Retour
 
 

Nicosie, dernière capitale divisée en Europe, par Christophe Chiclet

[Nicosie, dernière capitale divisée en Europe, par Christophe Chiclet], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Travaux en vue de l’ouverture du barrage divisant Nicosie en deux dans Ledra Street, la principale artère de la ville.
Bureau de presse et d’information, République de Chypre – 29 mars 2008

Agrandir l'image

Mis à jour le 12/04/2009

Introduction

Nicosie, capitale de l’île de Chypre, a été divisée en 1963 entre la République de Chypre, soutenue par la Grèce, et la République turque de Chypre du Nord par une ligne de démarcation, renforcée en 1974, qui sera progressivement ouverte à partir de 2008 grâce aux efforts de la communauté internationale.


Nicosie, dernière capitale divisée en Europe

Christophe Chiclet*

Si les dernières traces du mur de Berlin, abattu en novembre 1989, ont depuis complètement disparu, le mur de Nicosie, capitale de l’île de Chypre, se fissure lentement : en cinq ans, trois points de passage ont été ouverts, mais non sans certaines restrictions, il est vrai. Cette ligne de démarcation sépare depuis 1963 (et plus hermétiquement encore, depuis 1974) la République turque de Chypre du Nord, Etat turcophone autoproclamé en 1983, et la République de Chypre, majoritairement grecque et devenue membre de l’Union européenne le 1er mai 2004.

Une richesse historique exceptionnelle

Si Nicosie abrite de très nombreux joyaux culturels et architecturaux, elle a été aussi, au cours de son histoire, une ville-martyre dévastée par des tremblements de terre successifs (en 1491, 1547, 1735 et 1759), envahie à bien des reprises par des Arabes, des Français, des Vénitiens, des Ottomans, des Britanniques, victime de maints pillages (en 1192, 1229, 1374, 1570, 1963 et 1974) perpétrés par les Sarrasins, les Catalans, les Génois, les Turcs, etc.

Vers 1300 avant J.C., les Grecs se sont installés en masse dans l’île d’Aphrodite(1), alors divisée en plusieurs petits royaumes, dont celui de Ledra, future Nicosie, fondée en 1050. Au VIIe siècle avant J.C., Onasagoras, son roi le plus célèbre, paie tribut aux Perses. Durant la période byzantine (du IVe au XVe siècles après J.C.), de nombreux habitants des villes côtières, régulièrement pillées par les pirates, viennent s’installer à Nicosie, centrale et mieux protégée tout en étant située dans une plaine fertile. Aussi, les Byzantins en font-ils leur capitale régionale, en 965. Mais ils en sont chassés par les croisés, en 1191. L’île est occupée par les Templiers et les Hospitaliers, sous la houlette de Guy de Lusignan qui s’installe à Nicosie où il construit ses palais ; ses successeurs, eux, bâtiront, au XIIIe siècle, la cathédrale Sainte-Sophie, réplique de Notre-Dame de Paris, et une cinquantaine d’églises de style gothique. En 1489, les Vénitiens s’emparent de l’île et maintiennent Nicosie dans son statut de capitale. En 1576, ils construisent des remparts circulaires, hérissés de onze bastions qui ceinturent encore aujourd’hui ce qu’on appelle la vieille ville, mais qui sont désormais coupés en deux selon une ligne Est-Ouest. Le 9 septembre 1570, les Turcs prennent la ville et massacrent le gouverneur vénitien ainsi que 20 000 de ses habitants. L’Empire ottoman laisse ensuite végéter Nicosie, après avoir transformé Sainte-Sophie et l’église Sainte-Marie en mosquées. Ce n’est qu’en 1800 qu’est entreprise la restauration des remparts gravement endommagés.

Une ville multiethnique

Dans le « grand jeu » qui oppose, au XIXe siècle, les empires britannique et russe, Londres soutient les Ottomans contre Moscou ; en échange, ces derniers offrent Chypre aux Anglais qui en prennent possession le 22 juillet 1878(2). Ils découvrent alors un gros bourg de 11 500 habitants, dont 5 700 Grecs et 5 400 Turcs, entouré de villages de quelque importance : Omorphita, Kaïmakli, Pallouriotissa, Strovolos, Engomi, Agios Dhométios, peuplés de Grecs, au sud, à l’est et à l’ouest, et Orta Keuy, abritant majoritairement des Turcs, au nord. À la fin des années 1970, ces villages ont été intégrés au grand Nicosie.

Vers 1930, la ville s’étend au-delà des remparts pour accueillir de nouveaux arrivants. En 1931, la population totale de la ville, évaluée à 24 000 personnes, compte 13 000 Grecs, 8 000 Turcs, 2 000 Arméniens et 1 000 Britanniques. Quinze ans plus tard, on dénombre 21 000 Grecs, 10 000 Turcs et 4 000 représentants de diverses nationalités (Arméniens, Britanniques, Latins(3), Maronites). Les quartiers grecs sont déjà plus riches que les quartiers turcs : qu’ils soient artisans, commerçants ou entrepreneurs, les Grecs ont recours à la main-d’œuvre turque. Les populations sont, en règle générale, bilingues.

Affrontements intercommunautaires

Dans le contexte de la décolonisation, les Chypriotes grecs, soutenus par la population du Royaume de Grèce, se lancent dans la lutte armée contre le colonisateur : les premiers combats, dont Nicosie sera l’épicentre, sont engagés le 1er avril 1955, par l’EOKA (Organisation nationale des combattants chypriotes), dirigée par un général d’extrême droite, Girogos Digiénis Grivas. Le siège de la radio anglaise est dynamité. Le fer de lance de la contestation est le lycée panchypriote situé en face du palais de l’archevêché orthodoxe où vit le primat et ethnarque (chef de la nation) Makarios III. Les lycéens, à vélo, jettent des bombes sur les troupes britanniques. Ces dernières interdisent alors les déplacements à bicyclette et la jeunesse grecque de Nicosie, nullement découragée, manifeste donc à dos de mulet. Les Chypriotes grecs réclament l’Enosis (l’union) à la mère-patrie grecque, comme le firent avant eux l’Heptanèse, la Thessalie, l’Epire, la Macédonienne égéenne, la Thrace occidentale, les grandes îles de l’Egée et le Dodécanèse entre 1864 et 1947.

Pour tenter de contrer le nationalisme des Grecs, qui s’est massivement exprimé lors d’un référendum organisé en janvier 1950 au sein de leur communauté (95 % des voix en faveur de l’Enosis), les Anglais soutiennent la minorité turque, laquelle représente alors 18 % de la population. Les Turcs de Nicosie nord, de la vieille ville de Famagouste, sur la côte est, et du centre de Limassol, au sud, sont embauchés en nombre dans la police locale. Les premiers affrontements intercommunautaires ont lieu en juin 1958 : les Chypriotes turcs brûlent le quartier, majoritairement grec, de Sainte-Sophie, obligeant les habitants à fuir. Aujourd’hui, ce quartier, situé en zone turque, est peuplé exclusivement de Turcs ; y vivent notamment, depuis 1974, des colons anatoliens d’extrême droite, membres du parti des Loups Gris.

Une indépendance lourde de conséquences

Finalement, Londres jette l’éponge et, le 19 février 1959, approuve les accords signés quelques jours plus tôt par la Grèce et la Turquie. Chypre doit donc devenir indépendante d’ici à un an, alors même que les Grecs auraient souhaité l’Enosis et les Turcs le Taksim (séparation des deux parties et rattachement de chacune d’elles à sa mère-patrie). Le 15 août 1960, le Haut commissariat du Royaume-Uni à Nicosie amène l’Union Jack. L’indépendance et, avec elle, l’expansion économique que connaît alors la capitale donnent un coup d’accélérateur à l’exode rural, comme en témoigne la forte augmentation de la population dans les quartiers d’Agios Dhométios et de Pallouriotissa, situés à l’ouest et à l’est de la vieille ville. A cette date, la ville, encore unie, compte 45 000 habitants, dont 7 000 intra muros.

Les accords tripartites sur l’instauration d’un Etat chypriote fondé sur une Constitution qui se voulait communautariste, donnaient en fait un rôle excessif à la minorité turque par rapport à son importance numérique. Lorsque le président-archevêque Makarios(4) tente d’amender la Loi fondamentale, les Chypriotes turcs se révoltent, à Noël 1963, les armes à la main. Les Turcs se réfugient alors dans les quartiers nord de Nicosie et les villages turcophones voisins. Pour mettre fin aux affrontements intercommunautaires, un général britannique fait installer des barbelés entre Nicosie sud et Nicosie nord, qui coupent notamment la principale artère marchande, Ledra Street, laquelle traverse la ville du nord au sud. Peu après, au printemps 1964, est établie la première « ligne verte », protégée par les casques bleus (les forces de l’ONU sont toujours là). Les Grecs et les Arméniens du nord fuient vers la partie méridionale de la ville, où continuent à se mêler les différentes communautés : les Chypriotes turcs, par exemple et tout particulièrement durant les périodes de calme politique, entre 1970 et 1973, y viennent travailler tous les jours.

La cicatrice de 1974

Dès 1972, la municipalité de Nicosie avait prévu un plan d’urbanisme portant sur la réhabilitation de la vieille ville en vue d’une prochaine réunification. Mais, en juillet 1974, Monseigneur Makarios est renversé par la garde nationale chypriote soutenue par les colonels alors au pouvoir à Athènes. Aussitôt, l’armée turque débarque dans l’île et la ligne verte de Nicosie devient la ligne Attila qui partage l’île en deux d’ouest en est : barbelés, miradors et champs de mines à la campagne ; murs de parpaings, sacs de sable, bidons de fuel et casemates à Nicosie. Environ 160 000 Chypriotes grecs sont expulsés de la zone turque et s’entassent, pour la plupart, dans sept camps autour de Nicosie, en attendant que soient construits de nouveaux quartiers de réfugiés dans la grande banlieue sud. La capitale compte alors 165 000 habitants, mais ceux qui vivaient dans la vieille ville ont fui, craignant la proximité de la ligne de front et les tirs réguliers des soldats turcs. En 1996, ils n’étaient plus que 4 000 dans la zone sud de la vieille ville. Avec la timide ouverture de 2003, ils seraient 5 000 aujourd’hui. En revanche côté nord, la population a doublé avec l’installation massive, après 1974, de colons venus de Turquie.

En dépit de ce déséquilibre démographique, Lélos Dimitriadis, maire de Nicosie sud pendant plus de trente ans, homme politique grec de centre gauche, s’est attaché à maintenir le fonctionnement des équipements urbains malgré la coupure de la ville : ainsi, il existe un réseau d’égouts unique pour les deux secteurs et la centrale implantée dans la partie sud de la ville fournit de l’électricité à la zone nord. Ce volontarisme, encouragé par l’ONU, était partagé par le maire de Nicosie nord, Mustafa Akinçi, lui aussi de centre gauche. Cette politique est toujours celle des maires actuels, Eleni Mavrou et Cemal Bulutoglulari. Des experts représentant les deux parties de la ville se rencontrent régulièrement pour affiner un plan d’urbanisme global. Grâce à des fonds émanant d’agences de l’ONU, accordés au milieu des années 1990, les Grecs ont restauré le quartier frontalier de Chrissamiliotissa et les Turcs celui, mitoyen, d’Arab Ahmet. Le quartier situé derrière l’archevêché est en cours de réhabilitation, mais les travaux, financés pour leur majeure partie par la Turquie, ont pris quelque retard.

Tout change dans la ville en avril 2003, lorsque la République de Chypre (zone Sud) signe à Athènes le traité d’adhésion à l’Union européenne qui entrera en vigueur le 1er mai 2004. Jusqu’alors, il n’existait qu’un seul point de passage, situé au Ledra Palace (à ne pas confondre avec Ledra street), quartier général des casques bleus : ne pouvaient l’emprunter que les fonctionnaires de l’ONU, les diplomates et, du sud vers le nord, les journalistes et les touristes non grecs, uniquement pour la journée. Ankara, dans un geste d’apaisement envers Bruxelles, décide alors d’ouvrir deux points de passages : à Agios Dhométios dans la banlieue ouest de Nicosie, non loin de l’hippodrome, et à Pergamos, à l’est, à proximité de la base militaire britannique de Dhékélia. Puis, rapidement, deux autres passages sont ouverts : à Strovilia, non loin de Pergamos, à une encablure du dernier village mixte de Pyla, et à Zodia à l’ouest de l’île.

Sur les deux seules années 2003 et 2004, 3 millions de passages (2,3 millions de Grecs et 700 000 Turcs) ont été enregistrés (les laissez-passer sont valables pour une journée). Il s’agit essentiellement de personnes victimes de l’épuration ethnique de 1974 et qui veulent revoir les lieux où ils ont vécu. Au cours de ces deux années, 33 000 Chypriotes turcs ont obtenu un passeport de la République de Chypre (seule reconnue internationalement au contraire de la République turque du nord de Chypre), leur permettant de voyager librement dans le monde. Aujourd’hui, ils sont plusieurs milliers à travailler dans le sud. En deux ans, la République de Chypre leur a alloué 38 millions d’euros au titre de diverses prestations sociales (sécurité sociale, retraites...).

Le 8 mars 2007, l’ancien Président chypriote grec, Tassos Papadopoulos (décédé en décembre 2008) a donné l’ordre unilatéralement de détruire le barrage symbolique de l’Armée grecque de la rue Ledra. Pris de court, les Turcs ont d’abord refusé de démonter leur point de contrôle militaire et il faudra attendre l’élection présidentielle côté sud pour que les choses bougent. Le 24 février 2008, Dimitri Christofias, le leader du Parti communiste chypriote (AKEL), est élu président de la République de Chypre. Or, il est natif du village de Dikomo, tout comme son homologue Mehmet Ali Talat. Ce dernier, Premier ministre de la République turque du nord depuis janvier 2004, est devenu Président en avril 2005, mettant fin au règne de Rauf Denktash, potentat local depuis le milieu des années 1960, farouchement anti-grec et lié à la fraction la plus nationaliste de l’armée d’Ankara. M. A. Talat est membre du Parti républicain turc, dont les positions sont voisines de celles de l’AKEL. Les connivences politiques entre D. Christofias et M. A. Talat ainsi que les relations régulières entretenues par les deux mairies ont permis, le 3 avril 2008, l’ouverture du barrage turc de Ledra street, fermé depuis décembre 1963 : à 9h30, des milliers de personnes s’était massées des deux côtés du barrage pour fêter, avec un lâcher de ballons blancs, leurs retrouvailles. La répétition en plus modeste du 9 novembre 1989 berlinois !

Mais il ne s’agit que des prodromes de la réunification car, aux six points de passage existant désormais, dont trois à Nicosie, on trouve de part et d’autre des bureaux de contrôle de l’immigration et des douanes. Et les passages sont toujours limités dans le temps : aller en début de matinée, retour en fin d’après midi...

Notes
(1) Selon la mythologie grecque, c’est dans cette île qu’Aphrodite élut domicile.
(2) Sur la question de l’évolution de Chypre, consulter notamment http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/chypre/index.shtml
(3) Le nom désigne les descendant des Lusignans et des Vénitiens.
(4) Élu président de la République de Chypre en décembre 1959, l’archevêque et primat de l’Eglise orthodoxe de Chypre Makarios III a pris ses fonction le 16 août 1960. Il a été réélu en 1968 et 1973 et, hormis une courte période en 1974 durant laquelle il a été déposé par des putschistes, il est resté en fonctions jusqu’à sa mort, en 1977.

* Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée, président de l’association Balkans-Transit

Pour citer cet article : Christophe Chiclet, « Nicosie, dernière capitale divisée en Europe », Grande Europe n° 7, avril 2009 – La Documentation française © DILA

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires