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Malte. Casino virtuel de l'Europe, par Guillaume Mollaret

[Malte. Casino virtuel de l'Europe, par Guillaume Mollaret], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Jeux d’argent en ligne.
Leon Neal - AFP

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Mis à jour le 12/09/2009

Introduction

L’industrie des services par internet représente pour Malte une véritable aubaine, surtout celle des jeux en ligne devenue une des rares sources d’emploi ; sa légalisation a donné lieu à un encadrement réglementaire strict. Mais cet État insulaire entré dans l’Union européenne en 2004, pourrait durement pâtir de la décision de pays européens de mettre fin à leurs monopoles nationaux avec le cas, en France, de la Française des jeux et du PMU.


Malte. Casino virtuel de l’Europe

Guillaume Mollaret*

Ancienne colonie britannique, Malte est une république indépen-dante depuis 1964. Membre de l’Union européenne (UE) depuis le 1er mai 2004 et de la zone euro depuis le 1er janvier 2008, ce « caillou », 19 fois plus petit que le département de la Savoie, est aussi le pays le plus densément peuplé d’Europe (1 247 habitants au km²). Or, les quelque 400 000 Maltais étouffent d’autant plus que ce récif, perdu au milieu de la Méditerranée, voit aujourd’hui arriver, depuis les côtes libyennes proches de 350 kilomètres seulement, un grand nombre d’immigrés illégaux originaires de la Corne d’Afrique, fuyant la guerre civile qui ravage leurs contrées. Le sujet est fort préoccupant puisque le nombre de clandestins (plus de 2 700 en 2008) avoisine aujourd’hui celui, annuel, des naissances... Un problème aigu en temps de crise, car l’emploi, à Malte comme ailleurs, se fait de plus en plus rare. Le phénomène engendre, du coup, une forte poussée de xénophobie dans l’opinion publique. Il fut même considéré comme l’enjeu majeur des élections européennes du 6 juin 2009 pour 67 % de la population, selon un sondage publié par Eurobaromètre.

Une fiscalité attractive conjuguée aux atouts de l’Internet

Pays peu industrialisé, Malte compte comme principale usine sur son sol, une entreprise de jouets danoise Playmobil qui fait la fierté du pays.

Voyant venir l’explosion des activités économiques sur Internet, Malte, qui bénéficie d’une fiscalité avantageuse, remplit toutes les conditions pour attirer et développer le commerce en ligne. Cette activité, comme a vite fait de le schématiser sur une feuille blanche Alain Caruana, directeur de cabinet du ministre maltais de l’Economie, ne nécessite que des liaisons informatiques souterraines et sous-marines. Des liaisons qui, selon une enquête du magazine Challenges, seraient d’ailleurs victimes de leur succès et donc, régulièrement saturées. D’après l’hebdomadaire économique : « Seulement deux câbles télécoms relient Malte au continent, celui de Go Malta, l’opérateur public, et celui de Vodafone (...). Du coup, non seulement les tarifs sont exorbitants, mais surtout les bandes passantes sont vite saturées et Internet mouline ».

Quelques repères

Croissance économique (2008) : 2,1 %

PIB (2007) (en prix constants) : 5,4 milliards d’euros

Consommation des ménages (2007) (en % du PIB) : 60,8

Investissements (2007) (en % du PIB) : 19,8

PIB par habitant (2007) : 13 200 euros

PIB par habitant (2008) : 76,4 % de la moyenne de l’UE-27

Taux de chômage (2008) : 6,5 % des actifs

Indice des prix à la consommation harmonisé (2008) : 4,6 %

Déficit commercial (2008) (en % du PIB) : 18,9

Déficit budgétaire (2008) (en % du PIB) : 3,5

Dette publique (2008) (en % du PIB) : 63,3

Sources : Commission européenne, Interim Forecast, janvier 2009 ; Eurostat (extraction d’août 2009)

Ce constat est tempéré par les entrepreneurs locaux, lesquels ne signalent que « des incidents mineurs et extrêmement rares », somme toute de petits désagréments qui semblent en tout cas peu dissuasifs par rapport aux profits qu’ils escomptent de la vente de services sur Internet ; désireux de s’installer dans l’UE afin de profiter des avantages du Marché unique sans avoir à supporter les coûts importants liés à une implantation physique, ils peuvent bénéficier à Malte d’un cadre de travail pour le moins agréable et peu dispendieux si l’on considère, par exemple, les prix pratiqués sur les marchés immobiliers français ou britannique.

À ce titre, le cas des opérateurs de jeux en ligne (ceux de casino ou encore de paris sportifs) est exemplaire. Interdits dans bon nombre de pays afin, soit  de protéger un monopole (comme, en France, ceux de la Française des jeux ou du PMU, Pari mutuel urbain) ou l’activité des casinos traditionnels, soit de préserver le consommateur de dérives maladives, ces entreprises ont trouvé à Malte une terre d’accueil, hospitalière à bien des égards.

Manches retroussées, la trentaine juste entamée, Alexandre Dreyfus dirige, dans un immeuble faisant face à la Méditerranée, une des 230 sociétés de jeux en ligne installées à Malte. Pour son entreprise, connue des joueurs de poker sous le nom de Chilipoker.com, ce n’est pas encore le jackpot, mais pour le moins les débuts d’une belle aventure commerciale d’un secteur en plein développement favorisé ici par un coût de la vie moins élevé que sur le continent. Pour deux étages loués sur le port de plaisance de Sliema (localité située à 5 kilomètres de la capitale La Valette), la société dirigée par ce Lyonnais d’origine débourse 8 000 euros par mois. Aussi, même si les loyers ont augmenté ces derniers temps, « entre 15 % et 20 % » selon une agence immobilière installée sur le front de mer, Malte demeure-t-elle imbattable dans ce domaine. Face à la mer et à la cité-forteresse de La Valette, le cadre a de quoi séduire, notamment de jeunes recrues en quête d’exotisme et d’une première embauche.

Dans les bureaux de Chilipoker.com, la machine Expresso tourne à plein régime. Design et moderne, le mobilier s’accorde avec les murs de couleurs vives ornés d’un énorme piment rouge, le symbole de la société. Sur la terrasse, trois demoiselles au teint hâlé bavardent avant de rejoindre leur ordinateur. C’est ainsi que se présente le casino du XXIe siècle. Dans cette salle de jeux d’un nouveau genre, pas de moquette épaisse ou d’immenses lustres de verre pendus au plafond. Aux oubliettes la musique d’ascenseur, les croupiers et leurs tables de jeux. Ici, c’est un ordinateur qui distribue les cartes ; 45 employés parlant sept langues au total se partagent les tâches, essentiellement commerciales (démarchage auprès de joueurs via des forums de discussion, partenariats, organisations de tournois, etc.).

À Malte, comme Alexandre Dreyfus qui, malgré son jeune âge, travaille dans l’Internet « depuis quinze ans », ils sont une poignée de Français à croire en l’avenir d’un marché parfaitement légal dans cette ancienne colonie anglaise, mais encore interdit en France tout comme en Suisse ou aux États-Unis. « On s’est installé ici il y a trois ans, en 2006. Notre activité est parfaitement réglementée, nous sommes contrôlés très sévèrement par les autorités maltaises, et le droit européen plaide en notre faveur car, malgré les affirmations régulières des ministres français dans la presse pour faire peur aux joueurs, ceux-ci ont parfaitement le droit de venir faire une partie de cartes sur nos sites web », explique le chef d’entreprise qui affirme que 15 % de ses 100 000 joueurs sont francophones. Aux côtés des 85 % restants, ils permettent à Chilipoker de réaliser un chiffre d’affaires annuel avoisinant les 6 millions d’euros.

Cadre juridique sécurisé et vivier d’emplois

Avec un cadre de travail idyllique, des loyers faibles et une fiscalité avantageuse (0,5 % des mises, contre 8 % en France, et plafonnement des taxes à 470 000 euros), Malte a tout de la belle mariée pour ces entreprises dont la France ne veut pas, du moins pour le moment(1), afin de ne pas faire de l’ombre au PMU et à la Française des Jeux. Cette interdiction qui vaut pour le sol français n’empêche pas les ressortissants de l’Hexagone d’investir dans d’autres pays de l’UE et dans la zone euro. Selon Reuben Portainier, directeur de Malta Lotteries and Gaming Authority (LGA), organisme gouvernemental chargé de surveiller la légalité et le bon fonctionnement du marché des jeux et casinos dans les 230 entreprises spécialisées dans les jeux en ligne installées à Malte, « 19 comptent au moins un actionnaire français ».

Afin de garantir les meilleures prestations au client final (le joueur), la procédure pour obtenir l’autorisation d’exercer l’activité d’opérateur de jeux en ligne à Malte n’est pas simple. La LGA exige, entre autres, des futurs gérants de ces sociétés qu’ils possèdent un casier judiciaire vierge, qu’ils disposent d’un montant minimum de liquidités immédiatement disponibles à la banque, et qu’ils aient établi un business plan, etc. Rien n’est laissé au hasard par l’Etat maltais qui ne voudrait surtout pas risquer de tuer sa poule aux œufs d’or, alors même que le pays a affiché un déficit public de 4,7 % du PIB en 2008, un chiffre bien supérieur aux conditions liées à l’appartenance à la zone euro.

Pionnière au sein de l’UE, Malte fait valoir qu’elle a pour seul but de gagner et de mériter la confiance des joueurs. « C’est notre préoccupation première. Nous allons prochainement mettre en place et imposer à tous les opérateurs un système d’auto-exclusion pour les utilisateurs se sachant malades du jeu », affirme Reuben Portainier dont les services emploient 60 personnes. «Concernant les entreprises, la procédure d’obtention d’une licence demande un peu plus de neuf mois, le temps que nous vérifions la qualité et le sérieux du projet proposé. De plus, nous réalisons au moins un contrôle par an dans chaque entreprise autorisée à exercer. Nous sommes très vigilants. Beaucoup de sociétés n’accèdent pas à notre marché et franchement, pour nous, c’est la qualité de la prestation proposée au joueur qui compte. Nous n’avons pas d’objectifs annuels en termes de licences à délivrer », poursuit le directeur de l’Autorité de régulation des jeux.

Depuis 2004, date de sa création, cet organisme a ainsi retiré « sept ou huit licences » à des sociétés ne présentant plus toutes les garanties requises pour l’exercice de leur activité. Néanmoins, malgré les contraintes que Malte semble vouloir imposer, l’attractivité de l’île ne se dément pas, bien au contraire. A ce jour, près de 300 entreprises s’emploient à obtenir le précieux agrément maltais.

Dans un contexte économique difficile, accentué par l’insularité et donc la dépendance à l’égard des importations, le pays se rêve en Eldorado des jeux en ligne. D’après le ministère maltais de l’Economie, plus de 3 000 personnes occupent directement ou indirectement un emploi dans ce secteur qui représenterait « 5,4 % du produit intérieur brut (PIB) du pays », à en croire un article publié en mai 2009 dans un des principaux quotidiens de l’île The Malta Independent.

Porteur d’emplois, le secteur des jeux en ligne doit à présent trouver son équilibre. Ses principaux acteurs sont les premiers à le reconnaître : « Nous serons bientôt trop nombreux. Viendra alors le temps de la concentration, des rachats… et puis le marché prendra naturellement ses droits »(2). Malgré un turn-over encore important de ses effectifs, le secteur draine avant tout une main-d’œuvre étrangère. Comme le note le magazine Challenges : « La difficulté pour ces sociétés est plutôt de retenir leurs cadres ». « Sur mes vingt salariés, seuls quatre sont là depuis le début de l’aventure », se désole Emmanuel de Rohan-Chabot, patron de Zeturf (site de paris hippiques en ligne). « Deux sociétés de recrutement se partagent ce marché et rivalisent d’astuces pour mettre la main sur leur proie. Chaque mois, elles organisent des “soirées jeux” dans une discothèque au dernier étage de la Portomaso Tower, qui héberge les bureaux de BetClic (paris et pronostics sportifs) ». (...) « Comme à l’époque de la bulle Internet, il faut trouver les éléments de confort qui permettent de conserver ses meilleurs éléments », remarque Alexandre Dreyfus. « Le bassin d’emploi est très limité. Ce sont des métiers de jeunes. (...) Les salaires aussi doivent suivre ».

Aussi l’objectif est-il aujourd’hui pour Malte de pouvoir fournir une main-d’œuvre locale aux entreprises officiant dans le secteur de l’Internet. De nouvelles filières informatiques ouvrent chaque année dans l’unique université du pays, tandis que de jeunes Maltais regagnent l’île, fraîchement diplômés de diverses universités européennes. Les étudiants en droit sont eux aussi invités à se familiariser avec le droit de l’Internet.

Un Eldorado menacé ?

Un facteur toutefois pourrait venir contrarier la belle réussite maltaise, à savoir l’arrivée sur le marché de certains pays, tels que la France ou la Suisse. Alléchés par les 300 millions d’euros de mises déposées en 2008 sur les tapis verts virtuels des casinos du groupe B3W (dont l’actionnaire principal, François Burst, est lorrain), des Etats comme la France, par ailleurs pressés par Bruxelles d’abolir leur monopole, sont d’autant plus enclins à ouvrir leur marché que les casinos traditionnels connaissent actuellement une cruelle baisse d’activité ; ils souhaitent donc, eux aussi, « entrer dans la partie » et utiliser le poker en ligne comme un produit d’appel pour les casinos terrestres.

Les chiffres ne mentent pas. En 2008, les casinos terrestres français ont accusé un recul de 8,7 % de leur produit brut de jeu (équivalent du chiffre d’affaires) par rapport à 2007. Sur Internet en revanche, selon une étude du cabinet de conseil Francis Merlin rendue publique en mai 2009(3), l’industrie des jeux en ligne se révèle un des antidotes à la crise avec, de 2007 à 2008, une croissance avoisinant les 25 %.

Malte voit d’autant plus d’un mauvais œil cette nouvelle concurrence que celle-ci s’annonce fortement empreinte de protectionnisme. En effet, pour être assuré de percevoir l’intégralité des impôts appliqués à cette activité, l’État français souhaite qu’une copie des serveurs informatiques des opérateurs de jeux en ligne soit installée en France. Dès lors, le joueur se connectant depuis la France ne pourrait plus jouer sur des serveurs maltais, avec pour conséquence immédiate de priver Malte d’une partie de ses recettes fiscales. « Le texte français devrait être présenté prochainement devant le Conseil de l’Europe. Nous y serons attentifs et apporterons probablement quelques commentaires », assurait malicieusement Alain Caruana, lors de notre entrevue à Malte en mai 2009.

L’ouverture de casinos virtuels dans l’Hexagone ne ravira pas non plus le joueur français. En principe, la France appliquera une fiscalité plus élevée que Malte sur les mises si bien qu’au final, les gains promettent d’être moindres... « une telle protection irait à l’encontre de l’idée même du Marché unique européen. Pourquoi les joueurs ne pourraient-ils pas choisir la localisation de leur casino ? Probablement que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) aura à statuer sur ce sujet », prophétise encore Alain Caruana. « Mais au-delà des questions financières, je crois qu’en acceptant un tel texte, les Français ou les Suisses feraient une croix sur une part de leur liberté. Techniquement, il est possible de bloquer l’accès à certains sites internet depuis un pays. La Chine et le Pakistan le font », ajoutait enfin, en guise de conclusion, et non sans sourire, le directeur de cabinet du ministre maltais de l’Economie.

Notes
(1) Un projet de loi prévoyant la légalisation des jeux en ligne devrait, en principe, être soumis à l’Assemblée nationale à l’automne 2009. Cf. Le Monde, 1er et 10 septembre 2009.
(2) Entretiens de l’auteur avec Alexandre Dreyfus et François Burst, patron du développeur français de logiciels de casino B3W, en mai 2009.
(3) Cf. Dépêche de l’Agence France Presse du 19 mai 2009.

Références bibliographiques
• Thiébault Dromard, « A Malte, les jeux en ligne sont encore loin du jackpot », Challenges, 14 mai 2009, p. 78.
• David Lindsay, « EU contends US Internet gambling laws create “adverse trade effects” for Malta », The Malta Independent, 21 mai 2009.
• Guillaume Mollaret, « Royaume des casinos en ligne, l’île de Malte s’intéresse au marché suisse», La Liberté, 23 mai 2009 ; « L’île de Malte, paradis européen du jeu en ligne », Sud-Ouest, 25 mai 2009.

* Journaliste indépendant

Pour citer cet article : Guillaume Mollaret, « Malte. Casino virtuel de l’Europe », Grande Europe n° 12, septembre 2009 – La Documentation française © DILA

 

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