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Suède. Quel espace politique pour la gauche radicale ? par Cyril Coulet

[Suède. Quel espace politique pour la gauche radicale ? par Cyril Coulet], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

De gauche à droite, Lars Ohly, président du Parti de gauche, Mona Sahlin, Première secrétaire du Parti social-démocrate des travailleurs, Maria Wetterstrand, et Peter Eriksson, porte-parole du Parti de l’environnement - Les Verts, lors de la campagne des élections législatives de septembre 2010.
Marcus Kurn

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Mis à jour le 12/01/2010

Introduction

En Suède, la place des formations de la gauche radicale est liée à l’influence, longtemps très forte, du Parti social-démocrate et de l’impact des scissions survenues depuis 1967 dans le Parti communiste dont le Parti de gauche, très critique à l’égard de l’UE et des Verts, est le principal héritier.


Suède. Quel espace politique pour la gauche radicale ?

Cyril Coulet*

Le 7 décembre 2008, Mona Sahlin, Lars Ohly, Maria Wetterstrand et Peter Eriksson, respectivement Première secrétaire du Parti social-démocrate des travailleurs (nommé Parti social-démocrate dans la suite de l’article), leader du Parti de gauche et porte-parole des Verts, ont annoncé leur intention de constituer une coalition gouvernementale en cas de victoire aux élections législatives de 2010. Cette déclaration confirme l’évolution de la vie politique suédoise vers une polarisation autour de deux blocs antagonistes, esquissée en 2006(1). Elle représente en effet la première tentative d’alliance formelle entre l’ensemble des partis de gauche suédois, si l’on exclut leur éphémère union pour voter la confiance au gouvernement minoritaire social-démocrate formé par Göran Persson en 1998(2). Les derniers en date des sondages d’opinion font apparaître que la coalition rouge-verte (De Rödgröna) pourrait emporter les élections législatives de 2010 avec plus de 50 % des voix(3). Dès lors, le Parti de gauche se trouverait doté du statut de parti de gouvernement pour la première fois de son histoire.

À l’ombre de la social-démocratie

L’échec de la coalition électorale réunissant le Parti social-démocrate et le Parti communiste lors des élections législatives de 1928 a durablement affecté la vie politique suédoise. Sous la direction de Per Albin Hansson, le premier a pris alors une orientation plus consensuelle en plaidant pour l’édification de la « maison du peuple » (folkhemmet), symbole de cet État-providence capable d’assurer à l’ensemble de la société une protection contre les aléas de la vie.

Le Parti social-démocrate est parvenu à mettre sur les rails ce vaste projet politique grâce à l’alliance qu’il a conclue avec le Parti agrarien (bondeförbundet) en 1933. Il recueillit dès lors au minimum 42,7 % des voix aux élections nationales entre 1936 et 1988, même si une coalition de centre droit a provisoirement mis un terme à son hégémonie en gouvernant la Suède de 1976 à 1982. Il remporta même à lui seul la majorité absolue lors des scrutins de 1940 et de 1968. L’érosion de sa base électorale a toutefois commencé à la fin des années 1980 : il fut crédité de moins de 40 % des voix en 1991, un score qui amorça très nettement une phase de repli (voir graphique 1). Cette tendance se prolonge jusqu’à aujourd’hui, puisque les sociaux-démocrates ont obtenu leurs plus faibles résultats aux élections législatives de 2006, avec 34,9 % des voix, ainsi qu’au scrutin européen de 2009, avec 24,41 %. De même, selon les sondages, le Parti social-démocrate pourrait réaliser en 2010 un score inférieur à celui de 2006.

Points de repère

Nature de l’État : monarchie constitutionnelle

Nature du régime : parlementaire

Parlement : monocaméral ; 349 députés

Chef de l’État : le roi Charles XVI Gustave, depuis le 15 septembre 1973

Chef du gouvernement : Fredrik Reinfeldt (Parti du rassemblement modéré) depuis le 6 octobre 2006

Majorité parlementaire (élections du 17 septembre 2006) : l’Alliance pour la Suède, coalition de centre droit rassemblant le Parti du rassemblement modéré, le Parti du peuple-Les Libéraux, le Parti chrétien-démocrate et le Parti du centre (48,1 % des suffrages et 178 sièges)

Principaux partis d’opposition : Parti social-démocrate des travailleurs, Parti de gauche, Parti de l’environnement – Les Verts

Graphique 1
Suffrages recueillis par le Parti social-démocrate

Suffrages recueillis par le Parti social-démocrate copie

Note - Tous les résultats présentés correspondent aux suffrages recueillis lors des élections législatives à l’exception de 1999, 2004 et 2009 qui renvoient aux élections européennes.

La gauche radicale dans le jeu politique

La Suède compte aujourd’hui quatre partis politiques représentant la gauche radicale. Trois d’entre eux sont issus, à la suite de la scission de 1917 du Parti social-démocrate, du Parti de la gauche socialiste (voir schéma). Ce dernier devient Parti communiste de Suède en 1921, puis Parti de gauche/Les communistes en 1967 en même temps qu’il se divise avec la création de la Ligue communiste marxiste-léniniste (KFML) regroupant les maoïstes dont est originaire l’actuel Parti communiste (Kommunistitska partiet). Enfin, les communistes orthodoxes qui ont déserté le Parti de gauche en 1977 en raison de son engagement dans la voie de l’eurocommunisme rejoignent l’actuel Parti communiste de Suède (Sveriges kommunistiska parti). La seule formation à n’avoir aucune filiation avec le Parti de gauche est le Parti révolutionnaire socialiste (Revolutionära socialistiska partiet), fondé en 1949 par les trotskistes, mais dissous en 1954 faute d’audience à l’échelle nationale. Ses membres ont rallié en 1982 les rangs du Parti socialiste (Socialistiska partiet) qui a obtenu son meilleur score aux élections législatives de 1985 avec 0,3 % des voix !

Les mouvements politiques de la gauche radicale en Suède copie

Le Parti de gauche est la seule formation de la gauche radicale présente dans tous les scrutins nationaux. Il est ainsi le seul à bénéficier d’une représentation au Parlement (Riksdag) avec une assise électorale qui se situe en moyenne autour de 5,5 % mais qui a connu de fortes amplitudes. Bien que menacé d’interdiction en 1940, le Parti communiste est resté présent dans le paysage politique suédois(4). Il connut une période d’expansion électorale à la fin de la Seconde Guerre mondiale, période durant laquelle il fut crédité de 10,3 % des suffrages en 1944 et de 6,3 % en 1948. Son alignement sur les positions de Moscou est cependant devenu rapidement problématique à partir du moment où la guerre froide s’est intensifiée. Une circulaire de mai 1945 établit que le fait d’exprimer des opinions communistes ou d’être abonné à la presse communiste ne pouvait constituer une raison suffisante pour être enregistré dans les fichiers du service des renseignements généraux suédois (säkerhetspolisen). Toutefois, le gouvernement décida en avril 1948 de recenser tous les militants communistes pour des raisons de sécurité intérieure(5).

Le Parti communiste, rebaptisé Parti de gauche, ne réussit à retrouver des scores honorables qu’à la fin des années 1980, mais pour connaître une rapide expansion dans la décennie 1990 (voir graphique 2). Ce dernier joua de son opposition à l’Union européenne pour séduire les électeurs lors des scrutins législatif de 1998 et européens de 1999 et de 2004. Il obtint ainsi son meilleur résultat aux élections européennes de 1999 en recueillant 15,82 % des suffrages. Toutefois, les deux dernières consultations en date (les législatives de 2006 et les européennes de 2009) semblent marquer la fin de cette période d’expansion qui s’était faite au détriment du Parti social-démocrate. Les sondages effectués dans la perspective des élections de 2010 confirment le recul du Parti de gauche au profit des Verts.

Graphique 2
Suffrages recueillis par le Parti de gauche

Suffrages recueillis par le Parti de gauche copie

Note - Tous les résultats présentés correspondent aux suffrages recueillis lors des élections législatives à l’exception de 1999, 2004 et 2009 qui renvoient aux élections européennes.

La stabilité du paysage politique

Les observateurs étrangers sont toujours frappés par la remarquable stabilité du paysage politique suédois au niveau national. Les seuls changements notables intervenus depuis le début du XXe siècle tiennent à l’entrée dans le système des partis des Verts à la fin des années 1980 et des chrétiens-démocrates au début des années 1990. Leur participation à des coalitions de gauche, pour les premiers, et de droite, pour les seconds, témoigne de leur adhésion pleine et entière au jeu politique, alors qu’ils avaient initialement envisagé de se présenter comme une alternative aux partis traditionnels. Une telle stabilité résulte principalement de l’ancrage de ces derniers dans des groupes d’action collective(6). Les chrétiens-démocrates se sont ainsi appuyés sur des organisations confessionnelles pour dénoncer la sécularisation de la société suédoise dans les années 1960 avant de se laïciser. De la même façon, le parti écologiste a recherché le soutien d’associations de défense de l’environnement pour asseoir son emprise électorale.

Les partis de la gauche radicale n’ont jamais réussi à faire de même. Le lien quasi organique entre le Parti social-démocrate et la puissante Confédération des syndicats de Suède (Landsorganisationen i Sverige - LO) est en grande partie responsable de la difficulté de la gauche radicale à investir le champ syndical(7). En effet, la confédération avait adopté lors de son congrès fondateur en 1898, le principe selon lequel l’ensemble des syndicats et de leurs membres devait obligatoirement adhérer au Parti social-démocrate. Même si cette règle a été légèrement amendée en 1900, la pratique s’est perpétuée, avec notamment, la procédure d’affiliation collective, jusqu’en 1990. La position de LO a toutefois récemment évolué en faveur du Parti de gauche : la présidente de la confédération a ainsi reproché en 2008 à Mona Sahlin, leader du Parti social-démocrate, de chercher à constituer une alliance politique avec les Verts en laissant de côté le Parti de gauche, ce qui eut pour effet d’ouvrir à celui-ci les portes de la coalition rouge-verte.

L’Organisation centrale des travailleurs suédois SAC (Sveriges Arbetare Centralorganisation), créée en 1910 par des dissidents de LO, est la seule instance syndicale issue de la mouvance anarcho-syndicaliste. S’inspirant à l’époque du modèle des Bourses du travail en France, elle se rattache aujourd’hui au socialo-libertarisme et n’est plus considérée par le service des renseignements généraux comme un mouvement révolutionnaire(8). Son assise est toutefois très limitée puisqu’elle ne compterait que 9 000 membres environ contre 1 700 000 pour LO, 1 195 000 pour l’Organisation centrale des employés (Tjänstemännens Centralorganisation - TCO) et 580 000 pour l’Organisation centrale suédoise des associations professionnelles (Sveriges Akademikers Centralorganisation – SACO).

La nébuleuse des mouvements autonomes

La gauche radicale est donc représentée principalement par des réseaux utilisant de nouvelles formes d’action collective plus dures et plus médiatisées. Ils ont surtout pour particularité de parvenir, contrairement aux acteurs traditionnels, à porter des questions sur l’agenda politique ou à influencer l’opinion publique sans avoir à mobiliser beaucoup de membres(9). Le premier mouvement de la tendance anarchiste à se faire remarquer fut le Commando Coca-Cola qui a notamment saccagé plusieurs stations service en 1987 et organisé des manifestations anti-américaines.

C’est toutefois dans les années 1990 que les mouvements anarchistes ont attiré l’attention avec la création du groupe dénommé Action antifasciste (Antifacistik aktion), qui s’est spécialisé dans l’agression physique de personnes réputées appartenir à la mouvance d’extrême droite et est aujourd’hui encore très actif. Le service des renseignements généraux suédois regroupe cependant dans la même catégorie les mouvements autonomes et d’extrême gauche ainsi que les groupes de défense des droits des animaux, au motif qu’ils utiliseraient des méthodes similaires et mobiliseraient parfois les mêmes individus. Toutefois, la pluralité des objectifs poursuivis est telle qu’ils ne réussissent pas à les inscrire dans une vision globale. Ils sont organisés en réseau et partisans de l’action directe, ce qui favorise leur médiatisation. Enfin, ils prônent la désobéissance civile et vont parfois jusqu’à recourir à la violence(10).

Ces groupes ont bénéficié d’une certaine sympathie de la part des partis de gauche au cours des années 1990. Toutefois, celle-ci s’est en grande partie dissipée à la suite des violents affrontements qui ont opposé les forces de l’ordre et les groupes altermondialistes, en marge du Conseil européen de Göteborg des 15 et 16 juin 2001, et qui ont fait 37 blessés. Ces mouvements sont désormais isolés du reste de la gauche radicale(11). La cartographie qui en est dressée par le service des renseignements généraux dans ses rapports publics est toutefois assez imprécise. Outre Action antifasciste, y figurent le Front révolutionnaire (Revolutionära fronten) qui aspire à renverser l’ordre social établi pour constituer des collectifs de travailleurs autonomes, Global intifada qui fut très actif en 2004, 2005 et 2006 et a mené des actions violentes contre des ambassades et des entreprises, le Parti invisible (osynliga partiet) qui apparut en 2006 pour s’opposer à la nouvelle coalition gouvernementale, Reclaim the streets/Reclaim the city dont la dénonciation de l’automobile a parfois dégénéré en émeutes urbaines... Tous ces mouvements ont pu être identifiés dans la mesure où ils s’inscrivent dans la durée ; en revanche, certains sont créés uniquement en vue de la réalisation d’une action spécifique et disparaissent aussitôt après.

Il ne semble pas que l’espace politique dévolu en Suède à l’extrême gauche soit appelé à s’étendre à court terme : les mouvements sont en effet trop éclatés et leur mode d’action ne les prédispose pas à intégrer le jeu politique.

Notes
(1) Un bloc dénommé « Alliance pour la Suède » (Allians för Sverige) a été créé en 2004 afin de regrouper les partis de droite et de centre droit pour les élections législatives de 2006. Il a ainsi fédéré quatre partis : les Modérés (Moderata samlingspartiet), le Parti du centre (Centerpartiet), les Libéraux (Folkpartiet liberalerna) et les Chrétiens-démocrates (Kristdemokraterna). L’Alliance pour la Suède a remporté les élections et a pu former un nouveau gouvernement sous la direction de Fredrik Reinfeldt le 6 octobre 2006. Il est à noter que ces quatre partis avaient déjà été associés dans un gouvernement de coalition entre 1991 et 1994.
(2) Le deuxième gouvernement minoritaire formé par Göran Persson en 2002 avait reçu la confiance des députés sociaux-démocrates et du Parti de gauche. Les Verts s’étaient alors abstenus.
(3) « M rasar – minskar fyra procentenheter », Expressen, 4 décembre 2009.
(4) SOU 2002:87, Rikets säkerhet och den personliga integriteten, Stockholm, 2002, p. 165.
(5) Magnus Hjort, Folk och försvar och kampen mot den femte kolonnen, Sverige under kalla kriget, Arbetsrapport nr 6, pp. 16-20.
(6) Tommy Möller, Svensk politik historia, Studentlitteratur, 2007, pp. 281-295.
(7) La confédération syndicale LO rassemblait 57,5 % des salaries syndiqués suédois en 2000 et un peu moins de 50 % d’entre eux en 2007.
(8) SOU 2002 :91, Hotet från vänster, Stockholm, 2002, p. 379.
(9) Håkan Thörn, « Nya socialia rörelser och politikens globalisering. Demokrati utanför parlamentet ? », in SOU 1999:84 Civilsamhället, Stockholm, 1999, pp. 433-436.
(10) SOU 2002 :122, Demonstrations och mötesfrihet – förandrade villkor, Stockholm, 2002 , pp. 55-62.
(11) Säkerhestpolisen, Våldam politisk extremism, Rapport 2009:15, Stockholm, 2009, p. 37.

* Ancien chercheur à l’Institut suédois de relations internationales (Utrikespolitiska Institutet), boursier de l’Institut suédois (Svenska Institutet), doctorant à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Pour citer cet article : Cyril Coulet, « Suède. Quel espace politique pour la gauche radicale ? », Grande Europe n° 16, janvier 2010 – La Documentation française © DILA

 

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