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Slovaquie. Novembre 1989 - Novembre 2009 : une lecture amère de l’histoire, par Peter Nedoroscik

[Slovaquie. Novembre 1989 - Novembre 2009 : une lecture amère de l’histoire, par Peter Nedoroscik], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

10 décembre 1989, le célèbre dissident Vaclav Havel salue la foule rassemblée place Wenceslav, à Prague. Le 29, le célèbre dissident sera élu à la présidence de la République tchéco-slovaque.
AFP - Lubomir Kotek

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Mis à jour le 12/11/2009

Introduction

Rédacteur en chef de l’hebdomadaire slovaque Slovo, Peter Nedoroscik délivre à l’occasion du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, une analyse très personnelle et très caustique de cette période, qui a débouché, selon lui, sur un dévoiement des idéaux de 1989 et une atteinte sans précédent aux acquis sociaux de la population.


Slovaquie. Novembre 1989 - Novembre 2009 : une lecture amère de l’histoire

Peter Nedoroscik*

Cet article dont de larges extraits sont présentés ici, a été publié dans le numéro 38 de 2009 de l’hebdomadaire de centre gauche Slovo (Parole). La traduction, les titres et sous-titres ainsi que les notes de bas de pages sont de la rédaction de Grande Europe. L’auteur nous livre une analyse au vitriol des années de la transition en Slovaquie, ne retenant de cette période que l’immense désillusion de la société.

On verra d’ici peu s’agiter quelques ONG qui vivent principalement des deniers des contribuables états-uniens, quelques voleurs et menteurs notoires ayant agi sous le couvert de différents partis politiques ainsi que des médias, dans lesquels la moyenne d’âge des rédacteurs dépasse à peine vingt ans. Dans moins d’un mois [c’est-à-dire mi-novembre 2009], ce groupe, numériquement peu important va, cette année encore, s’autoproclamer porte-parole de la Slovaquie, en s’appropriant la célébration du vingtième anniversaire de la révolution de velours.

On se mettra, pour la circonstance, à discourir avec éloquence ; les mots vérité et liberté vont en grande pompe se substituer à ceux actuellement en vogue, propriété et succès. Il se pourrait même que quelqu’un s’avise de faire cliqueter le trousseau des clés de la liberté(1), comme le fit George Bush senior, à Prague le 17 novembre 1990, lors du premier anniversaire de la révolution de velours. Mais il est probable que cette fois-ci – contrairement à ce qui s’est passé durant la période que l’on va bientôt commémorer – la majorité de la population n’aura pas de rôle dans la pièce. Elle reconnaît même – dans une enquête d’opinion – qu’elle regrette le temps jadis, celui du « régime criminel ». (...) On ne peut cependant pas exclure que, pour donner du lustre aux festivités, les organisateurs distribuent quelques trousseaux de clés qui ne seront plus celles de la liberté mais celles de la réussite sociale. Faire preuve d’un brin de cynisme, n’est-ce pas être « in» de nos jours ? (...)

Le chemin parcouru par la Slovaquie durant ces vingt ans comprend trois étapes qui sont autant de révolutions, tant chacune d’entre elles marque une profonde modification de la société.

Acte I : la privatisation de masse par coupons

Cet épisode historique mériterait bien des commentaires. Ainsi que, par exemple, une campagne publicitaire dont le slogan prendrait la forme d’une question à l’impudence évidente : qu’y a-t-il de répréhensible dans le fait d’être riche ? La réponse sibylline des publicitaires – « rien du tout » – est correcte sur le fond, mais elle devrait être donnée par ceux-là mêmes qui se sont enrichis. Au moins comporterait-elle un peu de vérité. Comment est-il possible que le désir sincère d’un monde meilleur ait atteint, au bout de vingt ans, un tel degré de perversité ?

L’euphorie des débuts a vite cédé la place à la perplexité (...). La première étape, encore partagée avec les Tchèques(2), s’est ouverte dans la pénombre, au moment où le mot d’ordre était « d’éteindre les lumières». Cette métaphore est couramment utilisée dans la science politique pour désigner la période consécutive à un changement de régime, lorsqu’on reconfigure l’ensemble des institutions et des mécanismes de décision. Cela signifie, peu ou prou, que les lois nouvelles ne sont pas encore en vigueur tandis que les anciennes sont déjà abrogées. A la faveur de la cession du patrimoine de l’État sont entrés en scène des groupes « d’entrepreneurs » qui se sont montrés habiles à s’orienter dans le noir, certains ayant déjà acquis cette capacité sous le régime précédent.

Si la version officielle parle de privatisation de masse par coupons(3), dire qu’il s’agissait là de la première étape de la déprédation des ressources collectives serait plus exact. Le capitalisme a fait son entrée dans le débat public, pour devenir peu à peu le système à édifier, (...) l’esprit de sacrifice étant appelé en renfort.

La ceinture est le principal accessoire de ce premier acte. Ne prédisait-on pas qu’en se serrant suffisamment la ceinture nous allions, en dix ans, rattraper l’Ouest ? Mais dès ce moment, pour certains, elle s’est transformée en corde au cou : les chômeurs ont fait leur apparition ainsi que les sans domicile fixe, préfigurant le fameux rattrapage de l’Ouest. La désindustrialisation s’est abattue telle une tempête sur la Slovaquie. Les usines d’armement ont sombré et des vagues successives de privatisations ont plongé le pays dans l’incertitude et la peur. Vaclav Havel (alors Président tchéco-slovaque) n’avait pas encore eu le temps de manifester « sa mauvaise humeur »(4) qu’une recrudescence de nationalisme est venue emporter toutes ces émotions.

Acte II : le temps du repli

Cette étape débute lorsque Vladimir Meciar, juriste d’entreprise de profession, s’érige en « père de la nation »(5). Arrive avec lui un nouveau concept fondateur : le « capitaliste national ». Et ceux qui avaient acquis, lors de la précédente phase, une bonne vision de nuit se sont servis de cet atout dans un domaine qui, précisément, exige une acuité visuelle sans faille, le pillage des ressources nationales. Alors que dans les pays limitrophes, celui-ci allait de pair avec l’ouverture à l’économie mondiale et que l’investisseur étranger était tenu pour un dieu, en Slovaquie, le piédestal était réservé à l’ex-juriste d’entreprise. L’interprétation la plus courante de cette période – présentée parfois comme officielle – met l’accent sur le fait que, dans un contexte d’isolement politique de la Slovaquie, les règles démocratiques fondamentales et les principes de base de l’État de droit ont été étranglés. (...)

La Slovaquie se distinguait des autres pays par sa réticence à ouvrir ses portes aux capitaux étrangers. Or, malgré cette mauvaise volonté, les capitaux étrangers entraient tout de même. Sont apparus alors des associations de la société civile et des organisations non gouvernementales ainsi que des médias indépendants, tous financés par des fonds extérieurs avec pour seul objectif de préparer la première « révolution de couleur »(6). Leurs efforts ont été couronnés de succès aux élections législatives de 1998. Les couleurs n’étant pas encore à la mode, le choix de l’emblème s’est porté sur une chaîne de télévision, TV Markiza, portant un joli nom à consonance française(7).

Il ne faudrait cependant pas se laisser abuser par ce détail. On a retrouvé les mêmes acteurs et les mêmes pourvoyeurs de fonds dans les révolutions de couleurs ultérieures. Mais, pour des raisons obscures, seuls quelques initiés sont au fait de ce succès de la diplomatie slovaque ! Doit-on alors s’étonner que la succession des événements qualifiés de révolution des roses en Géorgie ou de révolution orange en Ukraine soit une copie conforme du scénario slovaque ? Des forces politiques se présentant comme progressistes, démocratiques et intègres, marchent, les premiers temps, coude à coude sous une bannière confectionnée par le marketing politique. Mais cette unité s’est brisée immanquablement une fois mis en route les premiers grands projets de privatisation (...).

Acte III : l’hégémonie des investisseurs

Après la révolution victorieuse de 1998 [c’est-à-dire l’éviction de Vladimir Meciar], la Slovaquie a connu une troisième vague de pillage sous couvert de privatisation et de dérégulation. Les entreprises stratégiques ont été vendues et les banques se sont mises à prêter aux « prix du marché ». Les prix ont explosé et l’on s’est souvenu de la ceinture dont l’étreinte sur les hommes politiques s’est desserrée pour se renforcer sur la population. Faut-il s’étonner, dès lors, du départ de la main-d’œuvre vers l’étranger et que, pour s’en tenir à cet exemple, la Grande-Bretagne ait pu se vanter de compter, pour la première fois dans son histoire, le plus grand nombre de serveurs et de serveuses ayant un diplôme universitaire en poche ?

Ce qui restait aux Slovaques, c’était la terre, de moins en moins souvent cultivée (...), des mains et des cerveaux à offrir aux investisseurs, à condition de leur proposer des prix largement concurrentiels. A commencé alors une nouvelle étape d’industrialisation, mais différente des précédentes : si celle menée par le régime communiste (après 1948) était fortement redevable à la qualité de la formation et de l’instruction, aujourd’hui la promotion de la Slovaquie au rang de « puissance de l’automobile » n’implique rien de tel. Certes, de nouvelles universités ont vu le jour, mais la qualité de l’enseignement qui y est dispensé laisse à désirer. (...)

L’arrivée en force des investisseurs étrangers ne profitera en rien à la population. La détérioration des services de santé en témoigne. L’accès aux soins est ainsi devenu plus difficile tandis qu’au nom de l’efficacité, le recours au ticket modérateur se généralise. Les hôpitaux ferment au même rythme que les liaisons assurées par les différents modes de transports publics (...). Par ailleurs, la natalité est en baisse, principalement, semble-t-il, à cause du poids des incertitudes d’ordre existentiel. Les liens intergénérationnels se distendent et les réseaux de solidarité volent en éclats. Désormais toute tentative d’aider, aussi peu que ce soit, des personnes âgées, est immédiatement qualifiée de populisme. Avoir 50 ans et plus est devenu un handicap et le débat public est de plus en plus pollué par cette assertion choquante : trop vieux !

Tout aussi néfaste est la dépendance du pays vis-à-vis de l’étranger, poussée à un point extrême. Ceux qui se donnent encore la peine de lire les analyses des économistes locaux (...) apprendront que la fin de la crise chez nous est tributaire avant tout « du moral des consommateurs en Allemagne et en France ».

Raccourci historique

Lorsqu’on veut qualifier cette époque révolue où le sort de la Slovaquie dépendait des humeurs des maîtres du Kremlin, on parle de période totalitaire. Quand le mot d’ordre « Pour toujours avec l’Union soviétique » auquel on ajoutait ironiquement « mais pas un jour de plus ! » a perdu toute raison d’être, nous sommes passés de l’ère totalitaire à l’ère de la liberté. Mais qu’en est-il, à présent, des droits de l’individu, tels qu’ils ont été réellement exercés pendant une brève période, en 1990 ? Aujourd’hui, si un quidam veut voir représentés ses intérêts par un parti politique, il n’a d’autre solution que d’y adhérer et rejoindre ainsi un réseau clientéliste réservé aux seuls membres. Par rapport à l’ère totalitaire, la seule différence est dans la gamme plus large de l’offre partisane.

Concernant la liberté d’expression, une analyse approfondie de la scène médiatique montre que tous les grands médias continuent, comme avant 1989, de diffuser le même point de vue sur les questions de société. Ceux qui devraient, par définition, faire exception, à savoir les médias publics, ne sont pas parvenus jusqu’à présent à faire entendre leur différence, car soucieux avant tout de se faire « la voix de son maître ». Il existe, certes, des médias plus critiques, mais ils peinent à survivre économiquement et, tout compte fait, remplissent une fonction comparable à celle du samizdat de jadis. Plaider aujourd’hui pour davantage de droits sociaux, c’est prendre le risque de prêter le flanc aux ricanements ou de se voir traiter de bolchévik ou de communiste. (...) Et pourtant le nombre de ceux que l’on déclare subitement « inutiles » est en augmentation. Ici ou là, on voit en effet les investisseurs étrangers se retirer de Slovaquie, à cause des revendications salariales de syndicats irresponsables qui les poussent à délocaliser leur activité en Ukraine.

Pour pouvoir donner aujourd’hui tout son sens à la commémoration des événements intervenus il y a vingt ans, il faudrait appeler la population à descendre dans la rue pour protester contre ce qui se passe et redonner ainsi aux gens ordinaires un peu de dignité. Or, qui à ce jour, à part les néonazis et les néofascistes, est en mesure de mobiliser les foules ? Au risque de voir la Slovaquie s’engager dans une nouvelle phase de repli, cette fois sans la moindre équivoque. Ainsi, le poste de Premier ministre, naguère occupé par l’ex-juriste d’entreprise, est aujourd’hui lorgné par un ancien maître d’école, Marián Kotleba, chef du mouvement d’extrême droite Slovenska Pospolitost (Communauté slovaque), lequel a été interdit et dissous en 2006. (...)

Traduit du slovaque par la rédaction

Notes
(1) Les clés de la liberté sont celles du coffre dans lequel était conservée la Déclaration de Pittsburg qui, en 1916, scella l’accord politique des Tchèques et des Slovaques en exil, devant déboucher sur la fondation de la République tchécoslovaque en 1918.
(2) La partition de la Tchécoslovaquie sera effective le 1er janvier 1993.
(3) La « grande privatisation » par coupons (loi fédérale du 26 février 1991) a concerné les trois quarts de la population adulte de la Fédération tchéco-slovaque, soit 8,5 millions de personnes. En Slovaquie, une première vague (mai 1992 - juin 1993) a porté sur 700 entreprises d’État, dont 500 furent entièrement ou partiellement privatisées selon cette méthode. La seconde (514 entreprises), très controversée en raison de son opacité, a amené le Parlement slovaque à mettre fin, en juillet 1995, à cette modalité. Les coupons ont été échangés contre des obligations d’État.
(4) Vaclav Havel démissionne de son poste de Président de la Fédération en juillet 1992.
(5) Vladimir Meciar est apparu sur la scène politique en 1989, dans le sillage du mouvement citoyen Public contre la violence. D’abord ministre de l’Intérieur du gouvernement slovaque, il en devient le chef en 1990 ; révoqué en 1991, il revient dès 1992 au poste de Premier ministre dont il ne sera évincé qu’en 1998.
(6) Ce terme, appliqué ici à la situation slovaque, a été utilisé pour la première fois à propos de la révolution des roses qui s’est déroulée en Géorgie, fin 2003-début 2004.
(7) TV Markiza, principale chaîne de télévision privée slovaque, est financée par le groupe américain CME (Central European Media Enterprises). Elle était dirigée, jusqu’à son limogeage en 2005 par le Département d’État américain, par Pavol Rusko qui a fondé en 1997 un parti libéral, l’Alliance du nouveau citoyen (ANO), lequel contribuera à l’éviction de V. Meciar en 1998. En juillet 2007, CME a acquis 20 % du capital restant de la chaîne et en est devenu l’unique propriétaire. Il possédait à cette même date douze chaînes de télévision et de radio dans les pays d’Europe centrale et orientale.

* Rédacteur en chef de l’hebdomadaire slovaque Slovo

Pour citer cet article : Peter Nedoroscik, « Slovaquie. Novembre 1989 - Novembre 2009 : une lecture amère de l’histoire », Grande Europe n° 14, novembre 2009 – La Documentation française © DILA

 

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