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Russie. L’émergence de mouvements alternatifs, par Henri Duquenne

[Russie. L’émergence de mouvements alternatifs, par Henri Duquenne], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Pour protester contre les licenciements et le non-versement des salaires, les salariés de l’usine de ciment de Pikaliovo (région de Léningrad) bloquent une autoroute reliant la ville à Vologda.
RIA Novosti/AFP – Oleg Zagorulko – 2 juin 2009

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Mis à jour le 12/01/2010

Introduction

En Russie, des mouvements d’initiative citoyenne se sont créés en réaction aux réformes du gouvernement et à l’impéritie des dirigeants locaux. Certains, en expansion, sans pour autant disposer d’élus, ont pour objectif de contester le système en place, tout en relayant les protestations locales.


Russie. L’émergence de mouvements alternatifs

Henri Duquenne*

L’expression « mouvements alternatifs » recouvre les collectifs et organisations de citoyens qui se sont formés ces dernières années en dehors des structures partisanes traditionnelles ainsi que du courant représenté par le parti du pouvoir Russie unie. Ce sont principalement des mouvements d’opposition à des politiques adoptées par les autorités, avant tout au niveau local, et qui affectent le quotidien des citoyens. De nombreux mouvements sont nés sur la base d’une contestation globale du système mais aussi à partir de luttes sociales au niveau d’un quartier, d’un secteur professionnel ou d’une couche de la population. Ils peuvent prendre la forme de partis politiques, d’organisations de jeunesse, de syndicats, d’associations, ou de groupes d’initiative.

Ces mouvements se situent grosso modo « à gauche » du spectre politique russe, à ceci près que nombre d’entre eux sont ouvertement apolitiques. Leurs revendications, faute de disposer de relais fiables et de pouvoir participer aux élections, ne sont généralement pas défendues dans le cadre parlementaire qu’ils ne rejettent pas forcément. Ils apparaissent comme des composantes des mobilisations sociales encore très diffuses et peuvent parfois être comparés aux mouvements « anti » ou « alter » plus ou moins radicaux de nos sociétés d’Europe occidentale.

Des initiatives multiples aux niveaux national et local

De nombreux mouvements politiques d’opposition comptant de quelques milliers à quelques dizaines de milliers de membres sont nés au niveau national ces dernières années. Les plus visibles d’entre eux sont d’orientation libérale et démocrate et présentés – à tort – dans la presse occidentale comme les principales, voire uniques, forces d’opposition en Russie. Le Front civique unifié (OGF) de Garry Kasparov (créé en juin 2005), l’Union populaire et démocrate de Russie (RNDS) de l’ancien Premier ministre Mikhaïl Kassianov (avril 2006), et le mouvement de jeunesse libéral Oborona d’Ilia Yachine (mars 2005) se sont regroupés avec le Parti national bolchevique (NBP) d’Edouard Limonov (mai 1993), le Parti républicain de Russie de Vladimir Ryjkov (novembre 1990), l’Avant-garde de la jeunesse rouge (AKM) de Sergueï Oudaltsov (mai 1999) et le mouvement Pour les droits de l’homme de Lev Ponomarev (novembre 1997) au sein de la coalition d’opposition Autre Russie créée en juillet 2006, à l’occasion d’un contre-sommet du G8 organisé à Saint-Pétersbourg. Cette coalition a beaucoup évolué et ne compte plus aujourd’hui dans ses rangs que l’OGF, le NBP, Oborona et le mouvement Pour les droits de l’homme. Elle forme le noyau dur de l’Assemblée nationale de la Fédération de Russie, fondée en mai 2008 en tant qu’alternative à la Douma d’État et qui regroupe 333 figures politiques de l’opposition et un conseil de 50 membres, et du mouvement démocrate unifié Solidarnost, créé en décembre de la même année.

Points de repère

Nature de l’État : République fédérale

Nature du régime : présidentiel fort

Parlement : bicaméral ; 450 députés à la Douma d’État et 178 membres au Conseil de la Fédération

Chef de l’État : Dimitri Medvedev depuis le 7 mai 2008

Chef du gouvernement : Vladimir Poutine (Russie unie dont il est président sans en être adhérent) depuis le 8 mai 2008

Partis du pouvoir (élections du 2 décembre 2007) : Russie unie, Russie juste (72 % des suffrages et 353 sièges à la Douma)

Autres partis parlementaires : Parti communiste de la Fédération de Russie, Parti libéral-démocrate (ultranationaliste)

Le Front de gauche a été créé le 18 octobre 2008 comme une « union libre d’organisations politiques et associatives et d’activistes individuels partisans d’un développement socialiste ». Il participe à la quasi-totalité des actions et manifestations organisées par l’opposition de gauche et d’extrême gauche. L’AKM de Sergueï Oudaltsov en est l’un des plus importants membres fondateurs, aux côtés de militants de partis et organisations communistes et de gauche plus ou moins radicaux. Des membres de l’Union de la jeunesse communiste, du Parti communiste de Russie / Parti communiste de l’Union soviétique, du Comité islamique de Geydar Dzhemal (créé en juillet 1995) et de l’Institut de l’action collective (IKD) de la sociologue française Carine Clément, créé en 2004, en forment le comité exécutif. Le Front de gauche et l’IKD, dont les militants sont de plus en plus actifs, principalement dans les manifestations à Moscou et dans les grands centres urbains, tentent de rapprocher les citoyens membres de petits mouvements et associations qui se créent au niveau local : l’Union des conseils de coordination (SKS) créé en juillet 2005 et le Conseil des groupes d’initiative (SIG) créé en avril 2008 participent de cette volonté.

Une des tendances les plus intéressantes en Russie est la multiplication des mouvements d’initiative citoyenne de tailles limitées, sans réelle organisation interne, rarement reliées entre elles et nées d’initiatives d’individus ou de petits groupes peu ou pas habitués à un quelconque militantisme(1). Les motifs de se mobiliser collectivement en Russie sont en effet nombreux. La société russe est toujours traversée par de profondes inégalités, mais elle est aussi une société où les règles et droits fondamentaux fixés par la Constitution et les textes de loi sont régulièrement bafoués par les autorités, à tous les niveaux. Les nouvelles mobilisations citoyennes se sont donc articulées autour de revendications et demandes extrêmement variées dans leur nature et leur dimension : liberté d’expression, équité du jeu politique, préservation des acquis sociaux, écologie, conditions de travail, combats pour le versement des salaires impayés, luttes contre les licenciements, contre les destructions urbaines liées aux grands chantiers urbains, les expulsions, pour le droit au logement, défense d’un service militaire humain, dénonciation de la corruption des fonctionnaires et des abus de pouvoir des forces de police.

Le Mouvement des initiatives civiques de Saint-Pétersbourg, créé en avril 2004, est à ce titre exemplaire. Né de la défense des droits des citoyens face aux conséquences des grands travaux d’urbanisme, il a ensuite élargi son champ d’action à la défense de l’espace de vie des citadins ainsi qu’à la revendication d’un système politique pluraliste et démocratique : protection des espaces verts, harmonie architecturale, sauvegarde des lieux et bâtiments historiques, maintien des jardins d’enfants et des écoles dans les quartiers, amélioration de la qualité des transports publics, mais aussi restauration de l’élection des gouverneurs de région, assouplissement de la procédure d’enregistrement des associations, financement public des campagnes électorales des partis politiques, publication des bilans des mandats des exécutifs régionaux.

Le TIGR (Société des citoyens d’initiative de Russie) est né en mars 2009 pour défendre les intérêts des automobilistes russes après les grandes manifestations de protestation contre les projets d’augmentation des taxes sur l’importation des véhicules d’occasion, qui ont eu lieu en décembre 2008 en Extrême-Orient russe. Le TIGR se définit aujourd’hui comme un mouvement plus large de défense des intérêts de la classe moyenne russe et il est avant tout présent dans les grands centres urbains : il dénonce la corruption des forces de police, la hausse des prix de l’essence, les conditions dans lesquelles sont menés les contrôles techniques.

Face à la faiblesse électorale des partis verts (Cèdre, créé en 1993, auquel a succédé en 2002 le Parti des Verts d’Anatoli Panfilov) et à leur orientation progouvernementale, plusieurs mouvements se sont formés au niveau local : Ecoperestroïka a été fondée en décembre 2008 à Saint-Pétersbourg ; la Résistance anarcho-écologiste de Roman Iouchkov avait été constituée en février 2003 à Perm. La plupart des régions russes voient naître des mouvements écologistes locaux en réponse aux nombreux cas de pollutions chimiques, pétrolières et radioactives résultant des activités des grandes industries.

Le paysage syndical russe dispose lui aussi de ses mouvements alternatifs. La Confédération du travail de Russie et la Confédération panrusse du travail, toutes deux fondées en 1995 et membres de l’Organisation internationale du travail, sont souvent qualifiées, par opposition à la Fédération des syndicats indépendants de Russie (FNPR), héritière du système syndical soviétique, de principaux syndicats « libres » et « alternatifs ». Elles ont signé le 16 juillet 2009 un accord de fusion de leurs structures, qui n’était toujours pas entré en vigueur six mois plus tard. Les syndicats Zatchita trouda (Protection du travail, créé en 1992) et Sotsprof (créé en 1989) s’étaient quant à eux regroupés courant 2002 pour fonder le Parti du travail de Russie. Ce dernier a rapidement revendiqué 10 000 membres mais s’est scindé en 2005 en raison des désaccords entre les deux principaux leaders.

Enfin, face à la montée des groupuscules d’extrême droite se sont formés, aux côtés des organisations de défense des droits de l’homme traditionnelles, des mouvements de jeunesse antifascistes se réclamant des courants skinheads d’extrême gauche, anarchistes ou apolitiques. Action autonome (créée en janvier 2002) se définit comme une « organisation anarcho-communiste interrégionale » de quelques centaines de membres qui prônent le communisme libertaire et se montrent particulièrement actifs dans les mouvements antifascistes et féministes des grandes villes. L’Union antifasciste a été constituée en octobre 2004 par des jeunes militants qui se sont rencontrés sur le forum Internet « antifa.ru » et compte aujourd’hui quelques centaines de membres dans une dizaine de régions russes. Les Moscow Trojan Skinheads (créés en 2005) regroupent, quant à eux, quelques centaines de jeunes activistes apolitiques de la région de Moscou. Pour combattre le racisme, la xénophobie et les mouvements néo-nazis en rapide expansion, ces militants organisent des concerts punk, ska, « oi ! », hardcore, déploient des banderoles dans les stades de football, lancent des campagnes d’affichage sauvage et de collage de stickers dans les transports publics… Les membres des groupuscules néo-nazis les considèrent comme des « ennemis de la nation » et publient leurs photos dans des rubriques « À abattre » de leurs sites Web. Depuis 2005, plusieurs militants antifas ont été sauvagement assassinés.

Modes d’action

Les actions menées par les mouvements alternatifs sont généralement classiques et pacifiques : manifestations, meetings, flash mobs, concerts, théâtre de rue, grèves, pétitions, dépôts de plaintes, procès, distribution de tracts, publication de journaux, de brochures, de livres, organisation de conférences et de séminaires de réflexion, large utilisation de l’Internet. Elles peuvent prendre parfois une tournure plus radicale, surtout lorsqu’elles sont le fait de groupes mieux organisés et plus politisés : grève de la faim, jets de projectiles, prise d’assaut et occupation de bâtiments publics ou d’entreprises privées, barrages de voies de communication, interruption de sessions parlementaires… Dans tous les cas, le recours à l’Internet et à la téléphonie mobile joue un rôle déterminant, car il permet une mobilisation quotidienne et rapide des militants pour des actions spontanées.

Les mouvements regroupés dans Autre Russie se sont distingués par l’organisation de Marches du désaccord auxquelles étaient conviés plusieurs partis et mouvements d’opposition. La première Marche a eu lieu le 16 décembre 2006 à Moscou et a réuni près de 5 000 personnes ; elle a été suivie par des dizaines d’autres, principalement à Moscou et à Saint-Pétersbourg mais aussi dans un certain nombre de grandes villes de province. Les slogans les plus repris sont les suivants : « Nous avons besoin d’une autre Russie ! », « La Russie sans Poutine ! », « Non à l’État policier ! », « A bas le pouvoir des tchékistes! ». Ces manifestations n’étant généralement pas autorisées par les autorités locales, elles sont réprimées par les forces de l’ordre qui, en outre, procèdent fréquemment à des dizaines d’arrestations préventives au domicile des activistes fichés, puis sur le terrain. Aussi les organisateurs sont-ils conduits à adopter des stratégies de diversion : le lieu de rassemblement est tenu secret jusqu’au dernier moment ou alors plusieurs rendez-vous sont communiqués de façon à multiplier les rassemblements. La dernière en date a été organisée le 31 décembre 2009.

Depuis 2002, les mouvements d’opposition de gauche et d’extrême gauche organisent chaque année, dans la capitale mais également dans les grandes villes de province, les Marches anticapitalisme qui regroupent de quelques centaines à quelques milliers de manifestants et qui se situent dans la lignée des manifestations altermondialistes. L’Union des conseils de coordination et le Front de gauche sont par ailleurs à l’initiative, le 25 octobre 2008, de la première Journée de la colère populaire dans toute la Russie, à laquelle ont participé plusieurs milliers de militants de mouvements écologistes, antifascistes, de défense des droits de l’homme et de groupes d’initiative sous le slogan « Le pouvoir sous contrôle civil ». Une deuxième Journée a été organisée le 14 mars 2009.

Nombre des mouvements alternatifs décrits ci-dessus étaient présents au premier Forum social de Russie qui a rassemblé près de 1 000 personnes dans les locaux de l’Université des sciences humaines de Moscou les 16 et 17 avril 2005. La deuxième réunion de ce type a pris la forme d’un contre-sommet du G8 du 13 au 16 juillet 2006 à Saint-Pétersbourg. Plusieurs forums ont également lieu au niveau local : ainsi, le Forum social de Sibérie a vu se tenir sa 5e édition du 8 au 10 août 2008 à Irkoutsk, tandis que celui de l’Oural et de la Volga fêtait sa création à Ijevsk les 18 et 19 avril 2009.

La plupart des mouvements politiques, syndicaux, écologistes et de défense des droits de l’homme d’ampleur nationale font usage de leurs liens avec des organisations internationales ou des personnalités politiques européennes pour convaincre celles-ci d’être leur porte-parole sur la scène internationale. Des mouvements d’initiative citoyenne peuvent également saisir le Président et le Premier ministre russes, en tant que garants suprêmes des libertés publiques et individuelles, d’une demande de désaveu des autorités locales lorsqu’ils estiment que celles-ci ont outrepassé leurs pouvoirs. Il arrive de temps à autre qu’ils obtiennent satisfaction, notamment s’ils réussissent, généralement par le biais de médias, à gagner l’opinion publique à leur cause.

L’exemple de la mobilisation de Pikaliovo (ville à 220 kilomètres à l’est de Saint-Pétersbourg) a été à ce titre exemplaire : après plusieurs mois de protestation contre les licenciements, les arrêts de production et le non-versement des salaires, les ouvriers de l’usine de ciment de cette ville et leurs proches ont bloqué une autoroute fédérale, provoquant des centaines de kilomètres d’embouteillages. V. Poutine s’est rendu en personne sur les lieux et a convoqué certaines des plus hautes figures de l’État ainsi que le richissime patron de l’usine. Dans une mise en scène très médiatisée, le Premier ministre russe a fait signer à ce dernier l’accord de reprise de la production et s’est engagé à ce que les salaires soient versés ce qui a été bénéfique à sa cote de popularité. La crise de Pikaliovo est symptomatique de la manière dont les autorités gèrent la crise : les plus hauts personnages de l’État en sont ressortis grandis là où les patrons et les élites locales ont été affaiblis. Mais le pouvoir n’entend pas voir ce scénario se répéter à l’infini. Un projet de loi punissant sévèrement les auteurs de troubles publics, notamment le blocage des routes, est actuellement examiné par la Douma.

Les autorités n’hésitent pas, par ailleurs, à tenter de corrompre les citoyens engagés en leur offrant de l’argent ou un emploi lucratif afin de casser les mouvements de l’intérieur, mais elles cherchent surtout à créer leurs propres réseaux sociaux alternatifs – sous contrôle et donc loyaux – dont elles assurent ensuite la promotion à grand renfort de publicité. Ainsi, plusieurs mouvements ont été infiltrés et ont fini par avoir à leur tête un représentant du pouvoir central ou du parti du pouvoir Russie unie.

Quelle place dans le paysage politique russe ?

La quasi-totalité des mouvements alternatifs décrits ici n’ont pas participé au dernier cycle électoral : soit ils se sont vu refuser le statut de parti politique par le ministère de la Justice, soit, quand ils en jouissaient, ils ont vu leur demande de participation aux élections rejetée par la commission centrale électorale, les critères d’enregistrement étant devenus extrêmement restrictifs. Les mouvements d’initiative citoyenne cherchent tous plus ou moins à s’allier, au moins temporairement, à un relais politique parlementaire fiable.

Actuellement, le Parti communiste de la Fédération de Russie (PCFR) est celui qui joue le plus souvent le rôle de tribune parlementaire pour les revendications sociales. Certaines individualités du parti Russie juste du président du Conseil de la Fédération Sergueï Mironov apportent un soutien aux mouvements d’initiative citoyenne.

De nombreux mouvements locaux délèguent au PCFR le rôle parlementaire qu’ils ne peuvent pas jouer. Ainsi, le Mouvement des initiatives civiques de Saint-Pétersbourg a signé un accord avec le PCFR fin 2006, à la veille des élections au conseil municipal de cette ville. Les membres du Mouvement se sont engagés à soutenir le Parti communiste, en mettant notamment ses militants à sa disposition lors de la campagne, en échange de quoi le PCFR devait se faire ensuite le porte-parole de ses revendications au sein du conseil. Selon plusieurs responsables du Mouvement, l’accord a été respecté : le groupe parlementaire communiste a par exemple obtenu du nouveau conseil municipal l’adoption de la loi de protection des espaces verts de la ville, qui avait été bloquée les trois années précédentes. Toutefois, les résultats des élections régionales et locales du 11 octobre 2009 montrent que peu de représentants des mouvements alternatifs inscrits sur les listes du PCFR ont été élus, principalement parce qu’ils n’étaient pas placés en position éligible.

Le PCFR affirme être en mesure de contenir la contestation sociale dans les limites admises par les autorités en abritant temporairement sur ses listes électorales certains acteurs de la contestation locale et en organisant des manifestations encadrées par son service d’ordre. Ses responsables estiment que cette stratégie lui permet d’obtenir des concessions de la part des autorités sur certains dossiers. Mais le PCFR a échoué dans ses diverses tentatives de devenir le principal pôle de rassemblement des forces de gauche, notamment parce que ses dirigeants privilégient des alliances ouvertement conservatrices et nationalistes. La multitude des mouvements qui se créent en dehors du cadre contrôlé par le PCFR prouve que ce dernier n’est pas en mesure d’initier ou de défendre l’ensemble des revendications sociales de la base.

Le tableau des revendications et mobilisations sociales dressé ici pourrait donner l’impression d’une société civile russe en pleine ébullition. La contestation sociale semble en effet s’amplifier année après année, mais le nombre de mouvements et de militants qui en sont porteurs demeure très faible. Plusieurs sondages montrent que la liberté d’association et d’union est le droit le moins précieux aux yeux de la population. Les Russes ne seraient-ils donc pas prêts à se battre pour leurs droits et libertés fondamentaux, s’en remettant, sur ce plan, entièrement à l’État ? Il faut sans doute y voir un héritage de la période soviétique et du rôle que devait jouer aux yeux des citoyens le parti-État tout puissant dans les domaines de la santé, du logement et des services sociaux. Le parallèle avec le droit d’association mis en pratique depuis plus d’un siècle en France montre que l’appropriation par les citoyens de revendications politiques et sociales prend du temps et que la mise en place de mécanismes démocratiques accélère ce processus. Tel n’est pas le cas dans la Russie d’aujourd’hui. La visibilité médiatique des différents mouvements d’opposition unis au sein de la coalition Autre Russie et la forte présence sur la Toile des mouvements locaux déforment quelque peu la réalité. L’importance de la mobilisation n’est pas pour autant proportionnellement inverse à sa visibilité virtuelle. Elle est avant tout très localisée en ce qui concerne les initiatives citoyennes et reste très morcelée en ce qui concerne les mouvements d’ampleur nationale.

Note
(1) Telles sont quelques-unes des observations faites lors du colloque international « Engagements, solidarités, lien social : penser les mobilisations collectives en Russie » organisé à Paris les 12 et 13 juin 2008 avec le soutien de l’IKD (Institut de l’action collective, Moscou), du Centre franco-russe de recherches en sciences sociales et humaines de Moscou, du CERCEC (EHESS/CNRS) et du CADIS (EHESS/CNRS). L’ensemble des interventions du colloque sont disponibles en ligne, en archives audiovisuelles, à partir du lien suivant : http://www.archivesaudiovisuelles.fr/1487/liste_conf.asp?id=1487.

* Doctorant de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, rattaché au Centre d’études et de recherches internationales (CERI)

Pour citer cet article : Henri Duquenne, « Russie. L’émergence de mouvements alternatifs », Grande Europe n° 16, janvier 2010 – La Documentation française © DILA

 

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