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Moldavie. La « révolution de couleur » n’aura pas lieu, par Agnès Bon

[Moldavie. La « révolution de couleur » n’aura pas lieu, par Agnès Bon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Chisinau : manifestants rassemblés devant le Parlement protégé par des forces de police le 8 avril 2009, le lendemain de la mise à sac du bâtiment.
AFP / ViktorDrachev

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Mis à jour le 12/08/2009

Introduction

Secoué par des manifestations dénonçant le scrutin législatif « truqué « d’avril 2009, confronté à une crise institutionnelle au terme de laquelle la présidence du pays lui échappé d’une voix, le Parti communiste moldave de Vladimir Voronine, au pouvoir depuis 2001, a affronté de nouvelles élections en juillet. Arrivé en tête mais ne disposant pas d’une majorité suffisante, il a dû céder la place à une coalition de l’opposition alors que le pays s’enfonce dans la crise aggravée par la baisse des transferts des émigrés.


Moldavie. La « révolution de couleur » n’aura pas lieu

Agnès Bon*

Le résultat des élections législatives du 5 avril 2009, contesté par la rue et par les partis d’opposition, a précipité les institutions  moldaves dans une crise sans précédent. Le Parti communiste moldave (PCM), victorieux, s’est révélé incapable de convaincre un seul député de l’opposition de voter au Parlement pour son candidat au scrutin présidentiel, ce qui a contraint le président Vladimir Voronine à dissoudre l’Assemblée tout juste élue et à convoquer de nouvelles élections pour le 29 juillet. A l’heure où le pays voit dégringoler tous ses indicateurs économiques, et fondre comme neige au soleil les transferts de fonds de ses travailleurs migrants, mais où également il doit donner des gages aux institutions financières internationales pour obtenir une aide dont il ne peut se passer, cette vacance du pouvoir s’avère très préjudiciable à son image. Or, cette crise révèle autant les ambigüités et les faiblesses du système parlementaire adopté en 2000 que l’exaspération des citoyens, et notamment des jeunes, face à la fraude, la corruption et l’immobilisme du Parti communiste, au pouvoir depuis 2001.

Un scrutin contestable et contesté

La victoire du PCM qui a obtenu près de 50 % des voix et 60 sièges sur 101 et a manqué d’un siège seulement la majorité des trois cinquièmes qui lui aurait permis d’élire le président de la République sans apport de voix de l’opposition, a été annoncée le soir même du 5 avril. Les trois partis d’opposition qui ont passé le seuil d’éligibilité de 6 % ont recueilli respectivement 12,7 % des voix (Parti libéral, 15 sièges), 12,2 % (Parti libéral-démocrate, 15 sièges) et 9,8 % (Alliance notre Moldavie – AMN, 11 sièges). Pour la première fois depuis l’indépendance, l’extrême droite nationaliste n’a pas d’élu au Parlement : le Parti populaire chrétien-démocrate (PPCD) a en effet été sanctionné pour son alliance contre nature avec le PCM durant toute la dernière législature.

L’opposition a aussitôt contesté ces résultats entachés, à ses yeux, de fraudes, tandis que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dans une formulation pour le moins ambiguë, jugeait le scrutin conforme à de nombreuses normes internationales(1). Le 6 avril, un rassemblement pacifique réunit plus de 10 000 personnes, surtout des jeunes, dans la capitale, Chisinau, qui vouent aux gémonies le pouvoir communiste et réclament l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Une autre manifestation, organisée le lendemain avec la participation de leaders de l’opposition, tourne mal : des bandes saccagent les bâtiments de la présidence et du Parlement avant d’être repoussées par les forces de l’ordre ; près de 200 personnes sont arrêtées. Le 17, un nouveau comptage des voix, ordonné par la Cour constitutionnelle, confirme les résultats, sentence qui ne satisfait pas l’opposition, laquelle affirme que les fraudes ont eu lieu en amont du scrutin, notamment à l’occasion de l’établissement des listes électorales. Néanmoins, la victoire du PCM avait été légitimée par les plus hautes autorités de l’État. Il lui restait donc, pour conforter son pouvoir à porter à la tête du nouveau Parlement le Président communiste, Vladimir Voronine, qui ne pouvait en tout état de cause briguer une troisième fois la magistrature suprême – ce qui fut fait le 12 mai –, puis à faire élire chef de l’État par les députés le Premier ministre, Zinaïda Grecianii. Le président du Parlement sortant, Marian Lupu, aurait alors pris sa place à la tête du gouvernement.

Malheureusement pour ses initiateurs, ce jeu de chaises musicales s’est heurté à l’intransigeance de l’opposition, qui n’a certes pas proposé de candidat, mais dont aucun de ses élus n’a accepté de voter pour la candidate communiste, bien que, selon certaines rumeurs, de fortes sommes aient été proposées à quelques-uns. Cette attitude a, du reste, pris les communistes de court, les députés de l’opposition ayant démontré, par le passé, leur propension à changer de bord au gré des circonstances. Mais aujourd’hui, apporter l’unique voix manquant au PCM, autrement appelée « vote en or », décrédibiliserait l’opposition dans son ensemble. Le Parlement ayant échoué à élire un nouveau président de la République par deux fois, les 20 mai et 3 juin 2009, Vladimir Voronine – qui se trouve dans une situation inédite, puisqu’il occupe simultanément les postes de chef de l’État et de président du Parlement – a été contraint, le 15 juin, conformément à la Constitution, de prononcer la dissolution de l’Assemblée et d’annoncer la tenue de nouvelles élections dans les 45 jours, soit le 29 juillet 2009.

La Moldavie, issue de l’éclatement de l’Union soviétique en 1991, est un petit pays enclavé entre la Roumanie et l’Ukraine. La région orientale située à l’est du Dniestr, la Transnistrie, a fait sécession en 1990 et refuse depuis d’accepter le statut d’autonomie que lui propose Chisinau. Toutefois, cette question n’a pas constitué un enjeu électoral en avril 2009 : seuls 1 % des électeurs la citaient parmi leurs principales préoccupations.

Moldavie

« Révolution de couleur » ou « twitter revolution » ?

Les précédentes élections législatives de mars 2005, qui s’étaient déroulées au lendemain de la « Révolution orange » de l’automne 2004 en Ukraine, avaient attiré un nombre inusité de journalistes et d’observateurs internationaux, à l’affût d’une nouvelle « révolution de couleur ». Ils étaient repartis bredouilles, le scrutin s’étant achevé dans le calme.

Les élections d’avril 2009 ont suscité un bien moindre engouement, mais la capacité de quelques associations ou forums d’étudiants en ligne (Hyde Park et Think Moldova) à mobiliser, à deux reprises, les 6 et 7 avril, entre 10 000 et 15 000 personnes à Chisinau a remis à l’ordre du jour le scénario d’un renversement du pouvoir à la faveur d’un soulèvement populaire.

Néanmoins, plusieurs des conditions inventoriées par les chercheurs pour que se déclenche une « révolution de couleur » n’étaient pas réunies, cette année encore, en Moldavie. En premier lieu, on ne retrouvait pas la configuration politique voulant que s’affrontent un leader impopulaire et une personnalité charismatique incarnant le renouveau, à l’instar de  Viktor Iouchtchenko en Ukraine ou de Mikhaïl Saakachvili en Géorgie. Le président Voronine demeurait, au contraire, à la veille du scrutin, l’un des hommes politiques les plus populaires du pays et l’opposition apparaissait divisée, sans chef de file incontesté. Par ailleurs, la dénonciation des fraudes par l’opposition et la société civile n’a pas été relayée, sinon tardivement et du bout des lèvres, par les organisations internationales (OSCE, Conseil de l’Europe, éventuellement Union européenne), même si l’on doit reconnaître que l’OSCE a émis davantage de réserves sur le caractère démocratique du scrutin dans son deuxième rapport, daté du 24 avril, que dans celui paru juste après les élections. Manquait enfin l’une des composantes essentielles de la stratégie mise en œuvre par les artisans des « révolutions de couleur » : la non-violence, qui vise à déligitimer tout recours à la force vis-à-vis de l’opinion intérieure comme internationale.

En effet, la mise à sac des bâtiments du Parlement et de la Présidence, le 7 avril à Chisinau, a probablement déconsidéré le mouvement, et pas seulement auprès de l’électorat communiste traditionnel, composé en grande partie de personnes âgées et de ruraux. Elle a permis aux forces de l’ordre de réagir par de nombreuses arrestations et par le blocage temporaire de l’Internet et des réseaux de téléphonie. Ces déprédations ont également autorisé le président Voronine à accuser publiquement l’opposition de tentative de coup d’État. De surcroît, tirant argument du fait que certains manifestants avaient brandi des drapeaux roumains, il a avancé l’hypothèse d’un « complot de l’étranger », déclaré persona non grata l’ambassadeur de Roumanie et réintroduit l’obligation de visas pour les citoyens de ce pays. A telle enseigne qu’on peut légitimement se demander qui avait commandité le saccage des bâtiments publics par une cinquantaine de « provocateurs », sans que les forces de l’ordre interviennent.

S’il ne peut être assimilé aux « révolutions de couleur », ce mouvement préfigurait en revanche dans ses grandes lignes, bien qu’à plus petite échelle, le soulèvement iranien de juin 2009. Mobilisation très rapide de foules nombreuses grâce à l’envoi de « twitters » (« gazouillis en français »), c’est-à-dire de messages courts et gratuits par internet ou téléphone mobile (les initiateurs du rassemblement ont été eux-mêmes surpris par son ampleur : ils attendaient au mieux quelques centaines de personnes). Mais aussi réaction rapide et musclée des autorités et tentatives d’entraver la circulation de l’information.

Régime parlementaire ou semi-présidentiel ?

À certains égards, la Moldavie constitue une anomalie dans le paysage politique post-soviétique. Seul pays de la Communauté des États indépendants à avoir connu un régime semi-présidentiel avant d’adopter un régime parlementaire, elle a joué le jeu de l’alternance dès son indépendance et jusqu’à l’arrivée des communistes au pouvoir, à la faveur des élections législatives anticipées du 4 avril 2001. Ces dernières s’étaient déroulées dans le cadre du nouveau système parlementaire, instauré par le vote du 5 juillet 2000, à l’issue d’un affrontement de plusieurs mois entre le Parlement et le président Petru Lucinschi, qui prônait, pour sa part, une présidentialisation du régime. Selon la Constitution amendée, le président de la République est désormais élu par l’Assemblée (qui peut le destituer) et non plus au suffrage universel. Le gouvernement voit, quant à lui, ses prérogatives renforcées et peut légiférer par décrets. Or, paradoxalement, depuis l’élection du leader du Parti communiste, Vladimir Voronine, à la tête de l’État, le Président jouit de beaucoup plus d’influence et détient un pouvoir réel bien plus grand que dans le régime semi-présidentiel précédent. Plus que la nature du régime, il semble que ce soit sa position de dirigeant du parti majoritaire qui ait permis au chef de l’État d’étendre le périmètre effectif de ses compétences(2).

On peut néanmoins se demander si la stratégie mise en œuvre par Vladimir Voronine, consistant à quitter la présidence de la République pour celle du Parlement, ne s’inspirait pas de celle du Président russe, Vladimir Poutine, qui, faute de pouvoir briguer un troisième mandat en 2008, avait pris la tête du gouvernement, tout en conservant une partie de ses prérogatives antérieures. En faisant élire une personnalité un peu falote à la présidence, Vladimir Voronine escomptait peut-être revenir à la lettre de la Constitution et exercer à son nouveau poste les pouvoirs dont il avait joui indûment pendant huit ans dans ses précédentes fonctions.

Cependant, comme dans tout système démocratique, l’exercice du pouvoir a entraîné inéluctablement une érosion de l’audience du PCM. Le pourcentage de suffrages en sa faveur était tombé de 50,1 % aux élections législatives de février 2001 à 46,1 % à celles de mars 2005 puis à 34 % au scrutin local de juin 2007. Si cette tendance s’était confirmée, comme semblaient l’attester plusieurs sondages lui accordant entre 20 et 23 % des intentions de vote, le PCM aurait logiquement dû perdre non seulement la majorité au Parlement, mais sans doute aussi les postes de président de la République et de président du Parlement. D’où de probables fraudes à une échelle très supérieure à celles constatées lors des précédents scrutins. Le Parti libéral (PL) a dévoilé, le 16 juin 2009, les résultats de sa vérification des listes électorales dans 100 bureaux de vote à Chisinau. Il a ainsi dénombré quinze types de fraudes qui auraient, selon lui, privé l’opposition d’environ 15 % des suffrages, parmi lesquels notamment les votes multiples par un seul et même électeur dont il a évalué l’occurrence à 2 000 au minimum. Par ailleurs, au niveau national, pas moins de 408 000 noms auraient été ajoutés sur les listes électorales depuis les élections locales de 2007. Or, il apparaît que les bureaux de vote ayant vu s’accroître très nettement le nombre d’électeurs inscrits sont précisément ceux où les communistes ont totalisé comparativement le plus de voix. Et tout cela sans compter que les Moldaves émigrés ont dénoncé à plusieurs reprises le refus de la Commission électorale d’ouvrir des bureaux de vote supplémentaires à l’étranger. À titre d’exemple, ceux établis en Irlande sont contraints, pour accomplir leur devoir électoral, de se rendre à Londres et, par conséquent, de demander un visa britannique. Il faut dire que la plupart des émigrés, qui ont déjà « voté avec leurs pieds » en quittant un pays incapable de leur assurer un niveau de vie décent, auraient sans doute sanctionné le pouvoir en place et accordé leurs voix à l’opposition.

Une société « accro » aux transferts de fonds de ses émigrés

Pays le plus pauvre d’Europe, la Moldavie est aussi le troisième pays le plus tributaire au monde (en points de Produit intérieur brut – PIB), après le Tadjikistan et Tonga, des transferts de fonds de l’étranger. Si les statistiques officielles évaluent à 350 000 le nombre de ses expatriés, des experts indépendants avancent le chiffre de 900 000, voire un million, ce qui représente près de la moitié de la population active.

Selon les derniers chiffres en date de la Banque mondiale(3), les transferts s’élevaient, en 2007, à 34 % du PIB moldave. Les effets pervers de cet afflux financier sur l’économie sont multiples : boom de la consommation et, par voie de conséquence, hausse incontrôlable des importations et creusement du déficit commercial, tensions inflationnistes, bulle immobilière... Surtout, ces transferts rendent le pays particulièrement vulnérable à un retournement de la conjoncture internationale. C’est ainsi que la crise économique mondiale a fait brusquement chuter ces flux depuis le début de 2009. Les émigrés moldaves, souvent clandestins, ont en effet été les premiers à avoir été licenciés lorsque l’activité s’est ralentie dans les pays qui les hébergeaient.

Les conséquences sociales de cet exode massif ne sont pas moins graves. On évalue à 25 % la proportion d’enfants moldaves qui vivent sans un de leurs parents, voire sans les deux. S’ils reconnaissent jouir dès lors de meilleures conditions de vie, la plupart se plaignent d’un manque affectif et ils connaissent plus que les autres des problèmes scolaires ou de délinquance juvénile. Par ailleurs, si la majorité d’entre eux sont confiés à des proches, souvent les grands-parents, il semble que 64 % des 20 000 enfants placés dans des pensionnats, des maisons d’enfants ou des orphelinats, aient encore leurs deux parents vivants. On cite parfois en exemple un de ces établissements, complètement délabré et situé dans le village de Cupcui, au sud du pays, qui abrite 32 enfants, dont un seul véritable orphelin.

La crise actuelle a fait apparaître une inquiétante dérive autoritaire du régime. Il semble que les communistes n’aient pas hésité, en dépit de leurs professions de foi démocratiques, à falsifier massivement le scrutin du 5 avril 2009 pour conserver le pouvoir. Par ailleurs, les organisations internationales de défense des droits de l’homme, notamment Amnesty international, se sont inquiétées de la façon dont étaient traitées les personnes interpellées lors des manifestations. De nombreux témoignages attestent d’actes de violence, voire de torture ou de viols.

Les partis d’opposition ont conclu une sorte de pacte de non-agression en vue des élections anticipées du 29 juillet qui s’est révélé payant. Au terme d’un scrutin qualifié de « globalement satisfaisant » par les observateurs de l’OSCE, le PCM, bien que toujours en tête, a reculé de plus de cinq points comparé aux élections législatives d’avril, ne disposant plus que de 48 sièges sur 101 (contre 60 précédemment). Alors que le Parti libéral-démocrate, le Parti libéral et l’Alliance notre Moldavie ont obtenu respectivement 17, 15 et 8 sièges, le Parti démocratique dirigé par un transfuge du PCM, Marian Lupu, a créé la surprise en remportant 13 sièges, récupérant des voix tant chez les communistes que dans les formations de droite. Manifestement, la révision, même partielle, des listes électorales sous la pression de l’opposition a permis de limiter les fraudes. Face à une opposition que les résultats du scrutin de juillet devraient encourager à rester unie si elle veut profiter de sa courte majorité (53 sièges au total) pour parvenir à former un gouvernement de coalition, le PCM n’a que de très faibles chances de pouvoir imposer son candidat à la magistrature suprême. Il reste à l’ensemble des protagonistes à s’entendre sur un candidat de compromis qui ait aussi l’heur de plaire à Moscou.

Notes
(1) À la suite de cet avis, l’objectivité de l’OSCE a été mise en cause, certains la soupçonnant ouvertement de chercher à ménager Moscou qui participe au budget et à la nomination des cadres de l’organisation.
(2) Voir Steven D. Roper, “ From Semi-Presidentialism to Parlementarism : Regime Change and Presidential Power in Moldova ”, Europe-Asia Studies, vol. 60, janvier 2008, pp. 113-126.
(3) World Bank, Migration and Development Brief 10, 13 juillet 2009.

* Analyste-rédactrice à La Documentation française

Pour citer cet article : Agnès Bon, « Moldavie. La « révolution de couleur » n’aura pas lieu », Grande Europe n° 11, août 2009 – La Documentation française © DILA

 

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