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L’Azerbaïdjan au cœur des nouvelles tensions régionales, par Anaïs Marin

[L’Azerbaïdjan au cœur des nouvelles tensions régionales, par Anaïs Marin], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

L’Azerbaïdjan entre tradition et modernité. Vue sur les Flame Towers (hauteur : 182 m) depuis le palais de Shirvan Shah dans Içeri Sähär, le centre historique de Bakou.
Anaïs Marin - 2012

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Mis à jour le 30/07/2012

Introduction

Alors que les tensions s’exacerbent entre l’Azerbaïdjan et les pays de son voisinage proche – Russie, Arménie mais également Iran –, Bakou s’efforce de multiplier les alliances dans la région : en acquérant un rôle pivot dans le transit des hydrocarbures entre l'Asie centrale et l'Europe, l'Azerbaïdjan se place à l'abri de la conditionnalité démocratique de l'Union européenne. Mais en risquant d'être pris à partie dans le conflit qui oppose Israël (et les États-Unis) à Téhéran, il pourrait être aspiré par la spirale d'une escalade. Le jeu d'équilibriste auquel se livre la diplomatie azerbaïdjanaise pourra-t-il freiner ou, au contraire, risque-t-il d’accélérer la diffusion d'un probable conflit du Moyen-Orient au Sud Caucase ?


L’Azerbaïdjan au cœur des nouvelles tensions régionales

Anaïs Marin*

La tenue du concours de l’Eurovision à Bakou en mai 2012 a fourni à l’Azerbaïdjan l’occasion d’afficher avec faste le dynamisme de son économie ainsi que ses nouvelles ambitions internationales. Si la plupart des médias occidentaux en ont profité pour souligner les dérives autoritaires du régime du président Ilham Aliyev, peu nombreux, en revanche, sont ceux qui se sont préoccupés de l’évolution géopolitique de la région. Or l’Azerbaïdjan, voisin direct de la Russie et de l’Iran, pourrait se trouver au cœur de la tourmente en cas de nouvel embrasement des relations russo-géorgiennes ou d’une intervention armée d’Israël – avec l’appui probable des États-Unis – contre Téhéran. Pays pivot du futur corridor transcaspien qui permettrait à l’Union européenne (UE) de diversifier ses importations de gaz, la petite république sud-caucasienne est donc située au carrefour de rivalités régionales à l’issue incertaine.

La rente pétrolière : manne et malédiction

Au sortir de l’URSS, l’Azerbaïdjan apparaissait comme un pays pauvre et ravagé par la guerre qui l’opposait depuis 1988 à l’Arménie pour le contrôle du Haut-Karabakh. L’intervention militaire arménienne en appui aux indépendantistes de cette enclave azerbaïdjanaise peuplée à 80 % d’Arméniens puis l’occupation de 20 % du territoire de l’Azerbaïdjan ont généré un million de déplacés et de réfugiés et freiné le développement économique du pays jusqu’au « boom » des années 2000.

L’Azerbaïdjan a connu depuis une croissance fulgurante, liée aux revenus tirés de l’exploitation de ses gisements de pétrole et de gaz en mer Caspienne. En outre, avec la mise en service, en 2006, de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC, d’une capacité annuelle de 50 millions de tonnes) et du gazoduc sud-caucasien entre Bakou, Tbilissi et Erzurum (le SCP, qui pourrait à terme acheminer 20 milliards de mètres cubes de gaz par an depuis les champs de Shah Deniz), le pays a pu commencer à exporter ses hydrocarbures vers l’Europe via le territoire de pays « amis », à savoir la Géorgie et la Turquie, au grand dam de la Russie(1).

La transition économique et politique de l’Azerbaïdjan s’est appuyée depuis vingt ans sur l’exploitation des hydrocarbures et la consolidation de mécanismes autocratiques, deux processus qui vont souvent de pair dans les États qui peuvent « acheter » la paix sociale et la loyauté de leurs élites en redistribuant une partie de la rente pétrolière. Considérée par les experts comme une malédiction pour la démocratie(2) puisqu’elle permet de repousser durablement les réformes, la manne pétrolière a immunisé le régime azerbaïdjanais contre les revendications démocratiques portées ailleurs par les révolutions de couleur (3).

Certes, le régime a réalisé des investissements considérables dans certains secteurs non-pétroliers, mais sans véritablement diversifier son économie : les dépenses publiques ont augmenté, dans l’éducation par exemple, faisant reculer le taux d’illettrisme, et la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté aurait été ramenée de 49 % à moins de 10 % depuis 2003. Mais les transferts de la SOFAZ, le Fonds pétrolier d’État, représentent encore 60 % du budget national(4).

Qui plus est, seuls les clans proches de la famille Aliyev profitent de la rente pétrolière, ce qui alimente la corruption. Les prouesses affichées cachent ainsi de graves inégalités, particulièrement accentuées à Bakou sous l’effet de l’expropriation de milliers de familles pauvres qui ont dû faire place aux luxueux gratte-ciel qui champignonnent sur les kilomètres de marinas de la capitale(5). Le chantier de Cristal Hall, le bâtiment construit pour accueillir l’Eurovision, a contribué à grossir le nombre des laissés-pour-compte du boom pétrolier, contraints de s’entasser dans les bidonvilles. Enfin, la répression de toute forme d’opposition pousse beaucoup de jeunes à se tourner vers un islam radical pour porter leur désir de changement.

Photo 2A_Bakou vue de la salle de presse de Milli Meclis

Vue sur le centre-ville de Bakou depuis la salle de presse du Milli Meclis, le bâtiment
du Parlement de la république d’Azerbaïdjan.
© Anaïs Marin, 2012

Une relation avec l’UE dominée par le pragmatisme

L’absence de pluralisme, les atteintes aux droits de l’homme et aux libertés civiles et le contrôle des médias sont, en effet, monnaie courante en Azerbaïdjan. Le régime Aliyev est pourtant épargné par les sanctions que Washington et Bruxelles imposent à d’autres voisins orientaux au bilan démocratique tout aussi désastreux, comme la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko(6). Allié stratégique des États-Unis dans la région et l’un des piliers de la sécurité énergétique de l’UE, l’Azerbaïdjan jouit en effet d’un traitement de faveur, « sans carottes ni bâtons » pour l’inciter ou le contraindre à se libéraliser. L’influence de l’UE sur le régime azerbaïdjanais est d’ailleurs minime : Bruxelles manque autant de volonté politique que de leviers pour faire pression sur celui-ci(7).

En avril 2012, Bruxelles a même accordé à l’Azerbaïdjan le privilège d’accueillir à Bakou la deuxième session d’Euronest, l’assemblée interparlementaire du Partenariat oriental de l’Union européenne, pour sa première réunion tenue hors d’un pays de l’UE. Ce « chèque en blanc » illustre bien le caractère pragmatique des relations entre Bruxelles et Bakou, exemptes de toute conditionnalité. Cela a aussi permis au régime de consolider ses positions diplomatiques, déjà renforcées par l’obtention d’un siège non-permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Photo 3A_Milli Meclis

Milli Meclis, le bâtiment du Parlement de la République d'Azerbaïdjan.
© Anaïs Marin, 2012

Il faut dire que l’UE suit d’un œil attentif les projets énergétiques défendus par l’Azerbaïdjan. Ses réserves de pétrole déclinant, le pays cherche désormais à devenir une puissance gazière et un pivot pour le transit du gaz d’Asie centrale vers l’Europe. Ses clients occidentaux, qui partagent son intérêt pour l’installation de tubes contournant la Russie par le Sud Caucase – le « corridor Sud-européen » –, ont donc salué l’initiative de Bakou et d’Ankara qui souhaitent construire un gazoduc trans-anatolien, le TANAP, qui devrait acheminer du gaz caspien vers l’Europe centrale via la Turquie, en lieu et place de Nabucco, projet également soutenu depuis des années par l’UE mais qui peine à se concrétiser. Ce tube pourrait même, à terme, être connecté aux riches champs pétroliers du Turkménistan par un gazoduc dont la construction sous la mer Caspienne est aussi envisagée(8).

Ces projets devraient accroître l’importance de l’Azerbaïdjan en tant que partenaire énergétique de l’UE, ce qui irrite une Russie qui redoute que le Turkménistan, voire le Kazakhstan, puissent exporter leur gaz sans passer par son territoire. Cela constituerait un manque à gagner autant qu’un affront pour le Kremlin, qui s’efforce de saborder ces dossiers en discréditant l’Azerbaïdjan en tant que source fiable d’approvisionnement en hydrocarbures(9). Dès lors, la politique extérieure « multi-vectorielle » de Bakou s’apparente de plus en plus à un véritable numéro d’équilibriste.

La quête de nouvelles alliances régionales

Les relations de l’Azerbaïdjan avec son grand voisin russe se sont détériorées fin 2006, quand Gazprom a augmenté de 50 % le prix de ses livraisons de gaz. En maintenant un tarif préférentiel pour l’Arménie et la Biélorussie, loyales au Kremlin, la « diplomatie gazière » russe indiquait clairement la visée géopolitique de la manœuvre, revenant à sanctionner les alliés des États-Unis dans la région pour leurs choix euro-atlantiques. En effet, le rapprochement de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie avec Washington, comme leur participation au GUAM (une alliance avec l’Ukraine et la Moldavie perçue comme anti-russe), ne va pas sans inquiéter Moscou.

Les tensions sont également liées au retard qu’impose la Russie au règlement du conflit territorial du Haut-Karabakh. Par son soutien indéfectible à l’Arménie, Moscou rend toujours plus improbable une résolution pacifique du conflit en application des résolutions de l’ONU qui appellent les troupes arméniennes à se retirer des territoires qu’elles occupent illégalement. Le conflit, « gelé » depuis un fragile cessez-le-feu en 1994, pourrait bien ressurgir car les Azerbaïdjanais, déçus que la communauté internationale ne contraigne pas l’Arménie à se retirer, envisagent de plus en plus ouvertement de reconquérir ces territoires par la force. La multiplication des heurts à la frontière, comme en juin 2012 lors de la visite de la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton dans la région, laisse d’ailleurs craindre une telle escalade(10).

Pour compenser la dégradation de ses relations avec ses ennemis historiques – l’Arménie, mais aussi la Russie et l’Iran – l’Azerbaïdjan multiplie donc les alliances régionales le long d’un axe Est-Ouest (Asie Centrale–Sud Caucase) et avec certains pays du Moyen-Orient (Israël). Au risque de développer des liaisons potentiellement dangereuses pour sa propre sécurité.

Rivalités avec l’Iran et risques d’embrasement

La rumeur sur l’imminence d’une attaque israélienne et/ou américaine contre les installations nucléaires iraniennes s’est muée depuis 2006 en campagne médiatique pour mobiliser l’opinion publique internationale. Elle a été nourrie ces derniers mois par de nouvelles informations, mais aussi par de fausses allégations, concernant le rôle de l’Azerbaïdjan dans l’éventualité d’un conflit au Proche-Orient… qui pourrait embraser aussi le Caucase.

L’Azerbaïdjan apparaît en effet comme le terrain d’une guerre des nerfs par procuration, le pays étant instrumentalisé par Israël et les États-Unis dans le cadre de leur croisade contre l’Iran. Des « fuites » sur un prétendu accord stratégique entre l’Azerbaïdjan et Israël ont ainsi été invoquées par un expert américain pour affirmer que Bakou aurait secrètement accepté de louer l’une de ses bases aériennes à Israël(11). L’information, démentie des deux côtés, était peu crédible et s’est avérée fausse : il serait suicidaire pour Bakou d’apporter un tel soutien logistique à l’armée israélienne pour bombarder l’Iran, qui pourrait s’en prendre en représailles à la minorité azérie – forte de plus de 20 millions de personnes – présente sur son territoire.

L’affaire a pourtant exacerbé les tensions, déjà nombreuses, entre Bakou et Téhéran. L’Azerbaïdjan reproche par exemple à l’Iran le prosélytisme de ses officines religieuses, très actives sur son territoire. Les autorités affirment avoir déjoué des dizaines d’attentats et de tentatives de coup d’État impliquant des islamistes radicaux wahhabistes ou salafistes accusés d’espionnage pour l’Iran(12). Téhéran affirme pour sa part que l’assassinat d’un scientifique ayant œuvré à son programme nucléaire aurait été préparé depuis l’Azerbaïdjan(13).

L’exacerbation des tensions bilatérales ces derniers mois laisse craindre une escalade et une diffusion régionale d’un conflit de plus en plus menaçant, une probabilité que le renforcement de la présence militaire russe dans le Sud Caucase ainsi que la tenue d’exercices militaires dans le secteur azerbaïdjanais de la mer Caspienne(14) ne peuvent que conforter.

Notes
(1) Le projet d’oléoduc Odessa-Brody-Gdansk vise, lui aussi, à contourner la Russie. Hors hydrocarbures, la ligne ferroviaire Kars-Akhalkalaki-Tbilissi-Bakou (KATB) qui devrait être finalisée d’ici la fin de 2012, permettra quant à elle d’augmenter le fret ferroviaire avec l’Asie centrale en offrant une alternative aux chemins de fer russe. Pour un inventaire des grands projets d’infrastructure des années 2000, voir Raphaëlle Mathey, « Azerbaïdjan 2007. Futur émirat du Caucase ? », Le Courrier des Pays de l’Est, n° 1065, janvier-février 2008, p. 92-105.
(2) Sur cet « oil curse », voir Michael L. Ross, « Does Oil Hinder Democracy ? », World Politics, avril 2001, p. 325-361.
(3) D’après Scott Radnitz, « Oil in the Family : Managing Presidential Succession in Azerbaijan », Democratization, vol. 19, n° 1, février 2012, p. 60-77.
(4) Jana Kobzova & Leila Alieva, « The EU and Azerbaijan : Beyond Oil », ECFR Policy memo, Londres : European Council on Foreign relations, mai 2012.
(5) Nicolas Crosnier, « La conquête de Bakou », Regard sur l’Est, dossier n° 61, 1er juillet 2012.
(6) Jana Kobzova, « Much Ado about Minsk, Too Little about Baku », New Eastern Europe commentary (blog), 7 mai 2012.
(7) La « carotte » qu’offre Bruxelles en l’échange de réformes dans le cadre du Partenariat oriental (31 millions d’euros par an de subsides) représente bien peu par rapport aux 23 millions d’euros par jour que les exportations de pétrole rapportent au pays. D’après Jana Kobzova & Leila Alieva, Op. cit.
(8) Vladimir Socor, « Trans-Anatolia Gas Project : Vast Impact of Azerbaijan’s Initiative », Eurasia Daily Monitor, vol. 9, Issue 124, 29 juin 2012.
(9) Stephen Blank, « Russia Again Seeks to Quash the Trans-Caspian Pipeline », Eurasia Daily Monitor, vol. 9, Issue 85, 4 mai 2012.
(10) Anar Valiyev, « Military Clahes Between Armenia and Azerbaijan Threaten Stability in Region », Eurasia Daily Monitor, vol. 9, Issue 112, 13 juin 2012.
(11) Mark Perry, « Israel’s Secret Staging Ground », Foreign Policy, 23 mars 2012. Cet article a été publié peu après qu’ait été révélée la signature d’un contrat d’armement d’une valeur de 1,6 milliard de dollars entre les deux pays, comprenant la livraison à l’Azerbaïdjan de missiles anti-navires et de drones israéliens.
(12) Le 13 mars 2012, les autorités azerbaïdjanaises ont révélé qu’elles avaient arrêté 22 Azerbaïdjanais soupçonnés d’avoir été formés par les Gardiens de la Révolution Islamique pour préparer des attentats contre des diplomates américains et israéliens à Bakou. Téhéran, qui a démenti, s’était auparavant offusqué que des ressortissants iraniens aient été inculpés pour le meurtre, en janvier 2012, d’un rabbin et du directeur d’une école juive à Bakou. Voir Anar Valiyev, « Critical Time for Azerbaijan-Iranian Relations », Eurasia Daily Monitor, vol. 9, Issue 80, 23 avril 2012.
(13) Krzysztof Strachota, « The War of Nerves with Iran – Consequences for the South Caucasus and Russia », OSW Commentary, Warsaw : Centre for Eastern Studies, 25 avril 2012.
(14) Ces exercices tactiques, présentés comme une préparation à la « Protection des champs de gaz et de pétrole, des plateformes et des oléoducs d’exportation » contre une attaque terroriste, viseraient en réalité à préparer l’Azerbaïdjan à un conflit armé avec l’Iran ou la Russie. D’après Anar Valiyev « Azerbaijan’s Military Exercises in the Caspian: Who is the Target ? », Eurasia Daily Monitor, vol. 9, Issue 94, 17 mai 2012.

* Chercheur au Finnish Institute of International Affairs (Helsinki)

Pour citer cet article : Anaïs Marin, « L’Azerbaïdjan au cœur de nouvelles tensions régionales », P@ges Europe, 30 juillet 2012 – La Documentation française © DILA

 

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