Retour
 
 

Grèce. À la recherche d’une place dans le monde, par Constantin Prévélakis

[Grèce. À la recherche d’une place dans le monde, par Constantin Prévélakis], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La Grèce et ses voisins.
Roberto Gimeno et Atelier de cartographie de Sciences Po, décembre 2008

Agrandir l'image

Mis à jour le 12/12/2009

Introduction

Depuis plusieurs décennies, les gouvernements grecs forment le rêve d’une Grèce « ayant voix au chapitre » sur la scène internationale, c’est-à-dire discutant avec ses partenaires sur un pied d’égalité. Le pays subordonne régulièrement sa position sur les dossiers concernant l’Union européenne à la résolution de ses « questions nationales ». Il demande à ses partenaires de faire preuve de souplesse, mais sans se montrer prête, de son côté, à lâcher facilement des concessions.


Grèce. À la recherche d’une place dans le monde

Constantin Prévélakis*

Aux yeux du politologue, du journaliste ou même du touriste curieux, la Grèce peut apparaître quelque peu schizophrène. D’un côté, c’est le pays qui, par la voix de son Président, Constantin Karamanlis, avait fièrement déclaré lors de son adhésion en 1981 à la Communauté économique européenne (CEE) : « Nous appartenons à l’Occident » ; membre donc de l’Union européenne (UE) et de l’OTAN, elle est le seul pays de l’Europe du Sud-Est à avoir rejoint la zone euro, traçant éventuellement la voie pour ses voisins balkaniques. D’un autre point de vue cependant, c’est l’allié douteux, l’élève indiscipliné du monde occidental, incapable, en dépit du soutien de ses partenaires, de se débarrasser de ses démons nationalistes et de ses préventions à l’égard de l’Occident.

Cette double image n’a pas manqué de susciter agacements et interrogations à plusieurs reprises : il suffit, ainsi, de penser à l’acharnement qu’Athènes a montré, depuis presque vingt ans, pour convaincre ses interlocuteurs dans les forums internationaux dont elle fait partie, sans grand succès d’ailleurs, que l’Ancienne république yougoslave de Macédoine devait renoncer à son nom avant d’être officiellement reconnue, quitte à provoquer l’incompréhension et même la colère des autres Européens. On pourrait multiplier les exemples : dans les années 1990, les partenaires de la Grèce avaient peu apprécié le soutien qu’elle avait apporté à la partie serbe dans les conflits yougoslaves. Par ailleurs, les changements de l’humeur hellénique vis-à-vis de l’adhésion turque à l’UE (appui sans réserve après des années d’irréductible opposition) paraissent à bien des égards hypocrites. En près de trente années d’appartenance aux institutions européennes, les agissements de la Grèce ont bien des fois suscité des grincements de dents à Bruxelles.

Saisir les grandes lignes de la politique étrangère grecque passe nécessairement par l’examen de ces deux images qui ne sont pas si irréconciliables qu’il y paraît. L’attitude d’Athènes sur la scène internationale est en effet le résultat d’un faisceau de tendances et d’épisodes plus ou moins lointains qui ont contribué à façonner le rôle que joue la Grèce dans le monde, lequel implique trois facteurs : le pays lui-même ; l’environnement régional dans lequel s’inscrivent les « questions nationales » grecques ; enfin, les grandes puissances, occidentales ou non, entre lesquelles la politique étrangère doit manœuvrer si elle veut s’affirmer.

Choix stratégiques et « questions nationales »

À la différence de ses voisins qui ont vécu l’expérience du communisme, c’est depuis plusieurs décennies que la Grèce a opéré ses principaux choix en matière de politique étrangère. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et au terme d’une guerre civile (1946-1949) qui a vu l’armée royaliste l’emporter – grâce à l’aide militaire américaine – sur les troupes communistes, le pays s’est rapidement arrimé à ce qu’on appelait alors le bloc occidental et à l’espace stratégique euro-atlantique. Membre fondateur du Conseil de l’Europe, il bénéficie du premier élargissement de l’OTAN en 1952. En 1961, c’est avec la Communauté économique européenne (CEE), nouvellement créée, qu’il signe un accord d’association. Officiellement candidat à l’adhésion après la chute du régime des colonels, en 1975, il devient membre à part entière de la CEE en 1981 et participe dès lors activement au processus d’intégration : en 2001, au terme de ce qu’on pourrait qualifier d’histoire à succès, la Grèce est admise au sein de la zone euro, étant le seul État de toute l’Europe du Sud-Est à être membre de l’Union économique et monétaire.

L’ancrage du pays dans les structures euro-atlantiques, symbolisé dans les années 1970 par l’expression « nous appartenons à l’Occident », a été de moins en moins contesté sur la scène politique intérieure. Lancée par les gouvernements conservateurs des années 1960 et 1970, cette orientation a été poursuivie par les socialistes qui dirigèrent plusieurs fois le pays à partir de 1981 (et eurent à gérer les quatre présidences grecques de la CEE puis de l’Union européenne) et on peut dire qu’en dehors de quelques franges à l’extrême droite et à l’extrême gauche du paysage politique, nul à Athènes ne préconise un abandon de ces choix.

Pour le monde politique et l’opinion publique cependant, les priorités de la politique étrangère grecque semblent être ailleurs. Plutôt que d’œuvrer à la sécurisation de l’espace euro-atlantique et à l’approfondissement des structures européennes, la diplomatie hellénique emploie l’essentiel de ses forces à gérer toute une série de problèmes que la Grèce partage avec ses voisins et son entourage balkanique et que le jargon politico-médiatique qualifie de « questions nationales ». Loin d’être de création récente, celles-ci ont constitué les priorités de la politique étrangère de l’État grec pratiquement depuis que ce dernier existe. Au XIXe siècle et au début du XXe, les « questions nationales » étaient liées à la réalisation de la « Grande Idée », c’est-à-dire au regroupement dans un même État-nation de toutes les populations grécophones peuplant les Balkans et l’Anatolie. C’est au nom de cette cause que la Grèce annexa la Macédoine méridionale, la Thrace et des îles de la mer Egée, mais elle ne parvint pas à conquérir l’Asie mineure. Ecrasée par les troupes turques menées par Mustafa Kemal en 1922, l’armée grecque se replia définitivement sur les rives ouest de la mer Egée, entraînant avec elle près d’un million et demi de réfugiés qui ne devaient jamais revoir leur patrie. Connu sous le nom de « catastrophe micrasiatique », cet épisode traumatisant fut suivi, après la Seconde Guerre mondiale, d’un nouvel échec à Chypre. Alors qu’Athènes espérait annexer cette colonie britannique peuplée d’une majorité de Grecs (et d’une importante minorité turque), il se retrouva englué dans un conflit avec la Turquie voisine qui aboutit en 1974, dans un contexte de tensions extrêmes, à la partition de l’île : au sud, la République de Chypre (internationalement reconnue) et soutenue par la Grèce ; au nord, la zone occupée par l’armée turque. Il s’en est suivi toute une série de différends avec Ankara au sujet de la délimitation de la mer Egée. Ces revers successifs furent à l’origine d’une réorientation du cours de la politique étrangère qui s’est progressivement repliée sur une posture essentiellement défensive.

Les « questions nationales » ont dès lors changé de nature. Après les reculs en Asie mineure et à Chypre, il s’est agi de défendre le territoire national face à des menaces plus ou moins réelles : le révisionnisme bulgare et les ambitions impériales italiennes dans l’entre-deux-guerres ; le bloc communiste qui jouxtait la frontière septentrionale du pays tout au long de la guerre froide ; avec de surcroît, à partir des années 1960, le conflit avec la Turquie au sujet de Chypre. Puis la fin de la guerre froide et le retour du nationalisme dans les Balkans ont fait apparaître de nouvelles frictions, la première d’entre elles étant liée à la déclaration d’indépendance de la Macédoine ex-yougoslave sous le nom (lourd, du point de vue grec, de revendications territoriales) de « République de Macédoine ». Actuellement, la gestion des tensions avec la Turquie (à commencer par celles découlant de la question chypriote) ainsi que la recherche d’une solution sur la dénomination définitive de l’Ancienne république yougoslave de Macédoine constituent les deux grandes « questions nationales » autour desquelles se structure la politique étrangère.

Les autorités grecques ont su inscrire ces « questions nationales » au sein des choix stratégiques du pays. Ainsi, la diplomatie hellénique a perçu son appartenance aux structures euro-atlantiques comme le meilleur moyen de faire pression sur ses adversaires et de leur imposer un règlement des différends qui lui soit favorable. L’une de ses principales armes dans ce but est son influence (et notamment son droit de veto) sur les processus d’élargissement de l’OTAN et de l’Union européenne vers les Balkans. Depuis 1999, elle en use habilement vis-à-vis de la Turquie pour obtenir de cette dernière des concessions dans les contentieux bilatéraux. En 2004, elle a forcé la main de ses partenaires européens pour qu’ils accueillent Chypre au sein de l’UE, malgré l’absence de résolution du conflit, ce qui transformait de fait ce dernier en querelle turco-européenne. Plus récemment, en avril 2008, le veto qu’elle a opposé à l’adhésion de la Macédoine à l’OTAN était pour elle un moyen d’amener Skopje à accepter la solution d’une dénomination composite (du type « Macédoine du Nord ») recevable par tous.

Ces positions, nous l’avons dit, ont bien souvent suscité l’incompréhension ou l’irritation des partenaires européens de la Grèce. Et pourtant, le Grec moyen est intimement persuadé que ces mêmes partenaires – et notamment les grandes puissances – sont tenus d’apporter un soutien sans faille au pays quand il est confronté à des difficultés diplomatiques. Le décryptage de cette relation complexe et empreinte de malentendus que la Grèce entretient avec le monde extérieur est fondamental pour saisir la politique étrangère menée par Athènes.

Face aux grandes puissances

Les relations de la Grèce avec les grandes puissances ont toujours été problématiques. Sa position stratégique à l’extrémité sud de la péninsule balkanique, au carrefour de l’Europe centrale, de la Méditerranée orientale, de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient en fait un passage obligé pour tout pays ayant des aspirations géopolitiques européennes ou mondiales. Ainsi, le territoire et l’espace maritime grecs sont-ils devenus des maillons essentiels de la stratégie menée par la Russie pour accéder aux mers chaudes, par la Grande-Bretagne et les États-Unis pour étendre leur influence au Moyen-Orient, par la France pour s’implanter en Europe orientale, etc. La présence et la rencontre de ces puissances sur l’échiquier balkanique ont joué un rôle fondamental dans la vie de l’État grec dont la création même, en 1830, a été le fruit d’une concertation entre les grandes puissances européennes (France, Royaume-Uni et Russie à l’époque) qui, dans le contexte tendu de la déstabilisation de l’Empire ottoman, désiraient trouver un compromis à leurs ambitions contradictoires. Dans la poursuite de ses objectifs (la « Grande Idée », puis la défense de son territoire), la Grèce a toujours dû composer avec ces puissances dont le soutien politique, militaire et économique lui était indispensable. Lors de la Première Guerre mondiale, le Premier ministre Eleuthérios Venizélos fit ainsi le choix risqué de s’allier avec les puissances de l’Entente en escomptant en retour leur appui aux ambitions grecques en Asie mineure. Trente ans plus tard, l’engagement aux côtés des États-Unis et de l’OTAN fut décidé dans l’espoir de gagner le concours du monde occidental pour le règlement des « questions nationales », à commencer par Chypre.

Dans ce cadre, la Grèce souffre du Kleinstaaterei, concept d’origine allemande qui désigne le syndrome d’un petit pays à la destinée largement tributaire de la volonté d’États plus forts que lui, dont les intérêts propres ne sont pas forcément compatibles avec ceux de leurs « protégés ». Dans le cas présent, une telle relation s’est avérée très difficile à gérer, car empreinte de déceptions répétées face à des grandes puissances incapables de comprendre ou, pire, se refusant ouvertement à prendre fait et cause pour la Grèce, et considérées dès lors comme largement responsables des malheurs du pays. L’historiographie nationale attribue ainsi la catastrophe « micrasiatique » à la « trahison » des alliés français et britannique qui, préoccupés de leurs seuls intérêts, auraient subitement adopté le parti de la Turquie. De même, les échecs répétés à Chypre sont en grande partie imputés à l’impérialisme américain qui aurait placé une plus forte mise sur Ankara que sur Athènes. Ce sont là les deux principaux souvenirs (parmi bien d’autres) qui grèvent la relation de la Grèce avec le monde extérieur et la conduisent, non sans un certain cynisme, à exiger de ses partenaires – comme preuve de leur loyauté – un soutien sans faille de ses positions à l’égard des « questions nationales ».

L’échappatoire européenne

Cette situation acrobatique – être dépendant d’alliés ne partageant pas les mêmes intérêts – n’a jamais échappé aux dirigeants grecs. Tout en déclarant que la Grèce appartenait à l’Occident, l’ancien président Constantin Karamanlis avait qualifié de « drame diachronique de la politique étrangère » l’obligation dans laquelle se trouve le pays de devoir toujours s’en remettre aux États-Unis et à l’OTAN pour la résolution des « questions nationales ».

Pour contourner cette difficulté, le souci de plus en plus affirmé de la diplomatie hellénique fut de rechercher avec ses partenaires une relation d’égalité, dans laquelle sa voix aurait le même poids que celle des autres. Il est évident que tel ne pouvait être le cas avec des puissances d’envergure mondiale comme le Royaume-Uni au début du XXe siècle ou les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, sans jamais renoncer à ses orientations fondamentales, Athènes s’est employé à s’intégrer au sein de groupements de petites ou moyennes puissances, au sein desquels le pays estimait avoir toute sa place. Dans les années 1930 déjà, la Grèce avait fondé avec quatre de ses voisins une « Entente balkanique » dans laquelle elle faisait jeu égal avec ses partenaires et qui, pensait-on à Athènes, pouvait à terme prendre un poids considérable dans la destinée d’une péninsule balkanique jusque-là soumise à la loi des grandes puissances. Ce projet fut sans doute insuffisamment mûri à l’époque, si bien qu’il ne put résister au déferlement de la Seconde Guerre mondiale.

Intervenue au lendemain du désastre chypriote de 1974, l’adhésion à la Communauté économique européenne s’inspire de la même démarche. L’Europe est ainsi apparue à la Grèce comme une échappatoire face aux limites que rencontraient ses relations avec les grandes puissances. Toujours est-il et quels qu’aient pu être les réticences mutuelles et les malentendus, qu’Athènes a sincèrement participé au projet européen, tout en caressant l’espoir de se ménager une meilleure place dans le monde.

Il reste à cet égard beaucoup à faire, et ce pari dépend, pour une grande part, du succès de l’intégration européenne. La diplomatie grecque elle-même ne s’affranchit que très lentement de la logique du Kleinstaaterei qui la conduit à percevoir le plus souvent sa relation avec ses partenaires européens sous un angle avant tout clientéliste. Le pays continue ainsi à subordonner presque toujours sa position sur les dossiers concernant l’Union européenne à la résolution de ses « questions nationales ». Elle demande à ses partenaires de faire preuve de souplesse, mais sans se montrer prête, de son côté, à lâcher facilement des concessions.

Depuis plusieurs décennies, les gouvernements grecs forment le rêve d’une Grèce « ayant voix au chapitre » sur la scène internationale, c’est-à-dire discutant avec ses partenaires sur un pied d’égalité et débarrassée du complexe du Kleinstaaterei. S’il se réalise, cet objectif permettra au pays de sortir d’un cadre diplomatique bloqué entre les « questions nationales » et les relations avec les grandes puissances et de réconcilier ses deux images contradictoires. Appartenir à une Union européenne élargie et approfondie est sans doute un atout majeur, mais celui-ci n’exercera son plein effet qu’avec un changement radical des mentalités, tant du côté européen que du côté grec.

Sélection bibliographique
• Richard Clogg, A concise History of Greece, Cambridge : Cambridge University Press, 1992 (257 p.), 2e édition en 2002 (308 p.).
• Georges Prévélakis, Géopolitique de la Grèce, 2e édition, Editions Complexe, Bruxelles, 2006, 143 p.

* Docteur en Histoire des relations internationales, Université de Paris-Sorbonne

Pour citer cet article : Constantin Prévélakis, « Grèce. À la recherche d’une place dans le monde », Grande Europe n° 15, décembre 2009 – La Documentation française © DILA

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires