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Travailler ou enfanter : le dilemme des Polonaises, par Nicolas Landru

[Travailler ou enfanter : le dilemme des Polonaises, par Nicolas Landru], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Manifestation organisée par le Parti des femmes (Parti Kobiet), le 19 juillet 2011, et intitulée "Accroche-toi à l'oiseau" (Przyczep sobie ptaszka).
Marta Dobrowolska (http://partiakobiet.com.pl/)

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Mis à jour le 24/09/2012

Introduction

Un constat s'impose : la fécondité des femmes polonaises est passée de 2,04 enfants par femme en 1990 à 1,3 en 2011. Dans un pays qui, depuis deux siècles, connaissait une tradition de forte natalité et qui reste aujourd’hui marqué par l'influence de l'Église catholique, le phénomène paraît d'abord surprenant. Que s'est-il passé en vingt ans ? Un des éléments de réponse est assurément à chercher du côté des conditions de vie des femmes. En Pologne, comme en Allemagne ou en Italie, les femmes se voient la plupart du temps dans l'obligation de choisir entre carrière et maternité.


Travailler ou enfanter : le dilemme des Polonaises

Nicolas Landru*

Les Polonaises sont à l’origine d’un record, puisque le pays connaît l’indice de fécondité le plus faible de l'Union européenne(1) (1,3 enfant par femme,  pour une moyenne de 1,59 dans l’UE en 2011). Soumises à une morale familiale d'influence catholique tout en étant tributaires d'un mode de vie capitaliste, elles se trouvent aujourd’hui en porte-à-faux.

En effet, d’un côté, la morale catholique qui imprègne la société polonaise prône l’accroissement de la natalité, condamne la contraception et l'avortement et insiste sur le rôle prépondérant de la famille dans la vie sociale(2). Elle vante la vocation naturelle des femmes à enfanter et à se consacrer à l'éducation de leurs enfants(3). D’un autre côté, l'économie capitaliste, dont l'avènement a amené dans les années 1990 son lot de difficultés sociales – appauvrissement, chômage, émigration –, contraint chaque adulte en âge de travailler à se mettre en quête de revenus. Cet impératif concerne prioritairement les catégories sociales basses et moyennes, mais domine parfois aussi dans les classes plus aisées. 

Un État désengagé des affaires familiales

Pour des raisons aussi bien économiques qu'idéologiques, l’État polonais s'est entièrement retiré du champ familial depuis le changement de régime de 1989, laissant les associations catholiques occuper ce terrain. L’État n'apporte pas plus de soutien aux jeunes mères qu’il n'entretient d'infrastructures de puériculture. En outre, l'éducation sexuelle et la prévention en matière de contraception sont inexistantes. Quant à l'accès aux moyens médicaux de contraception, il reste limité : beaucoup d'hôpitaux publics n'en proposent pas et, quand ils le font, c’est généralement au terme d'entretiens dissuasifs. À titre indicatif, une étude réalisée au début des années 2000 a montré que, sur 100 femmes polonaises, 35 seulement utilisaient un mode de contraception(4).

Dans ce contexte, la question de l'avortement est emblématique. L’interruption volontaire de grossesse (IVG) avait été autorisée et rendue gratuite par les autorités communistes à partir de 1956. Votée en 1993, la loi dite « anti-avortement » autorise l’IVG  seulement dans trois cas de figure : si la vie de la femme est mise en danger par la grossesse, si le fœtus est malformé et si la grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste(5). Tout autre cas d’avortement est illégal (les femmes qui y recourent ne peuvent toutefois pas faire l’objet de poursuites pénales). Le gouvernement de Jaroslaw Kaczyński avait même affiché sa volonté d'interdire totalement l’IVG, avant de perdre le pouvoir à l'automne 2007. L’avortement reste néanmoins très impopulaire et, selon un sondage réalisé en 2005, 48 % des Polonais y sont strictement opposés(6). Il suscite l’hostilité, et les femmes qui y ont recours subissent une discrimination sociale importante : blâmes publics de la part d’hommes d’Église, rejet familial, voire difficultés professionnelles. D’ailleurs, la Pologne s’est maintes fois fait rappeler à l’ordre par les instances européennes parce qu’elle n’assure pas un accès suffisant à l’IVG(7).

En raison de toutes ces difficultés, l’avortement illégal est largement répandu, notamment parmi celles qui n’ont pas les moyens de subir une IVG à l’étranger. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : il se pratiquerait 300 IVG légales par an en moyenne, contre 80 000 à 200 000 clandestines. Par comparaison, on avait enregistré en 1981 pas moins de 200 000 avortements légaux dans le pays(8).

Cette restriction de l’avortement, ainsi que la répugnance des pouvoirs publics à favoriser l’accès aux moyens médicaux de contraception, ne s’accompagne pas pour autant d’une politique active de soutien des naissances. En effet, comme le souligne un article récent du quotidien Gazeta Wyborcza, la Pologne figure en bas du classement des pays européens en termes de dépense publique consacrée aux infrastructures destinées aux enfants de moins de trois ans(9). Le gouvernement central ne prévoit même aucun budget à cet effet, tandis que les collectivités locales sont, pour la plupart, désargentées. Il en résulte que les allocations parentales, les crèches et garderies, les aides aux soins du premier âge type PMI ainsi que les structures d'encadrement de la grossesse sont quasiment inexistantes. Pour ce qui concerne ces dernières – comme les cours de préparation à l’accouchement ou le soutien psychologique aux femmes enceintes –, ce sont d’ailleurs souvent des associations catholiques qui s'en chargent.

Deux idéologies, un même résultat

Pour expliquer cette politique – ou plutôt son absence ! – qui a prévalu durant les mandats de tous les gouvernements de la Pologne démocratique, on peut mettre en lumière deux orientations différentes – voire contraires –, mais qui, chacune à sa manière, ont également contribué au désengagement des politiques publiques de soutien des naissances. Ni les libéraux peu concernés par les affaires sociales, ni les conservateurs, attachés au rôle traditionnel de la femme, n'ont pu résoudre le dilemme des Polonaises.

Ainsi, sous les présidences de Lech Wałesa (1990-1995) et d'Aleksander Kwaśniewski (1995-2005), puis de nouveau sous les gouvernements de Donald Tusk depuis 2007, une orientation libérale s'est imposée. Les responsables politiques des années 1990 voulaient à la fois marquer leur opposition à l'État-providence communiste, instaurer une économie de marché et contrer la crise économique. Dans le même temps, l’Église s'enracinait dans un rôle social important que les gouvernants, pour des raisons d'appuis politiques et de popularité, ne cherchaient pas nécessairement à lui disputer. Quant à la Platforma Obywatelska (Plateforme Civique) du Premier ministre Donald Tusk, parti actuellement au pouvoir, elle affiche une forte affinité avec l'idéologie libérale et préfère le retrait de l’État des affaires sociales.

Entre ces deux périodes, le bref intermède conservateur a vu triompher l'influence de la pensée catholique et des milieux ecclésiastiques sur les décisions politiques. Durant le mandat du Premier ministre Jarosław Kaczyński (2006-2007), qui fut court mais marquant, l’État est redevenu plus interventionniste. Mais le gouvernement a fortement incité les femmes à rester au foyer. Il s'est donc abstenu de développer des infrastructures leur permettant de combiner travail et maternité. Quant à l'aide financière pour le soutien des naissances, elle a été annoncée mais jamais mise en place.

La position du parti Prawo i Sprawiedliwość (Droit et Justice) des frères Kaczyński vis-à-vis des affaires sociales n'est plus majoritaire depuis l'arrivée au pouvoir des libéraux. Cependant, elle trouve aujourd'hui encore un fort écho dans la société, notamment dans les milieux populaires (tout particulièrement ceux de l'est de la Pologne, restée très rurale). Elle demeure en outre portée par une partie importante de l'opposition. À l’autre extrême, quelques partis féministes se sont bien créés – dont le Parti des femmes (Partia Kobiet) qui ne se réclame d’aucune idéologie mais bien de la défense des intérêts et des besoins des femmes(10) –, mais leur audience reste faible.

Finalement, le paradoxe est évident : la natalité en Pologne se trouve bien plus mal en point aujourd'hui qu'à l'époque communiste, malgré l'avènement d'une morale qui y serait prétendument plus favorable : en effet, à l'époque de la démocratie populaire, l’État assurait à la fois un accès à l’avortement et à un réseau de crèches dès la naissance afin que les femmes puissent continuer à travailler. Il distribuait aussi une allocation pour chaque enfant en bas-âge. La « souveraineté morale » que le peuple polonais cherchait désespérément à retrouver pendant la période de « prison » du communisme et avec laquelle il a effectivement renoué avec l'avènement de la démocratie, n'aura pas été suffisante pour soutenir la natalité, face aux impératifs du nouveau système économique. Non seulement les valeurs traditionnelles prônées par un pan majoritaire de la société polonaise n'ont pas triomphé, mais elles ont même régressé(11).

Un monde du travail défavorable aux femmes

Ces raisons sont-elles suffisantes pour expliquer une baisse aussi radicale de la natalité ? Ce qui est certain, c'est que la majorité des Polonaises peut rarement combiner travail et maternité. Dans la plupart des cas, les femmes doivent choisir entre les deux, selon que leur mari ou compagnon est capable de faire vivre la famille jusqu'aux trois ans de l'enfant, âge auquel ce dernier peut entrer à l'école(12). Malgré le discours antimalthusien – c’est-à-dire de soutien volontaire des naissances – de l'Église catholique, cette situation a un effet très dissuasif sur la maternité, beaucoup de jeunes femmes préférant finalement – par choix ou par obligation – se consacrer à leur carrière. En sus, pour un certain nombre de foyers, élever plusieurs enfants, voire même un seul, est financièrement inenvisageable(13).

Cette première question est étroitement liée à une seconde : la précarité des femmes sur le marché du travail. Une étude réalisée en 2007 par l’Institut central des statistiques (Główny Urząd Statystyczny) montre que les femmes, qui composaient alors 51,6 % de la population, représentaient 60 % de la population inactive de Pologne(14). Or, 97 % de ces femmes citaient les charges familiales comme raison (certes parfois parmi d'autres) de cette inactivité professionnelle.

Si cette étude montre comment les Polonaises sont souvent gênées dans leur accès à l'emploi par leur charge familiale, il est tout aussi vrai que la précarité professionnelle des femmes, due à d'autres facteurs, joue un rôle prépondérant dans leur choix de faire peu, voire pas d'enfants. Comme le révèlent beaucoup d'enquêtes, la situation s'est très nettement dégradée depuis la chute du communisme, a fortiori depuis la crise économique de 2008 (et même si celle-ci a moins affecté ce pays que d'autres en Europe)(15). À titre indicatif, l'actuelle inégalité salariale entre les sexes, qui peut aller de 25 à 30 % de différence au détriment des femmes, était quasiment inexistante à l'époque du communisme.

Une discrimination existe bel et bien dans le recrutement des métiers les plus valorisés : on trouve seulement 32 % de femmes dans les postes d'encadrement, de direction et chez les élus(16), proportion certes plus élevée que celle qu'on peut trouver dans d'autres pays en Europe, mais qui n'en reste pas moins insatisfaisante. Dans ce contexte, il est bien plus difficile pour une femme de faire carrière, et avoir des enfants peut représenter une entrave supplémentaire. Par ailleurs, les femmes occupent majoritairement le secteur qui est le plus menacé par les mesures d'austérité liées à la crise économique : en effet, les deux tiers des employés du service public polonais sont des femmes. Depuis 2008, les annonces et mesures de réduction de postes dans ce secteur sont un élément récurrent du discours politique. De plus, les emplois de l'industrie et du bâtiment, les plus nombreux pour les personnes ayant un faible niveau d'études, sont en majorité occupés par des hommes. Les femmes d’un niveau d'études équivalent doivent souvent se contenter d'emplois précaires, à temps partiel et moins rémunérateurs. Enfin, le travail au noir concerne aussi principalement les femmes.

La question du travail des femmes et de la maternité est depuis quelques années un point de préoccupation important du lecteur de la presse polonaise – qui, le plus souvent, s'avère être une femme(17). Le dilemme actuellement insoluble, « travailler ou enfanter », est régulièrement exposé dans les médias par le biais d'études sociales et de témoignages. Le tableau qu'on y dépeint souvent est le suivant : une femme a dû mettre fin à sa carrière dans un institut bancaire pour élever son enfant ; une autre s'est vue obligée, pour des raisons financières, de retourner au travail comme contrôleur de gestion après la naissance de son premier enfant et annonce qu'elle n'enfantera certainement pas une seconde fois(18). Une autre encore préfère remettre sa maternité sine die, sa condition professionnelle et sociale primant sur son désir de faire un enfant. Cette femme-là est représentative, aujourd'hui, d'un nombre grandissant de Polonaises.

Notes
(1) Monica Marcu, « Population and Social Conditions », Eurostat, 2009, http://epp.eurostat.ec.europa.eu/cache/ITY_OFFPUB/KS-QA-09-031/EN/KS-QA-09-031-EN.PDF.
(2) Marzena Dzidek montre le rôle prépondérant de la morale catholique en Pologne dans son ouvrage Miejsce i rola polskiego kościoła katolickiego w życiu publicznym (Place et rôle de l'Église catholique dans la vie publique), Wydawnictwo Adam Marszałek, Varsovie, 2007.
(3) Antoni Świerczek, « Kościół w służbie rodzinie » (« L'Église dans les affaires familiales »), Ekspres Homiletyczny, mai 2011.
(4) Ralf E. Ulrich, « Kontrazeption in Europa » (« La contraception en Europe »), Berlin Institut für Bevölkerung und Entwicklung, 2007, http://www.berlin-institut.org/fileadmin/user_upload/handbuch_texte/pdf_Ulrich_Kontrazeption_in_Europa.pdf.
(5) Amélie Bonnet, « 17 ans de loi anti-avortement en Pologne: ça suffit ! », Regard sur l’Est, 15 janvier 2010, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1042.
(6) TNS Sofres, European Values, 2005, http://www.thebrusselsconnection.be/tbc/upload/attachments/European%20Values%20Overall%20EN.pdf.
(7) Agnieszka Nowak, « Women's status in Poland, a Permanent Crisis », Social Watch, 2010, http://www.socialwatch.org/node/11595.
(8) Vanessa Johnston, « Underground Abortions In Poland, Will Catholic Country Ease Pro-Life Laws ? », Alaska Dispatch, 15 septembre 2012,  
(9) Dorota Szelewa, « Polska musi mieć żłobki » (« La Pologne doit avoir des crèches »), Gazeta Wyborcza, 23 février 2012, http://wyborcza.pl/1,75515,11200375,Polska_musi_miec_zlobki.html.
(10) Amélie Bonnet, « Le Partia Kobiet ou le féminisme à la polonaise », Regard sur l’Est, 15 mai 2007, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=737.
(11) Innocenty Maria Bochanski met en lumière ce paradoxe de la nouvelle ère politique pour la Pologne dans Polski testament : ojczyzna, Europa, cywilizacja (Testament polonais : Patrie, Europe, Civilisation), Fundacja Pomocy « Antik », Komorow 1999.
(12) On notera toutefois que l’accès à la scolarisation des enfants est loin d’être assuré, puisque la Pologne enregistre l’un des taux de scolarisation des 3-5 ans les plus faibles d’Europe (autour de 28 % en 2009). Voir Amélie Bonnet, « Pologne : un pays en manque de maternelles », Regard sur l’Est, 1er février 2009, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=926.
(13) « Posiadanie dziecka jest teraz luksusem » (Avoir des enfants aujourd'hui est un luxe), Gazeta Prawna, 29 août 2012, http://praca.gazetaprawna.pl/artykuly/643022,posiadanie_dziecka_jest_teraz_luksusem_wchodzimy_
w_zapasc_demograficzna.html.
(14) « Kobiety w Polsce » (Les femmes en Pologne), Główny Urząd Statystyczny, Varsovie 2007, http://www.stat.gov.pl/cps/rde/xbcr/gus/PUBL_Kobiety_w_Polsce.pdf.
(15) Helen Pidd, « End of communism hasn't helped Polish Women », The Guardian, 8 avril 2011, http://www.guardian.co.uk/world/2011/apr/08/polish-women-communism-better-equality.
(16) « Kobiety w Polsce », op. cit., p. 158.
(17) Selon une étude, 79,3 % des femmes lisent la presse, contre 68 % des hommes. Marcin Matuzik, « Kto korzysta w internetu i kto czyta gazety w Polsce », Matysoss, http://matysoss.w.interia.pl/Kto%20.htm.
(18) Exemples tirés de Małgorzata Szamocka, « Dziecko, Praca i Ja » (L'enfant, le travail et moi), Poradnik Domowy, http://poradnikdomowy.pl/poradnikdomowy/1,116288,2737180.html.

* Journaliste et auteur de guides de voyages. Politologue de formation, il s’est spécialisé sur la Pologne lors de ses recherches de troisième cycle et a vécu à Varsovie et à Lodz, avant de se tourner vers le Caucase et de devenir journaliste free-lance en Géorgie.

Pour citer cet article : Nicolas Landru, « Travailler ou enfanter : le dilemme des Polonaises », P@ges Europe, 24 septembre 2012 – La Documentation française © DILA

 

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