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Belgique. La mouvance anticapitaliste en mal de consensus ? par Sophie Heine

[Belgique. La mouvance anticapitaliste en mal de consensus ? par Sophie Heine], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Des militants du mouvement Attac-Belgique manifestent devant la Bourse de Bruxelles contre le « capitalisme de casino ».
AFP / Benoît Doppagne

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Mis à jour le 12/01/2010

Introduction

En Belgique, la gauche radicale est représentée par plusieurs petits partis issus du communisme, auxquels s’est joint dans les années 1990 un mouvement altermondialiste, toutes formations amenées, face à la crise politique créée par les tensions entre flamands et francophones, à amollir leurs positions.


Belgique. La mouvance anticapitaliste en mal de consensus ?

Sophie Heine*

La gauche radicale en Belgique se compose de plusieurs petits partis que l’on peut, au premier abord, répartir dans les catégories classiques, même si, comme on le verra par la suite, les lignes de démarcation traditionnelles sont devenues nettement moins pertinentes au fil du temps. La gauche radicale est, par définition, à gauche des partis de gauche aux aspirations de plus en plus centristes, tels que les partis socialistes et écologistes. En son sein, on peut distinguer, d’un côté, la gauche communiste, qui se situait dans le sillage du bloc soviétique, et de l’autre, la gauche trotskiste ou marxiste révolutionnaire, pour laquelle la révolution russe a été dénaturée par le régime stalinien(1). Le Parti communiste (PC) appartient, de par son histoire, à la première mouvance. Le Parti du travail de Belgique (PTB), s’il a adopté une approche similaire, s’est inscrit au départ dans le courant maoïste et est né plus tardivement, lors des mouvements étudiants de 1968(2). La Ligue communiste révolutionnaire (LCR), quant à elle, est rattachée au trotskisme et membre de la IVe Internationale(3). Ces partis sont tous très faibles sur le plan électoral, ne dépassant pas 2 ou 3 % des voix lorsqu’on additionne leurs résultats à l’échelle nationale(4).

Points de repère

Nature de l’État : monarchie fédérale

Nature du régime : parlementaire

Parlement : bicaméral. Chambre des représentants : 150 membres ; Sénat : 71 membres

Chef de l’État : le roi Albert II depuis le 9 août 1993

Chef du gouvernement : Yves Leterme nommé en mars 2008, écarté en décembre 2008 et revenu à cette fonction le 25 novembre 2009 suite à la nomination de son prédécesseur Herman Van Rompuy à la présidence du Conseil européen

Majorité parlementaire (élections du 10 juin 2007) : au niveau fédéral coalition fédérale de cinq partis (chrétiens-démocrates et libéraux respectivement flamands et francophones, Parti socialiste francophone)

En Flandre : coalition de centre droit (chrétiens-démocrates, socialistes et autonomistes de la Nouvelle alliance flamande)

En Wallonie et à Bruxelles : coalitions de centre gauche (socialistes, centristes et écologistes)

À ces divers courants est venue s’ajouter une tendance qui a renouvelé la typologie classique de l’extrême gauche. Dans la décennie 1990, l’opposition à la mondialisation néolibérale a donné naissance au mouvement altermondialiste qui a suscité un engouement certain pendant plusieurs années. L’une de ses originalités réside dans ses formes d’organisation : les principes présidant au fonctionnement de ses « forums » (locaux, régionaux et mondiaux) sont inspirés par la méfiance libertaire envers toute centralisation et hiérarchisation du pouvoir et reposent sur les idées d’horizontalité, de délibération et de valorisation de la diversité des positions(5). En Belgique, on trouve dans cette mouvance, outre les ONG de développement, la plupart des acteurs habituels de la gauche politique et syndicale, mais aussi de nouvelles organisations comme l’association Attac(6). Si celle-ci regroupe des représentants de toutes les tendances mentionnées ci-dessus, une grande partie de ses militants est composée de déçus de la gauche parlementaire.

Du radicalisme en Belgique

Les tendances trotskistes et staliniennes de la gauche radicale belge ont longtemps partagé une même position selon laquelle le capitalisme ne pouvait être rendu moins barbare durablement à cause de sa propension intrinsèque à être sujet à des crises et à exploiter une partie de l’humanité. De ce point de vue, également, aucune véritable démocratie ne pouvait exister dans un système où les moyens de production étaient aux mains d’une minorité de puissants. L’alternative résidait donc dans le passage au communisme, fondé sur l’appropriation des moyens de production par la collectivité et permettant à l’ensemble des citoyens d’exercer leur souveraineté, en respectant cependant le principe « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Ce positionnement a été celui non seulement des différents courants de la gauche radicale mais aussi de la social-démocratie qui afficha pendant longtemps son anticapitalisme. La différence principale entre eux concernait les moyens à employer pour parvenir à leur fin, les premiers privilégiant la voie révolutionnaire(7) et les seconds estimant possible d’instaurer une société socialiste en réformant le système et les institutions en place(8).

Qu’en est-il aujourd’hui de ces lignes de clivage idéologique ? Comme dans les autres pays européens, la participation du Parti socialiste belge à la mise en place de l’État-providence a accentué son réformisme, qui des moyens envisagés a gagné la fin poursuivie. Il en est venu, de la sorte, à abandonner son objectif de sortie du capitalisme pour revendiquer une société plus juste mais où seraient néanmoins maintenus des rapports de production capitalistes. A partir des années 1980 et, plus encore, après la chute des régimes communistes est-européens, le réformisme de la social-démocratie a été profondément altéré dans la mesure où celle-ci s’est alignée peu à peu sur les diktats du libéralisme économique et a participé, certes souvent sans enthousiasme, au délitement progressif de nombreuses institutions de l’État social.

Ce glissement de la social-démocratie vers la droite s’est accompagné, au cours de la même période, d’un amollissement des courants de gauche radicale. Ainsi, le PTB semble avoir adopté aujourd’hui une position beaucoup plus réformiste, sur le plan tant idéologique que pragmatique. Il participe aux instances de pouvoir dans de nombreuses communes et, même s’il n’a pas, en interne, renoncé totalement à ses héritages stalinien et maoïste, il laisse de côté sa rhétorique marxiste et anticapitaliste lors des campagnes électorales(9). Le PC, qui a entrepris une critique plus en profondeur de son passé stalinien, a également évolué vers une approche plus réformiste sur le plan stratégique et sur le fond, sans toutefois avoir explicitement abandonné l’objectif de construire une société communiste(10). Quant à la LCR, elle reste opposée au capitalisme, prônant un passage au socialisme avec l’adoption, de prime abord, de mesures telles que la nationalisation des grandes entreprises et des banques, une diminution radicale du temps de travail ou la mise en œuvre d’un plan drastique de réduction des émissions de gaz à effets de serre(11). En ce qui concerne les moyens pour y parvenir, la Ligue semble, en revanche, avoir délaissé la voie révolutionnaire. Si elle continue à voir avant tout dans les réformes et les campagnes électorales des outils de mobilisation et de propagande et à mettre l’accent sur son implication dans les « luttes sociales », elle ne préconise plus la prise du pouvoir par les masses prolétaires recourant à la violence(12). Les courants historiques marxistes-révolutionnaires et communistes ont donc assoupli leurs positions dans les faits, mais sans avoir réellement débattu et reconnu cette évolution.

Ces divisions et confusions sont également présentes dans l’alter-mondialisme. Ainsi, l’association Attac est partagée entre, d’une part, une critique du néolibéralisme allant de concert avec une approche réformiste de type « social-keynésien » et, d’autre part, une dénonciation du système, de veine marxiste et clairement anticapitaliste. De même, si les altermondialistes défendent tous, sans exception, les droits fondamentaux (civils, politiques, sociaux et écologiques) dans leur acception la plus exigeante, ils divergent dans leur conception de la souveraineté populaire qui s’inspire soit de la démocratie représentative soit d’une démocratie plus directe. Sur le plan stratégique, cependant, le choix de la voie réformiste et du renoncement à des modes d’action révolutionnaires n’est pas controversé(13).

Pourquoi si faible ?

Le début et la fin des années 2000 furent particulièrement fastes pour le mouvement altermondialiste, qui, en tant que phénomène inédit et relais d’un mécontentement diffus, suscita un réel intérêt médiatique. Face aux dégâts sociaux causés par le « désencastrement » de l’économie du fait de la mondialisation des échanges et des flux de capitaux ainsi que des politiques libérales très dures des années 1990, l’altermondialisme promeut une vision de la société « réencastrant »(14) les rapports de production capitaliste et les mécanismes de marché grâce à un retour de l’intervention politique démocratique dans la sphère économique.

On a pu observer toutefois un essoufflement de ce mouvement(15), dû notamment à son incapacité à sortir d’une posture essentiellement critique et à faire émerger une voie alternative cohérente. Ses principaux acteurs divergent dès lors sur l’orientation à adopter, certains s’accrochant aux principes de pluralisme, d’horizontalité et de consensus, d’autres recherchant plutôt une clarification idéologique et des alliances politiques(16). Il existe aussi des raisons plus nationales de l’affaiblissement de l’altermondialisme. Ainsi, Attac en Belgique connaît une crise grave depuis plusieurs années qui n’est pas uniquement imputable à des évolutions internationales. Celle qu’a vécue Attac-France en 2005-2006 a certes influé négativement sur sa « petite sœur » belge, mais cette dernière pâtit également de ses propres difficultés de fonctionnement. En germe dès la naissance de l’association et portées à leur paroxysme vers 2004, elles ont laissé des traces profondes sur celle-ci et accéléré son déclin(17).

La faiblesse des courants politiques de la gauche radicale en Belgique est une question complexe. Une de ses principales causes tient au contexte institutionnel du pays, caractérisé par une forte « pilarisation »(18). La société belge est en effet segmentée en plusieurs ensembles d’organisations (syndicats, mutualités, mouvements de jeunesse, associations culturelles, organisations de femmes...) qui partagent une idéologie et des liens privilégiés avec un parti politique spécifique. Les trois grands « piliers » qui se sont constitués peu après la création de la Belgique, le libéralisme, le socialisme et le christianisme, assuraient un soutien populaire aux leaders politiques moyennant la fourniture de nombreux services(19). S’ils sont à présent beaucoup moins influents, ces piliers continuent de marquer fortement le paysage social et politique. Ainsi, la forte audience du Parti socialiste à Bruxelles et en Wallonie et du syndicat socialiste historique, la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB), expliquent en partie la faiblesse de la gauche radicale et communiste dans ces deux régions, tout comme la prégnance du pilier chrétien en Flandre a constitué un frein au développement de l’extrême gauche dans cette partie du pays.

Un autre facteur réside dans la « communautarisation » croissante de la politique depuis l’instauration d’entités fédérées dans les années 1970 : avec les demandes grandissantes de dévolution des compétences aux régions et communautés, le débat politique s’est peu à peu déplacé des questions sociales, économiques et politiques vers des enjeux de répartition du pouvoir(20). Or, les courants de la gauche radicale dont l’histoire s’est construite autour de questions liées à la lutte des classes n’ont pas vocation à se positionner sur de tels thèmes. En outre, la fédéralisation de la politique a entraîné la division de toutes les formations politiques en sections linguistiques différentes – flamandes et francophones –, ce qui n’a fait qu’amplifier les divergences idéologiques et les luttes de pouvoir déjà bien ancrées dans la tradition de la « petite gauche » belge.

Enfin, la faiblesse de la gauche radicale en Belgique découle également de l’incapacité de ses différents courants à se regrouper durablement autour d’un projet commun. De multiples tentatives de coalitions ont été faites lors d’échéances électorales(21) mais celles-ci étaient, la plupart du temps, conjoncturelles et n’ont jamais été précédées d’un travail de rapprochement militant et idéologique de fond. Elles ont donc toutes débouché sur des échecs, les tendances centrifuges que sous-tendent les désaccords idéologiques, stratégiques et organisationnels finissant par l’emporter.

La gauche radicale belge se distingue à la fois par ses divisions et sa faiblesse. Le courant altermondialiste, qui avait pourtant apporté un élan de fraîcheur à la critique sociale il y a une dizaine d’années, souffre aujourd’hui de handicaps fort similaires. Ceux-ci ont des causes structurelles, liées à la droitisation générale du monde politique depuis les années 1980 et à la chute des régimes communistes est-européens ainsi qu’à certaines caractéristiques institutionnelles propres à la Belgique, telles que la pilarisation ou la prégnance des tensions entre flamands et francophones. Mais elles sont également imputables à l’incapacité des acteurs de la gauche radicale à dépasser leurs conflits en matière stratégique et organisationnelle et à entreprendre un réel rapprochement idéologique. Ce dernier passerait inévitablement par la réouverture du débat sur les concepts fondamentaux et leur redéfinition, avec pour objectif ultime une clarification des positionnements socio-économique, politique, identitaire et stratégique des différents courants.

Notes
(1) Manuel Abramowicz, La gauche radicale en Belgique, mémoire présenté à l’université catholique de Louvain, 2004 ; José Gotovitch et Anne Morelli, Contester dans un pays prospère. L’extrême gauche en Belgique et au Canada, Peter Lang SA, Bruxelles, 2007, 259 p.
(2) Manuel Abramowicz, « Le parti pro-chinois en Belgique dans son contexte historique », in Jean-Guillaume Lanuque et George Ubbiali, La Belgique sauvage. Les gauches radicales en Belgique francophone de 1945 à nos jours, Le Bord de l’eau, Lormont, 2009, 238 p.
(3) Il existe d’autres courants trotskistes en Belgique apparus après le premier et ne faisant pas partie de la IVe Internationale, tels que le Parti socialiste de lutte (ancien MAS) ou la Ligue communiste des travailleurs (LCT). Nous n’analyserons pas ici les courants anarchistes et de l’ultragauche, étant donné leur caractère très marginal.
(4) Cette faiblesse, en plus de leur division, empêche toute représentation parlementaire à l’échelle nationale, étant donné le seuil de 5 %, mais pas au niveau local, où la gauche radicale a une trentaine de députés. Voir Manuel Abramowicz, « David contre Goliath », Le Journal du Mardi, 5 mai 2009.
(5) Patrick Viveret, « Un autre imaginaire politique doit émerger » (entretien), Alternatives internationales, n° 3, décembre 2006.
(6) Association pour une taxation des transactions financières pour l’aide au citoyen.
(7) Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Le livre de poche, 1973, 121 p. (1ère édition : 1875).
(8) Emile Vandervelde, Le marxisme a-t-il fait faillite ?, L’Eglantine, Bruxelles, 1928, 237 p.
(9) Pierre Havaux, « L’extrême gauche met Marx en sourdine », Le Vif/L’Express, 29 avril 2009.
(10) Voir les textes publiés sur son site, http://www.particommuniste.be, et dans son journal, Le Drapeau Rouge. Ceux-ci sont surtout des critiques contre des attaques néolibérales et des propositions de réformes consistant à sauvegarder et à développer les institutions publiques et de redistribution.
(11) Eric Toussaint, « Le projet socialiste a été trahi. Il faut le réinventer au XXIe siècle » (entretien), La Gauche, 7 avril 2009.
(12) Historiquement, les marxistes révolutionnaires s’appuyaient sur l’approche développée par Rosa Luxemburg dans Réforme ou révolution ? Grève de masse, parti et syndicats, Maspero, Paris, 1969, 175 p. (1ère édition : 1906).
(13) Sophie Heine, « Le mouvement Attac en Belgique », Courrier hebdomadaire du Crisp, n° 2003-2004, 2008, 72 p.
(14) Ces termes font référence à la thèse développée par Karl Polanyi dans La grande transformation, Gallimard, Paris, 1983 (1ère édition : 1944), 420 p.
(15) Eric Agrikoliansky, « L’altermondialisme en temps de crise. Réflexions sur un déclin annoncé », Mouvements, 2007/2 (50).
(16) Eddy Fougier, « Où en est le mouvement altermondialiste : réflexions sur l’essoufflement », La vie des idées, 3 mars 2008, http://www.laviedesidees.fr/Ou-en-est-le-mouvement.html ; voir également la réponse apportée à ce texte par Geoffrey Pleyers, « L’altermondialisme : essoufflement ou reconfiguration ? Réponse à Eddy Fougier », La vie des idées, 21 mars 2008, http://www.laviedesidees.fr/L-altermondialisme-essoufflement.html
(17) Pour plus de détails sur Attac en Belgique, sa naissance, ses crises et ses caractéristiques idéologiques voir S. Heine, 2008, op. cit.
(18) Voir la définition de « pilarisation » et de « pilier » in Crisp (Centre de recherche et d’information socio-politiques), Vocabulaire politique
(19) Val R. Lorwin, « Conflits et compromis dans la politique belge », Courrier hebdomadaire du Crisp, n° 323, 1966 ;  Lucien Huyse, Passiviteit, pacificatie en verzuiling in de Belgische politiek : Een sociologische studie, Standaard Wetenschappelijk Uitgevrij, Antwerpen, 1970.
(20) J.-M. De Waele, P. Delwit, P. Magnette, Gouverner la Belgique. Clivages et compromis dans une société complexe, PUF, 1999, 308 p.
(21) En 2005, tous les courants de la gauche radicale excepté le PTB ont essayé de former une force commune, baptisé « Une autre gauche » (UAG) du côté francophone et « Comite voor an andere politik » (CAP) du côté flamand. Ces deux initiatives n’ont pas réussi à se rejoindre et si la première a fait long feu, la seconde a réussi à constituer des listes pour les élections législatives de juin 2007 mais a obtenu des résultats dérisoires. Aux élections régionales et européennes de juin 2009, les coalitions de circonstance (PC-PSL-LCR-PH au niveau bruxellois et LCR-PSL au niveau européen) n’ont pas recueilli de résultats significatifs.

* Politologue à l’Université libre de Bruxelles, chargée de recherches au Fonds de la recherche scientifique (FNRS), Bruxelles (Belgique)

Pour citer cet article : Sophie Heine, « Belgique. La mouvance anticapitaliste en mal de consensus », Grande Europe n° 16, janvier 2010 – La Documentation française © DILA

 

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