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Islande. Une sortie de crise difficile, par Antoine Jacob

[Islande. Une sortie de crise difficile, par Antoine Jacob], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Reykjavik. Le Parlement islandais vote en faveur de la candidature du pays à l’Union européenne le 16 juillet 2009.
AFP / Halldor Kolbeins

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Mis à jour le 12/08/2009

Introduction

Gagnant des élections législatives anticipées du 25 avril 2009, le gouvernement de centre-gauche de la social-démocrate Johanna Sigurdardottir devra faire montre de beaucoup d’habileté pour gérer les conséquences d’une crise financière sur laquelle il lui faut faire toute la lumière et pour négocier avec l’Union européenne une adhésion qui partage opinion publique et classe politique.


Islande. Une sortie de crise difficile

Antoine Jacob*

Surnommée « sainte Johanna » par certains de ses compatriotes, Johanna Sigurdardottir parviendra-t-elle à trouver une issue à la plus grave crise qu’ait eu à traverser l’Islande depuis la proclamation de son indépendance en 1944 ? Personne n’attend des miracles de la première femme à être à la tête d’un gouvernement sur cette île de l’Atlantique Nord. Mais une bonne partie de la population voit en elle la personnalité la mieux à même de conduire la nation à travers les turbulences actuelles. C’est à ce titre qu’une majorité d’électeurs ont voté pour le Parti social-démocrate, dont Johanna Sigurdardottir portait les couleurs lors des élections législatives anticipées du 25 avril 2009, provoquées par la démission – trois mois plus tôt, sous la pression de la rue – d’un gouvernement dirigé par les conservateurs. Cette ancienne hôtesse de l’air incarne, pour bon nombre d’Islandais, une certaine rupture face à une petite élite politique discréditée à leurs yeux pour n’avoir pas su éviter l’effondrement de l’économie et de la monnaie nationales, voire pour y avoir contribué par une politique ultralibérale inconsidérée.

Pourtant, à l’âge de 66 ans, Johanna – tout le monde s’appelle par son prénom sur l’île – est loin d’être une novice en politique. Réélue sans coup férir à l’Althing (le Parlement) depuis qu’elle y est entrée en 1978, elle a occupé neuf ans durant, dans divers gouvernements, le même et unique portefeuille des affaires sociales, ce qui en dit long sur ses idéaux. Cette personnalité au train de vie modeste, y compris au plus fort de la prospérité économique des années 2000, a toujours bénéficié d’une image « sociale », à l’écoute des citoyens les moins favorisés. Son homosexualité assumée n’a pas joué contre elle. D’un naturel réservé, elle passe aussi pour être une femme d’un grand dévouement, d’où son sobriquet que d’aucuns utilisaient pour se moquer. Ce trait de caractère, démodé dans l’Islande des nouveaux riches, lui vaut aujourd’hui, notamment depuis sa nomination au poste de Premier ministre en février 2009, popularité et respect.

Ce n’est pas de trop, lorsqu’on doit gouverner – avec une coalition de centre gauche – un pays à la dérive et assumer une politique d’extrême rigueur imposée par les errements d’hier. Les quelque 320 000 Islandais tentent de se remettre d’une tempête financière qui fit de leur île la première victime parmi les États, à l’automne 2008, dans la foulée de la faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers. En quelques semaines, la fragile couronne islandaise chuta de près de 50 %. A court de liquidités, les banques locales – dont l’endettement excédait alors plus de dix fois le PIB islandais – ne purent plus faire face à leurs engagements. En octobre 2008, les trois principaux établissements furent nationalisés en catastrophe par le gouvernement – alors dirigé par le parti conservateur de l’ex-Premier ministre Geir Haarde, allié aux sociaux-démocrates – pour sauver ce qui pouvait l’être encore. Des restrictions de change furent imposées, pénalisant les entreprises et les ménages. Pour éviter le naufrage complet de l’État islandais, le Fonds monétaire international (FMI) dut lancer son premier programme d’aide à un pays occidental depuis 1976. Il lui attribua un prêt de 2,1 milliards de dollars, auxquels s’ajoutèrent 3 milliards de dollars accordés par les pays nordiques, la Russie et la Pologne.

Le « pacte de stabilité » pour la reprise économique

Neuf mois après l’ « octobre noir », l’Islande panse toujours ses plaies, sans pouvoir encore évaluer l’ampleur exacte des dégâts, ni combien de temps il lui faudra pour se remettre. Quasi inexistant avant la crise, le chômage était de 9,1 % au deuxième trimestre 2009. Le chef de la Direction du travail, Gissur Petursson, s’attend à une nouvelle aggravation durant l’automne. Chez les quelque 9 000 travailleurs d’origine étrangère restés sur place – presque autant sont partis depuis la fin de 2008 –, le chômage atteint 22 %. Polonais, Lituaniens, Asiatiques, ils étaient nombreux à œuvrer dans divers secteurs, en particulier dans le bâtiment, où l’activité s’est effondrée en un rien de temps. Au cours des cinq premiers mois de 2009, le nombre total de faillites d’entreprise a crû de 37 % par rapport à la même période de l’année précédente. L’inflation, alimentée par la hausse des prix des produits importés (à cause de la chute de la couronne), tourne désormais autour de 12 %, après un pic au-dessus de 18 %.

Ces statistiques ne dévoilent qu’une partie de la réalité au quotidien. Bon nombre de ménages sont fortement endettés pour avoir contracté, avant la crise, des emprunts indexés sur l’euro, le yen ou le franc suisse, à des taux d’intérêt nettement plus favorables que ceux appliqués aux prêts libellés en couronnes, sans avoir imaginé, un seul instant, les conséquences qu’aurait la chute de cette monnaie sur leurs remboursements. À l’heure actuelle, plus de 40 000 Islandais ont obtenu un crédit en devises étrangères, bien souvent pour acheter une voiture. Et 10 % d’entre eux ne parviennent pas à faire face à leurs obligations. Les soupes populaires, organisées par trois associations caritatives, attirent plusieurs centaines de personnes par jour et ne s’arrêteront que pendant deux semaines en juillet-août 2009, contre six prévues initialement.

En juin, Johanna Sigurdardottir a déclaré que la situation économique du pays était « pire qu’on ne s’y était attendu ». Le produit intérieur brut (PIB) islandais devrait reculer de 10,6 % en 2009, selon des prévisions du ministère des Finances datant de mai. Le gouvernement tente de sauver ce qui peut l’être de l’État-providence, tout en commençant à effectuer les coupes claires exigées par le FMI en échange de son prêt. Dans tous les ministères, les services publics et les communes du pays, le mot d’ordre est à la réduction des dépenses, même si le plus gros reste à venir. Par exemple, les écoles secondaires devront tailler dans leurs budgets à hauteur de 5 % et les universités de 8,5 % en 2010. Et ce, alors que les Islandais seront plus nombreux (+ 7 %) à entreprendre des études à la rentrée 2009, en réaction à la montée du chômage.

À la lumière de ces données, les partenaires sociaux, le gouvernement et les représentants des collectivités locales ont conclu, le 25 juin 2009, un « pacte de stabilité ». L’accord, qui concerne la quasi-totalité des 160 000 salariés de l’île, a pour objectif de « favoriser la reprise économique » et court jusqu’à la fin de 2010. Il prévoit une réorganisation du secteur bancaire d’ici novembre 2009, la levée des restrictions de change et une baisse progressive des taux d’intérêt (ils sont passés de 13 % à 12 % en juin). Le gouvernement a imposé le principe de nouvelles hausses de l’impôt sur le revenu et des taxes indirectes, pour ramener le déficit budgétaire, fin 2010, à 10,5 % du PIB au maximum. Ces mesures fiscales devraient rapporter l’équivalent de 232 millions d’euros, tandis que les restructurations et coupes budgétaires visent à économiser 390 millions.

Les syndicats de salariés ont toutefois obtenu que ledit pacte inclue une hausse des salaires les plus bas, équivalent à 75 euros par mois. Promise – avant la crise – pour mars 2009, cette mesure n’a donc pas été annulée mais seulement reportée à novembre, décision interprétée, du côté des employeurs, comme une concession accordée par le gouvernement pour « acheter » la paix sociale en ces temps difficiles. Pour le Parti de l’indépendance, principale force politique de l’île depuis l’indépendance et désormais dans l’opposition après dix-huit ans aux affaires, l’accord conclu est une étape importante, mais les hausses d’impôts annoncées « risquent de ralentir la reprise économique ».

Adhérer à l’Union européenne ?

Depuis qu’elle dirige le gouvernement, Johanna ne manque pas une occasion de plaider pour l’adhésion de son pays à l’Union européenne (UE) et son intégration à la zone euro. À ses yeux, c’est « le seul moyen possible » de parvenir à redresser la situation dans le domaine financier. L’Islande est l’État le moins peuplé au monde battant encore sa propre monnaie et ce qui faisait naguère la fierté des habitants est perçu aujourd’hui comme un handicap dans un monde de plus en plus global. Mais les résistances demeurent fortes sur cette île ayant vécu, des siècles durant, sous domination norvégienne puis danoise. Les sociaux-démocrates – les seuls à avoir adopté une position unanime sur la question – ont réussi à convaincre leur partenaire au sein de la coalition gouvernementale que le pays devait poser sa candidature à l’UE. Pourtant, le parti « gauche-vert » (Vinstrigræn) qui rassemble des écologistes, des ex-communistes, des pacifistes et des féministes, est loin d’être enthousiasmé par cette idée.

Jusqu’à présent, la coopération entre les deux partis – majoritaires à eux deux, avec 34 députés sur 63 – n’a guère eu à souffrir de ce dossier délicat, mais des tensions ne sont pas à exclure lorsque sonnera l’heure du choix définitif. Pour le moment, Reykjavík a formellement fait acte de candidature à l’UE le 23 juillet, une semaine après un vote en ce sens de l’Althing (33 députés pour, 28 contre, deux abstentions). Les autorités islandaises espèrent profiter de la bienveillance suédoise de l’UE durant le second semestre 2009. Stockholm s’est dite prête, dans la mesure du possible, à accorder la priorité à ce dossier. Le gouvernement islandais prendra la décision finale de rejoindre ou non l’UE, une fois conclues les négociations d’adhésion avec Bruxelles. Le cas échéant, les Islandais – encore très divisés sur le sujet – seront alors appelés à se prononcer par référendum, celui-ci n’étant que consultatif. Mais le Premier ministre s’est engagé à respecter le résultat des urnes. Selon elle, une entrée effective au sein de l’institution européenne pourrait avoir lieu d’ici deux à trois ans, dans la mesure où la législation islandaise a été mise en conformité avec un bon nombre de directives européennes depuis son adhésion à l’Espace économique européen (EEE), en 1994. L’île est également membre de l’Espace Schengen.

Mais encore faudra-t-il convaincre l’UE de laisser à l’île le contrôle de ses considérables ressources halieutiques. S’il y avait « le moindre doute sur la question », Johanna a affirmé à ses homologues nordiques, le 15 juin lors d’une réunion du conseil nordique, qu’elle renoncerait à l’adhésion. Les Islandais se targuent de pratiquer la pêche d’une manière beaucoup plus raisonnable que les États membres de l’Union. Certes, la part de cette activité dans le PIB de l’île est passée de 16 % à 7 % en moins de trente ans, mais les produits qui en sont issus représentent encore un quart des exportations du pays (ces parts relatives devraient augmenter avec la débâcle du secteur financier). Un peu délaissés par la classe politique au cours des dernières années au profit de la finance, les industriels de la pêche sont à nouveau courtisés. Avant sa démission, le gouvernement de Geir Haarde avait fait un geste en leur faveur, en augmentant d’un cinquième les quotas de prise de morue, le plus précieux des poissons pêchés au large de l’île.

La faillite de la banque en ligne Icesave, source de tensions entre Reykjavík et Londres

Avant même de pouvoir imaginer rejoindre les instances euro-péennes, le gouvernement islandais se doit de clore un dossier : le dédommagement de centaines de milliers d’épargnants britanniques et néerlandais dont les économies ont disparu avec la faillite d’Icesave en octobre 2008, la succursale en ligne de la puissante banque Landsbanki, qui s’était fait une importante clientèle en offrant des taux particulièrement alléchants. L’affaire avait entraîné une dégradation des relations entre Londres et Reykjavík. Pour calmer une opinion publique très remontée, Gordon Brown, le Premier ministre britannique, avait gelé les avoirs bancaires islandais au Royaume-Uni... en se prévalant de la législation anti-terroriste ! Les Islandais lui en ont beaucoup voulu et estiment, aujourd’hui encore, que cette mesure a précipité la faillite de Kaupthing, l’autre grande banque de l’île.

Selon la réglementation en vigueur au sein de l’EEE, c’est à l’État islandais de prendre en charge le dédommagement des épargnants spoliés d’Icesave. Un accord précis sur la procédure à mettre en place à cet effet a été implicitement exigé par le FMI préalablement au versement de tranches supplémentaires de crédit, ainsi que par Londres qui y conditionne l’ouverture éventuelle de négociations d’adhésion à l’UE. Une solution a été rendue publique le 7 juin 2009 : le Royaume-Uni et les Pays-Bas avanceront respectivement 2,68 milliards d’euros et 1,2 milliard à l’Islande pour qu’elle puisse faire face à ses obligations. Ces emprunts devront être remboursés en quinze ans ; mais pendant les sept premières années, le pays n’aura à acquitter que les intérêts (à un taux de 5,5 % par an), le reste étant couvert par la vente des actifs britanniques de Landsbanki.

Toutefois, pour entrer en vigueur, cet accord doit être approuvé par l’Althing, ce qui n’était toujours pas le cas à la fin du mois de juillet 2009. Les débats ont tourné au vinaigre. L’opposition de centre droit a dénoncé le niveau, prohibitif à ses yeux, des taux d’intérêt et regretté que le gouvernement ait choisi de passer sous les fourches caudines britanniques plutôt que de porter l’affaire devant la justice. À gauche également, on estime excessive l’addition à régler par un pays déjà fortement endetté. Dès le lendemain de la publication de l’accord, quelque 900 personnes ont manifesté devant le Parlement, avec des panneaux stigmatisant « Iceslave », un jeu de mot mêlant Icesave et slave (esclave, en anglais). Ce rassemblement, au son des casseroles, n’était pas sans rappeler ceux qui, organisés quotidiennement à partir de la mi-janvier, finirent par entrainer la chute du gouvernement de centre droit. Pour Johanna Sigurdardottir, ce test est primordial quant à sa capacité à faire adopter des mesures impopulaires. Le capital de confiance dont jouissait son gouvernement a déjà été entamé, selon le sondage publié le 29 juillet : 43 % des personnes interrogées ont déclaré soutenir le gouvernement, 57 % non.

Faire toute la lumière sur les causes de la débâcle financière

Autre dossier sensible pour la nouvelle équipe au pouvoir, il va lui falloir gérer les éventuelles suites judiciaires à donner aux agissements des banques islandaises et de l’État durant la crise. Au fil des révélations publiées par des médias plus irrévérencieux que naguère, la population a découvert combien les banquiers du pays avaient pris certaines libertés avec l’éthique et la gestion des avoirs de leurs clients. Prêts considérables accordés à des actionnaires « amis », alors que le naufrage semblait inévitable, valorisation exagérée d’actifs, ouverture discrète de dizaines de sociétés dans des paradis fiscaux, en particulier aux îles Vierges, via les filiales des banques au Luxembourg... Bon nombre d’Islandais ont désormais la très désagréable impression de s’être fait berner par les « nouveaux vikings », ces hommes d’affaires intrépides qui avaient racheté des entreprises britanniques et danoises sans avoir les reins suffisamment solides pour assurer leur développement, tout en encourageant leurs compatriotes à s’endetter.

Une commission parlementaire doit rendre un rapport – en principe avant novembre 2009 – sur les responsabilités des uns et des autres dans cet emballement collectif. Par ailleurs, une gigantesque enquête a été ouverte en vue de déterminer si des irrégularités ont été commises avant et durant la crise, et s’il y a eu ou non blanchiment d’argent, comme le prétend une rumeur persistante à Reykjavík. Pour le conseiller dans cette tâche, le gouvernement a fait appel à Eva Joly, l’ancienne juge franco-norvégienne ayant notamment instruit l’affaire Elf. Une affaire d’une ampleur moindre que celle de l’Islande, a-t-elle d’ores et déjà estimé.

Trois mois après avoir été engagée par le ministère de la Justice, Eva Joly – par ailleurs élue au Parlement européen, en juin 2009, sur la liste française Europe-Ecologie – a engagé une partie de bras de fer avec le procureur général du pays, Valtyr Sigurdsson. Selon elle, ce magistrat doit démissionner parce que son fils est directeur général d’une firme d’investissement (Exista), qui était l’actionnaire principale de la banque Kaupthing, dont les comptes sont actuellement examinés à la loupe par les enquêteurs. Valtyr Sigurdsson, qui ne peut pas être limogé par le gouvernement, a jusqu’à présent refusé d’obtempérer. Il s’est contenté d’annoncer son retrait temporaire de tous les dossiers instruits par le procureur spécial chargé de l’enquête. Eva Joly espère obtenir gain de cause, pour asseoir la crédibilité du travail entamé. Le gouvernement a donné satisfaction plus rapidement à une autre de ses revendications : le renforcement des moyens mis à la disposition des enquêteurs, dont la tâche devrait, selon elle, durer de trois à cinq ans. Bien malin qui peut dire aujourd’hui dans quel état se trouvera alors l’Islande.

* Journaliste indépendant spécialiste de l’Europe du Nord

Pour citer cet article : Antoine Jacob, « Islande. Une sortie de crise difficile », Grande Europe n° 11, août 2009 – La Documentation française © DILA

 

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