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Une recette russe : troc et étalon-or, par Patrick Kamenka

[Une recette russe : troc et étalon-or, par Patrick Kamenka], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Panneau publicitaire pour le Centre anti-crise dans une des principales avenues de Moscou.
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Mis à jour le 12/10/2009

Introduction

Touchée par la crise, la Russie a renoué avec la pratique soviétique du troc : c’est à faciliter ce type d’échange entre entreprises que s’emploie le Centre anti-crise de règlements et de marchandises, créé par un oligarque, au sein duquel peuvent aussi être utilisées des pièces d’or frappées à cet effet, les Golden.


Une recette russe : troc et étalon-or

Patrick Kamenka*

Que le recours au troc soit aujourd’hui préconisé en Russie comme solution à la crise prête à sourire. On ne peut, en effet, oublier que, durant la période soviétique, les prix n’étant pas des indicateurs de rareté et la monnaie ne remplissant que très partiellement ses fonctions, les entreprises avaient acquis un véritable savoir-faire en matière d’échanges directs de biens et de services avec leurs partenaires aussi bien nationaux qu’étrangers. Plus tard, dans la Russie post-communiste, la disparition brutale des subventions budgétaires et l’assèchement du crédit bancaire quasi gratuit ont conduit les entreprises, en mal de liquidités, à intensifier les opérations de troc. En fait, ce dernier n’amorcera un reflux très net qu’après le krach financier de 1998 qui, à bien des égards, a eu l’effet d’une catharsis.

Dans le contexte actuel de crise mondiale du système financier, qui a très durement frappé l’économie russe, alors en pleine phase de décollage, l’idée proposée aux entreprises par un oligarque de la première heure, Guerman Sterligov, de se passer autant que faire se peut de la monnaie est marquée au coin du bon sens. Certains acteurs de la vie économique russe, voire de pays occidentaux, reconnaissent d’ailleurs l’utilité d’un tel modèle dans les circonstances actuelles, tout en émettant des réserves sur un mode de fonctionnement relativement opaque et sur les véritables intentions de son fondateur. Par ailleurs, les élucubrations de ce dernier concernant l’extension de son système à l’ensemble de la planète et l’instauration d’un nouveau moyen de paiement, basé sur l’or, apparaissent tout aussi extravagantes que le personnage.

Faciliter les opérations de troc

Le Centre anti-crise de règlements et de marchandises (CARM) a été créé par Guerman Sterligov à l’automne 2008 et, en été 2009, il disposait déjà de près de quarante bureaux en Russie (32) et dans cinq pays étrangers (Ukraine, Kazakhstan, Hong Kong, Chine, Afghanistan, Royaume-Uni). Tous ces établissements constituent un réseau dont la mission est de collecter des informations sur les besoins et les offres des entreprises en marchandises, chaque requête adressée par celles-ci devant s’accompagner d’un dépôt de garantie égal à 2 % du montant estimé de la transaction, qui leur sera remboursé, une fois cette dernière menée à bien, ou sera reporté sur autre opération. Ensuite, l’échange, ou plutôt les échanges s’effectuent en plusieurs étapes (« marchandise-marchandise-argent »), la monnaie n’intervenant qu’en dernier ressort. La subtilité de ce système tient à ce que le troc n’est pas limité à une relation bilatérale ; bien au contraire, il peut impliquer jusqu’à six entreprises qui échangent entre elles des marchandises jusqu’à ce que l’une d’elles boucle le circuit en réglant, en monnaie, celle qui était au départ de la chaîne (voir schéma). Afin de pouvoir réduire à leur strict minimum les sommes d’argent en jeu, des comptes de clearing sont ouverts, dont la gestion est confiée à une institution « non bancaire » (sic !). Le CARM rencontrerait un certain succès auprès des entreprises : au début de l’été 2009, sur le seul segment russe du système, les contrats conclus par son truchement portaient sur un montant total de 9 milliards de roubles (205 millions d’euros) par jour, contre 3 milliards (68 millions d’euros) dans l’ensemble du réseau, domestique et international, trois mois auparavant.

Quand une transaction aboutit, 1 % de son montant est versé au bureau du CARM qui a servi d’intermédiaire. Cependant, ce ne serait pas ces commissions qui procureraient au Centre la plus grande part de ses revenus, mais plutôt les droits d’entrée dans le système dont doivent s’acquitter ceux qui souhaitent ouvrir un bureau : ils s’élèvent désormais à 100 000 euros, après avoir été revalorisés (30 000 euros initialement) pour dissuader les moins professionnels parmi les trop nombreux candidats, selon les dires de Guerman Sterligov, prêts à tenter l’aventure. Ces bureaux ont un statut de société à capital mixte dans laquelle le fondateur du CARM détient une part de 51 %. Il prévoit de porter leur nombre en Russie à 1 000 au cours de ces prochaines années et de s’installer à New York, Paris, Berlin... dans la foulée de l’inauguration en juin 2009 de l’Anticrisis Settlement and Commodity Centre dans l’une des nouvelles tours de la City, à Londres.

Le schéma marchandise marchandie argent copie

Les charmes de l’étalon-or

Constatant qu’à un moment ou à un autre la monnaie pouvait avoir son utilité, le CARM s’est doté de sa propre unité de compte : une pièce d’or d’un titre de 999 pour 1 000, ayant la valeur d’une once, d’une demi-once et d’un quart d’once, et dénommée « Golden ». Pourquoi l’or ? « Parce que c’est le moyen de paiement le plus fiable et le plus naturel que l’humanité a utilisé durant des millénaires », est-il précisé sur le site de Guerman Sterligov(1). Mais également parce que ce dernier a les plus grandes préventions contre le système bancaire : « Les banques ne peuvent être le pivot de l’économie, elles sont la perdition de toutes les économies ».

Les Golden peuvent être utilisés comme réserve de valeur, car permettant de mettre son épargne à l’abri des turbulences qui secouent monnaies et institutions financières. Mais ils peuvent servir également – et c’est là leur principale raison d’être – d’instrument de paiement au sein du réseau CARM. Il est donc proposé aux entreprises qui sollicitent ses services d’acquérir ces pièces d’or avec des roubles ou toute autre monnaie officielle, afin de régler toutes les opérations effectuées par son intermédiaire, où que ce soit sur la planète. Le CARM ne rencontre aucune difficulté pour frapper monnaie : pour le moment, il fait appel aux établissements monétaires de Kostroma (à 300 kilomètres au nord-est de Moscou) et de Krasnoïarsk (Sibérie orientale), qui dépendent de l’Institut d’émission. Mais il a l’intention d’externaliser cette opération vers la Colombie ou le Pérou où le prix de l’or est plus bas qu’en Russie.

Cette nouvelle activité du CARM en est à son tout début et la « masse » de Golden en circulation équivalait vers la mi-juillet à 1 million d’onces. Par ailleurs, jusqu’à présent, une seule transaction, au demeurant assez exotique, a été réglée en Golden : du café contre des tracteurs entre l’Ethiopie et la Suisse. Mais ce n’est pas pour décourager Guerman Sterligov qui rêve au jour où sa monnaie d’or sera devenue universelle, sonnant ainsi la fin des bulles financières dans le monde entier.

L’homme des contrastes

Guerman Sterligov n’est pas un nouveau venu dans le monde des affaires. En 1990, surfant sur la vague de libéralisation économique engendrée par la perestroïka, il a fait fortune en créant la première Bourse de matières premières de l’URSS, baptisée Alissa. A 23 ans, il devient ainsi le premier millionnaire du pays ; auparavant, il avait été exclu de la faculté de droit de l’Université de Moscou pour avoir déclaré à son professeur que le Parti communiste de l’URSS était à l’origine d’une des pages les plus sanglantes de l’histoire de l’humanité, puis il avait créé une société de services juridiques.

Le jeune millionnaire mène grand train et se dote de tous les attributs du « nouveau Russe » : il s’installe dans le quartier le plus huppé de Moscou et multiplie les preuves matérielles de son succès, des résidences à l’étranger aux gardes du corps en passant par les voitures de luxe. Puis il s’engage en politique, optant pour le patriotisme et la défense de l’orthodoxie. Il y sera toutefois moins habile qu’en affaires, à moins que ses slogans aient été peu attractifs : ainsi, il échoue en 2001, alors qu’il se présente au poste de gouverneur du territoire de Krasnoïarsk ; puis en 2003 à celui de maire de Moscou ; et enfin lors de l’élection présidentielle de 2004, de laquelle il doit se désister au motif que les signatures de soutien qu’il a collectées ne sont pas valides.

Cette tocade politique (Guerman Sterligov prétend aujourd’hui ne plus vouloir s’occuper de politique) lui coûte cher puisqu’il a englouti sa fortune dans la campagne électorale et contracté des dettes. Désormais « aussi pauvre qu’un rat d’église », selon ses propres termes, il brade ses affaires et se retire dans la région de Mojaïsk, à 80 kilomètres de Moscou, avec femme et enfants. Il s’y achète une ferme, opte pour l’ascétisme et l’élevage de moutons, vaches et autres volailles. L’ancienne icône des années 1990 s’est transformée en gardien de l’orthodoxie et de la moralité : Guerman Sterligov prône le retour aux valeurs traditionnelles et à la terre et voit dans la crise actuelle « une chance énorme, non seulement pour la Russie, mais aussi pour le monde entier. C’est une chance pour la jeune génération de vivre une existence normale ». Il appelle donc les habitants des grandes villes à s’installer à la campagne, afin d’éviter surpopulation, embouteillages et famine. « Il faut donner aux gens la possibilité de travailler. Pour cela il faut leur distribuer des terres gratuitement, par dizaines d’hectares, avec un droit de transmission des lopins, mais en excluant la possibilité de les vendre pour prévenir la spéculation ». Lui-même déclare avoir l’intention de donner ses propres terres et considère nécessaire de confisquer les terres agricoles non exploitées. Il est favorable à l’installation d’Européens qui, à l’étroit sur le Vieux Continent, trouveraient en Russie l’espace qui leur manque (et, accessoirement, repousseraient les Tadjiks trop présents à son goût).

Aujourd’hui, Guerman Sterligov mène une vie qui semblerait à d’autres schizophrénique, alternant entre la vétusté de son isba et l’hypermodernité de ses bureaux, sis au 26e étage d’une tour de Moskva-City, le nouveau quartier d’affaires de la capitale russe. Sur ses terres, il vit en quasi-autarcie avec sa famille, aguerrie au travail physique et nourrie de la lecture de la Bible. Il enseigne lui-même l’histoire à ses enfants et confie à des professeurs triés sur le volet le soin de leur donner des cours de mathématiques et de russe. Le reste, juge-t-il, est inutile. Pour lui, « seul un débile » peut envisager d’inscrire ses enfants à l’école, lieu de perversion où circulent drogues et alcool. Guerman Sterligov milite activement contre l’homosexualité et l’avortement (il a créé une fondation qui vient en aide aux mères). Pas de téléviseur ni d’ordinateur chez lui, qui tient à protéger sa famille contre les pollutions d’un monde corrompu. Ce qui ne l’empêche pas de se rendre chaque jour dans les bureaux du CARM, afin d’y régler ses affaires au moyen des technologies les plus modernes.

Ce patron atypique compte de nombreux détracteurs, notamment quelques anciens associés qui, selon la presse russe, lui réclameraient des dédommagements et seraient prêts à le poursuivre en justice. Guerman Sterligoff n’a cure de ces accusations et profite du mouvement d’intérêt suscité par le système qu’il a mis en place. C’est ainsi qu’il a été invité à expliquer son projet et à décrire son Centre anti-crise dans le cadre de l’Université d’été du Medef en septembre 2009. Toutefois, son site personnel ressemble fort à une tentative d’autojustification, afin, comme l’annonce Guerman Sterligov lui-même, de rétablir la vérité et ne pas donner crédit à toutes les bêtises qui circulent sur son compte dans les médias...

Note
(1) http://www.sterligoff.ru

* Journaliste

Pour citer cet article : Patrick Kamenka, « Une recette russe : troc et étalon-or », Grande Europe n° 13, octobre 2009 – La Documentation française © DILA

 

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