grande part est consacrée prioritairement à la reconstruction et à la remilitarisation de l’entité. Les Sud-Ossètes, qui possèdent depuis 2003 un passeport russe, vivent ainsi sous la houlette de la Russie, leur autonomie relevant de la pure rhétorique politique.

Par ailleurs, les 128 000 Géorgiens qui ont été chassés en 2008 des zones de conflits (Ossétie du Sud et territoires géorgiens limitrophes) viennent s’ajouter aux 220 000 personnes déplacées lors des précédents conflits avec l’Abkhazie et l’Ossétie. Sur ce total, 68 000 avaient regagné leur lieu de résidence dès octobre 2008(14), mais 31 000 environ sont toujours dans l’impossibilité de le faire, leurs villages ayant été délibérément incendiés par les milices ossètes(15). La Géorgie, qui s’est dotée d’un ministère aux Réfugiés, peine à subvenir aux besoins de ces derniers, surtout dans cette période de crise et de « guerre des nerfs » qui perdure. Le rôle des ONG internationales et nationales est donc tout à fait crucial pour ces personnes privées de tout.

D’après les données de Tankhmoba (La concorde), une ONG d’aide aux femmes déplacées, environ 22 000 personnes sont prises en charge par l’État et logées dans des abris de fortune ou fabriqués pour l’occasion ; 2 000 familles d’Ossétie du Sud et d’Akhalgori (au sud-est de l’entité) ont été installées à Tsérovani (dans le district de Mtskheta, non loin de Tbilissi), où des écoles ont été construites pour accueillir leurs enfants dès la rentrée 2009. Le ministère de la Santé leur a accordé la gratuité des soins médicaux, mais ils ont souvent besoin également d’un soutien psychologique dont l’offre est notoirement insuffisante. Plusieurs associations proposent aux personnes déplacées des formations devant leur permettre de retrouver un emploi, mais, selon une responsable, « cette vague de déplacements a coïncidé avec la crise économique, ce qui a rendu difficile tout programme de création d’emplois à grande échelle. C’est pourquoi le gouvernement compte mettre en place des mesures d’aide économique et sociale en faveur des nouveaux et des anciens déplacés »(16). Les retombées sociales et humanitaires du conflit seront certainement les dernières à être résorbées, étant donné la situation économique et géostratégique de la région, ainsi que le manque de volonté politique.

La Géorgie a été profondément fragilisée par la guerre d’août 2008, dont les impacts politiques, économiques et sociaux se ressentent toujours avec acuité, un an plus tard. L’une des conséquences de ces cinq jours de combats contre les soldats russes, venus prêter main forte aux miliciens d’Ossétie du Sud, a été une militarisation quasi effrénée de part et d’autre, doublée de tensions exacerbées. Sur le plan de la diplomatie, les conséquences de la guerre sont mitigées. L’examen de la candidature de la Géorgie à l’entrée dans l’OTAN, bien que celle-ci soit soutenue par la communauté internationale, a été repoussée lors du sommet de l’Organisation d’avril 2009, et son « allié » américain n’a pas renoncé à sa stratégie de rapprochement avec la Russie. Le pays attend patiemment le résultat, prévu pour septembre, de l’enquête internationale devant permettre de statuer sur sa responsabilité dans le conflit. Un an après cette guerre éclair, la Géorgie panse toujours ses plaies, tout en préparant sa riposte en cas de nouvelle avancée des troupes russes sur son territoire.

Notes
(1) Pour plus de détails, lire Questions internationales n° 37, « Le Caucase, un espace de convoitise », La Documentation française, mai-juin 2009, pp. 4-83.
(2) Gaïdz Minassian, Caucase du Sud, la nouvelle guerre froide. Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Autrement, coll. « Frontières », Paris, 2007. « Russie. La nouvelle guerre froide ? », Outre-Terre n° 19, Paris, Erès, 2008, pp. 9-340.
(3) Bruno Coppieters, « La guerre d’août : de la confrontation politique à l’escalade militaire », caucaz.com, 17 novembre 2008,
(4) Nicolas Landru, « Manifestations d’avril en Géorgie : ni révolution, ni évolution », 17 avril 2009,
(5) Vladimer Papava, « Strana v period krizisa », Argumenty i Fakty, Tbilissi, n° 26, 24 juin 2009,
(6) Sophie Tournon, « La trop longue course aux obstacles de l’opposition géorgienne », Regard sur l’Est, 1er juillet 2009, http://www.regard-est.com/home/breves.php?idp=1138&PHPSESSID=e61f878bfca1e8d49651cc02926011c1.
(7) Entretien du 1er août 2009.
(8) Ministère du développement économique, Département des statistiques, Quarterly Bulletin, 2009, n° 1,
(9) E. Baumann, « L’économie géorgienne. Menaces au présent, poids du passé, incertitudes pour l’avenir », Note de la Fondation Jean Jaurès, n° 7, octobre 2008. Georgian Economic Review, First Quarter 2009, GEPLAC (Georgian-European Policy and Legal Advice Centre),
(10) The Wall Street Journal, 18 juin 2009, http://online.wsj.com/article/SB124528596462425779.html, et Civil Georgia des 22 et 23 octobre 2008.
(11) Entretien du 5 août 2009.
(12) Civil Georgia, 12 mai 2009, http://www.civil.ge/rus/article.php?id=19219&search=
(13) « IDPs in Georgia still need attention » Internal Displacement Monitoring Centre, 9 juillet 2009
(14) UNHCR, Appel global 2009. Géorgie, décembre 2008, http://www.unhcr.fr/cgi-bin/texis/vtx/publ/opendoc.pdf?tbl=PUBL&id=4922d42e0.
(15) Collectif, « Up in Flames. Humanitarian Law Violations and Civilian Victims in the Conflict over South Ossetia », Human Rights Watch, 23 janvier 2009, http://www.hrw.org/en/node/79681/section/26.
(16) Entretien du 6 août 2009.

* Chercheuse associée au Centre de recherches russes et euro-asiatiques (CRREA), INALCO

Pour citer cet article : Sophie Tournon, « Les conditions de vie un an après le conflit avec la Russie », Grande Europe n° 12, septembre 2009 – La Documentation française © DILA

 

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