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Portugal. Le Bloc de gauche, un acteur incontournable, par Marco Lisi

[Portugal. Le Bloc de gauche, un acteur incontournable, par Marco Lisi], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Francisco Louçã, leader du Bloc de gauche lors d’une manifestation à Lisbonne, en 2005.
AFP / Nicolas Asfouri – 17 février 2005

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Mis à jour le 12/01/2010

Introduction

Le Bloc de gauche (BE), créé en 1999 au Portugal, et davantage un mouvement qu’un parti, constitue un cas inédit en Europe de par son audience, en augmentation régulière, face au déclin du Parti communiste, aux divisions des divers courants de la gauche radicale et à la mollesse du Parti socialiste.


Portugal. Le Bloc de gauche, un acteur incontournable

Marco Lisi*

L’essor du Bloc de gauche (Bloco de Esquerda, BE) marque un point d’inflexion important dans la composition et la dynamique des forces politiques au Portugal. Depuis sa naissance, en 1999, le BE connaît un développement constant et régulier, qui en fait un bel exemple de réussite. Aux élections législatives de 1999, il a recueilli 2,4 % des suffrages et a envoyé à l’Assemblée deux députés. La percée qu’il effectua en 2002 allait confirmer ce succès et lui ouvrir la voie vers le statut de « parti à vocation nationale ». Après avoir également obtenu un siège au Parlement européen lors des élections de 2004, le BE consolidait sa position de nouvelle force politique avec le scrutin législatif de 2005, où il était crédité de 6,8 % des voix et doublait le nombre de ses élus. Mais c’est aux élections de 2009, qui se sont tenues en septembre, que le parti a remporté son meilleur score, avec 9,9 % des suffrages et seize députés. Afin de comprendre un tel parcours, il paraît nécessaire d’examiner à la fois les antécédents et le contexte qui ont permis la formation de ce nouveau parti politique.

L’évolution de la gauche radicale

Durant la transition démocratique (1974-1976), la gauche radicale portugaise s’est émiettée en une pléthore de micro-partis, dont l’objectif était de construire le socialisme par la révolution. Parmi ceux-ci, des maoïstes, des trotskistes et des marxistes-léninistes. Deux facteurs ont entravé leur développement et compromis le succès de leur action. D’un côté, ils se caractérisaient par des divisions profondes sur le plan idéologique et étaient incapables de coopérer entre eux, voire de soutenir une plateforme commune ; de l’autre, ils souffraient d’un problème de légitimité car les grands partis refusaient de collaborer avec eux. Ces deux handicaps interdirent aux partis de la gauche radicale de se développer et de prétendre à une représentation électorale conséquente, même après que le parti communiste portugais (PCP) fut entré dans sa phase de déclin, à partir de 1987.

Points de repère

Nature de l’Etat : république unitaire

Nature du régime : parlementaire

Parlement : monocaméral ; 230 députés

Chef de l’État : Aníbal Cavaco Silva élu le 22 janvier 2006

Chef du gouvernement : José Sócrates depuis le 12 octobre 2009 (second mandat)

Majorité parlementaire (élections du 27 septembre 2009) : Parti socialiste (36,56 % des suffrages, 97 sièges)

Principaux partis d’opposition : Parti social-démocrate (centre droit), Parti communiste portugais, les Verts, Bloc de gauche, Centre démocratique et social/Parti populaire.

L’émergence du BE n’est pas seulement liée aux insuffisances structurelles des groupuscules radicaux ; elle s’explique également par la situation politique à la fin des années 1990. La mollesse qui caractérisait le gouvernement socialiste conduit par António Guterres et la crise profonde dans laquelle était plongé le PCP constituèrent deux facteurs favorables à la création d’un nouveau parti de gauche. En outre, la mobilisation de la société civile lors du référendum de 1998 sur la dépénalisation de l’avortement et l’intense campagne menée à cette occasion par l’extrême gauche contribuèrent à renforcer la coopération entre les différentes forces de la gauche radicale en vue de parvenir à un accord programmatique(1). Ce vote fut cependant invalidé faute d’une participation suffisante, signe que la gauche avait besoin d’une organisation unitaire dotée d’une forte capacité de mobilisation, afin de faire prévaloir ses propres propositions et de s’opposer à la politique mise en œuvre par les socialistes au pouvoir. Les liens entre le BE et des mouvements de contestation devaient constituer l’un des traits distinctifs de la force politique naissante ; ainsi fut-elle présente dans les manifestations de solidarité en faveur du Timor-oriental en 1999(2) ou lors de la mobilisation contre la guerre d’Irak. Le BE a aussi participé activement aux forums sociaux mondiaux et européens, renforçant ses relations avec les groupes issus de la société civile et apportant son soutien à de nouvelles formes d’action.

Tant les limites des partis de la gauche radicale que la situation politique accélérèrent les discussions entre deux petits partis d’extrême gauche (le Parti socialiste révolutionnaire – PSR – et l’Union démocratique populaire – UDP), d’une part, et le mouvement Política XXI, d’autre part. Si les deux premiers partis ont été créés durant la transition démocratique (respectivement en octobre 1975 et en décembre 1974), Política XXI est né, pour sa part, en 1994 de la réunion de dissidents communistes et de membres d’un mouvement antisalazariste, le Movimento Democrático Português (MPD), qui entend avant tout animer le débat théorique sur le communisme plutôt que former un parti au sens traditionnel du terme. Ces trois acteurs allaient pourtant constituer un nouveau parti à l’extrême gauche du spectre politique. En 2000, le Front de la gauche révolutionnaire (FER), représentant, au Portugal, la Ligue internationale des travailleurs (IVe Internationale), rejoignit le BE.

Les dirigeants de ces forces politiques avaient trois objectifs principaux. Tout d’abord, ils voulaient remédier à l’émiettement de l’extrême gauche et lancer une nouvelle tentative de rapprochement en présentant une option unitaire, capable de s’opposer à la fois au PCP et au Parti socialiste (PS). En deuxième lieu, la nouvelle force politique devait apporter la preuve qu’il existe une autre façon de faire de la politique, en tirant avantage de sa proximité avec la société civile et de ses préoccupations. C’est pour cette raison qu’elle refusa de reproduire la structure traditionnelle d’un parti politique et adopta un mode d’organisation non conventionnel. Ce point est extrêmement important car, d’un côté, il légitimait la nouveauté, tandis que de l’autre il représentait un atout à même d’étendre l’influence sociale et électorale de la nouvelle composante de l’échiquier politique en attirant ceux qui ne se réclament pas d’un parti. Enfin, le troisième objectif portait sur la volonté d’intégrer de nouveaux thèmes aux programmes traditionnels de la gauche.

Du pareil au même ?

Lorsque le BE fit son apparition, en se présentant pour la première fois aux élections européennes et législatives de 1999, un intéressant débat s’engagea sur la nature de la nouvelle force : n’était-elle qu’un parti d’extrême gauche de plus ou bien représentait-elle quelque chose de vraiment nouveau ? Afin de répondre à cette question, il nous faut considérer aussi bien les positions idéologiques et programmatiques du parti que son organisation.

En ce qui concerne ses options idéologiques, le BE fait siennes celles des partis de la « nouvelle gauche », à savoir la critique du modèle capitaliste de croissance économique et l’adoption d’une approche libertaire et post-matérialiste de la réalité. A propos des politiques socialistes traditionnelles, le BE appelle à un renforcement du service public, notamment dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de la sécurité sociale. En outre il est fermement partisan d’une réforme fiscale qui taxerait plus lourdement les grandes fortunes et d’une lutte plus sévère contre la corruption. Le BE a également soulevé, pour la première fois dans l’arène politique portugaise, certaines questions post-matérialistes et de nouveaux enjeux, comme la prise en compte de l’environnement, la parité hommes – femmes et les droits sexuels, le racisme, la situation alarmante du tiers-monde, les atteintes aux libertés individuelles... La dimension écologique a pris une importance particulière avec la Ve convention du parti, en 2007, qui a préconisé l’adoption d’un plan d’énergie durable et un commerce plus équitable entre les nations. Cette orientation visait aussi à élargir la base sociale et électorale du BE, en lui permettant de se placer dans la chasse gardée des Verts (Partido Ecologista Os Verdes, PEV), dont l’ancrage social est faible et qui sont étroitement liés au PCP.

Ainsi, en dehors de ses orientations en matière de politique économique se situant dans le sillage de la gauche radicale, le BE a pris position sur toute une série de questions jamais évoquées auparavant par les grands partis politiques. Parallèlement, il a adopté une posture de modération, tout spécialement dans le domaine de la politique étrangère. Son analyse de l’intégration européenne en constitue l’exemple le plus marquant et le distingue nettement du PCP. Tandis que les communistes critiquent vivement ce processus, auquel ils reprochent d’œuvrer pour un projet fédéral européen allant à l’encontre des intérêts et de l’indépendance du pays, le BE est partisan d’un approfondissement de l’harmonisation des politiques sociales au sein de l’Union européenne. S’il rejette les options libérales de cette dernière, le BE considère que le processus d’intégration pourrait conduire à des résultats positifs si les Etats membres acceptaient de mener des politiques plus protectrices et de renforcer la régulation financière et économique. En outre et contrairement au PCP, le BE défend un point de vue internationaliste qui reconnaît la diversité des cultures et des sociétés européennes et, dès lors, combat la tendance à l’uniformisation et à la centralisation des procédures de prise de décision.

En ce qui concerne son mode d’organisation, le BE a choisi d’établir des liens horizontaux entre ses adhérents et ses cadres et d’adopter des mécanismes de prise de décision décentralisés et participatifs. A l’inverse du modèle vertical rigide qui caractérise habituellement les partis d’extrême gauche, le BE a instauré des rapports plus lâches avec ses membres ainsi qu’une structure aux articulations plus souples, sur le modèle d’une organisation en réseau. Ainsi sa configuration d’ensemble évoque-t-elle davantage un mouvement qu’un parti traditionnel, qu’il considère comme étant impropre à représenter les préoccupations nouvelles de la société civile. A cet égard, l’élément le plus frappant a été pendant longtemps l’absence d’une direction clairement définie au profit d’un exécutif « polyarchique ». Ce choix a permis de maintenir en matière de fonctionnement un degré d’autonomie non négligeable entre les différents partis fondateurs, celui-ci étant, en outre, appelé à illustrer le pluralisme de la nouvelle force politique. Cependant, après le succès des élections législatives de 2005 et avec l’adoption de nouveaux statuts, la fonction de coordinateur du bureau politique fut créée. Depuis lors, celle-ci est exercée par Francisco Louçã, ancien militant du PSR, qui est devenu de facto le dirigeant du parti et sa figure la plus visible, la plus populaire dans l’électorat et dans l’opinion.

Au regard de ses positions programmatiques et de son type d’organisation, il est clair que le BE représente une innovation, nettement distincte tant du PCP que des partis existants de la gauche radicale. Cette différence transparaît également au travers de sa base électorale. De fait, les électeurs du BE tendent à être plus jeunes et plus instruits que l’électorat communiste traditionnel, et sont particulièrement nombreux parmi les étudiants. Autre trait notable, ce parti jouit d’une forte popularité auprès des professions libérales et dans le secteur tertiaire. Contrairement au PCP, il a réussi à attirer les électeurs de la gauche modérée, particulièrement ceux qu’ont déçus les politiques mises en œuvre par le gouvernement socialiste de José Sócrates. Surtout, les électeurs du BE et ceux soutenant les partis de la « nouvelle gauche » dans d’autres pays d’Europe de l’Ouest ont un profil assez semblable, nettement distinct de celui des sympathisants des partis traditionnels de la gauche radicale, ce qui constitue l’une des clés de son expansion.

Les facteurs à l’origine du succès électoral de 2009

Depuis 2005, date à laquelle les socialistes obtinrent la majorité absolue à l’Assemblée, les sondages d’opinion ont régulièrement enregistré une hausse de la popularité du BE. Cette tendance est non seulement la conséquence d’une conjoncture économique dégradée – qui a sérieusement entamé la confiance dans le gouvernement –, mais aussi du soutien indirect que Manuel Alegre, l’un des dirigeants historiques du PS, a apporté au BE. Depuis sa candidature sans étiquette à l’élection présidentielle de 2006(3), cette personnalité a vivement critiqué certains aspects de la politique gouvernementale – plus spécialement sa politique sociale –, rejoignant plus d’une fois les analyses du BE. Il a ainsi contribué à légitimer le transfert des votes de l’électorat socialiste vers le BE et à faire de celui-ci un allié potentiel pour un futur gouvernement socialiste. Comme il était à peu près certain avant le scrutin que le PS ne parviendrait pas à obtenir la majorité absolue aux élections législatives de 2009, les spéculations sur d’éventuelles coalitions gouvernementales allaient bon train. Mais tandis que le PCP demeurait exclu de la liste des partenaires possibles, le BE rejeta l’hypothèse d’une alliance avec les socialistes(4).

En 2009, trois élections se sont tenues en l’espace de quatre mois seulement. Les premières, convoquées en juin pour renouveler le Parlement européen, ont confirmé la montée des petits partis et l’érosion du soutien au gouvernement socialiste. Les résultats se sont avérés particulièrement favorables au BE qui, avec 10,7 % des suffrages, a fait jeu égal, pour la première fois, avec le PCP, se hissant à la troisième place, juste derrière le PS et le PSD(5). Ce score a conforté la stratégie du BE axée sur la critique du PS et le ralliement des électeurs déçus par le gouvernement socialiste. Ainsi, la campagne s’est-elle fondée d’une part sur la dénonciation de la politique menée par le PS, de l’autre sur la démarcation avec le PCP.

Le programme de justice économique Justiça na economia») défendu par le BE lors de la campagne pour les élections législatives de septembre 2009 a confirmé l’option en faveur de l’intervention de l’Etat dans l’économie, préconisant même un renforcement de son contrôle dans plusieurs secteurs de la sphère publique (énergie, crédit, santé). En outre le BE, à l’instar du PCP, est très attentif aux mesures concernant le marché du travail et a condamné le nouveau Code du travail approuvé par la majorité socialiste(6). Les deux partis ont également critiqué la réforme de l’éducation entreprise par le gouvernement socialiste et soutenu l’ample mouvement de contestation des enseignants contre les nouvelles règles d’évaluation. Surtout, le BE a centré son discours durant la campagne sur le retour à une politique plus matérialiste, faisant une large place aux moyens de combattre la crise économique et le chômage. Il faut voir là non seulement la conséquence de l’acuité acquise par ces questions, mais aussi la prise de conscience des limites d’une politique post-matérialiste, alors que le Bloc doit concurrencer le PS sur le terrain des problèmes concrets de la population, afin de gagner de nouveaux électeurs.

Les élections législatives de 2009 ont confirmé les attentes relatives au BE. La crise économique, la baisse continue de la popularité du Premier ministre et de son gouvernement ainsi que la pertinence des orientations défendues par le BE et la sympathie dont jouit son leader auprès des électeurs constituent autant de facteurs ayant contribué au succès du nouveau parti de la gauche radicale. Celui-ci doit pourtant faire face à trois défis d’importance dans un avenir prévisible. Le premier est lié au médiocre score qu’il a obtenu aux élections locales d’octobre 2009 et qui démontre les faiblesses de son implantation territoriale, qu’il s’agisse de son mode d’organisation ou du nombre de candidats prêts à porter ses couleurs lors des scrutins autres que nationaux. Le développement du parti est également entravé par l’absence de relations solides et durables avec les syndicats, ce dont sa direction est bien consciente ; aussi cherche-t-elle à concurrencer sur ce terrain le PCP qui, lui, est profondément enraciné dans les mouvements de travailleurs. Enfin, le dernier défi concerne le maintien de la cohésion interne du parti. Après le succès remporté aux élections européennes et législatives de 2009, certains militants issus du Front de la gauche révolutionnaire (FER) ont en effet dénoncé la concentration des pouvoirs au sein de la direction(7). L’avenir du BE et son rôle dans la société portugaise dépendront donc de son talent à relever ces défis mais aussi de la capacité des partis de gauche traditionnels à résister à l’érosion de leur base.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

Notes
(1) Voir aussi Paul Christopher Manuel et Maurya N. Tollefsen, « Roman Catholicism, Secularization and the Recovery of Traditional Moral Values. The 1998 and 2007 referenda on abortion in Portugal », South European Society and Politics, 2008, vol. 13-1, pp. 117-129.
(2) Lors du référendum organisé cette même année par l’ONU, la population du Timor-oriental, ancienne colonie portugaise annexée en 1975 par l’Indonésie, se prononça massivement en faveur de l’indépendance. Ce vote déclencha une répression sanglante menée par les milices pro-indonésiennes. Au Portugal, le mouvement de solidarité avec les Timorais fut très important (NdT).
(3) M. Alegre, qui affrontait le candidat officiel des socialistes, Mário Soares, a obtenu plus de 20 % des voix et s’est placé en deuxième position.
(4) Rappelons toutefois que le BE et le PS ont été les partenaires d’une très brève coalition, à la municipalité de Lisbonne, entre 2007 et 2008.
(5) Au Portugal, outre le BE (16 députés), les principaux partis politiques sont le PS (Parti socialiste, vainqueur des élections législatives de 2009 avec 97 députés, dont le secrétaire général José Sócrates, faute de majorité absolue à l’Assemblée, est contraint de diriger un gouvernement minoritaire) ; le PSD (Parti-social démocrate, centre droit, 81 députés, auquel appartient le président de la République, Aníbal Cavaco Silva) ; le CDS-PP (Centre démocratique et social/Parti populaire, conservateur, issu d’alliances entre certains centristes et de petits partis conservateurs et nationalistes, 21 députés) ; le PCP (Parti communiste, 13 députés), formant avec les Verts (Os Verdes, 2 députés) la CDU (Coalition démocratique unitaire) (NdT).
(6) Voir Jean-Marie Pernot, « Portugal. Des temps difficiles », Grande Europe, n° 3, décembre 2008, pp.  3-10, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues/grande-europe/focus/03/portugal.-temps-difficiles.shtml.
(7) Voir Público, 2 décembre 2009, pp. 8-9.

* Politologue, Université de Lisbonne (Portugal)

Pour citer cet article : Marco Lisi, « Portugal. Le Bloc de gauche, un acteur incontournable », Grande Europe n° 16, janvier 2010 – La Documentation française © DILA

 

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