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Le Vatican : un pape, 594 habitants et un milliard de catholiques, par Jean-Luc Pouthier

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Le pape Benoît XVI, lors de sa visite pastorale à Loreto (région des Marches), le 4 octobre 2012, à la veille du cinquantenaire du Concile Vatican II.
AFP / Andreas Solaro

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Mis à jour le 08/10/2012

Introduction

Le Vatican est le plus petit des États du monde mais aussi l’un des plus jeunes et l’un des moins peuplés. Il a à sa tête le pape, dont l’autorité spirituelle, mais aussi politique, est l’un des pouvoirs les plus anciens et les plus vastes qui s’exercent sur terre. À la veille du cinquantenaire du concile Vatican II, cette somme de paradoxes mérite quelques éclaircissements.


Le Vatican : un pape, 594 habitants et un milliard de catholiques

Jean-Luc Pouthier*

Le 20 septembre 1870, les troupes piémontaises s’emparent de Rome, achevant ainsi l’unité de l’Italie. Du même coup, les papes se trouvent dépossédés de leur souveraineté temporelle sur un ensemble de territoires du centre de la péninsule italienne, appelés États pontificaux, dont les premiers leur avaient été confiés au milieu du VIIIe siècle par Pépin le Bref. En 1871, le pape Pie IX refuse les Garanties d’indépendance spirituelle que lui propose le jeune royaume d’Italie. Il s’enferme dans ses palais du Vatican où il se considère prisonnier. Un peu plus d’un demi-siècle s’écoule. Le 11 février 1929, à la surprise générale, un traité international est signé entre le cardinal Gasparri, secrétaire d’État du Saint-Siège (le bras armé administratif de l’Église catholique) et Mussolini, alors chef du gouvernement du Royaume, qui crée l’État de la Cité du Vatican, sur une superficie de 44 hectares, au cœur de Rome. Le pape de l’époque est Pie XI. À ce traité s’ajoute un concordat qui fait du catholicisme la religion d’État en Italie, et une compensation financière pour la perte des États pontificaux. L’ensemble est connu sous le nom d’accords du Latran(1).

Tous les attributs d’un État souverain

Le Vatican est donc un État récent mais, en même temps, l’héritier de l’une des plus anciennes entités politiques et spirituelles d’Europe. Il est, en outre, bicéphale, puisqu’il abrite aussi le Saint-Siège, tête de l’Église catholique, une organisation non gouvernementale à caractère spirituel, qui a le même chef que lui, le pape, souverain absolu, mais élu. C’est avec le Saint-Siège (et non avec le Vatican) que les États entretiennent des relations diplomatiques. Le juriste allemand Carl Schmitt ne cachait pas sa fascination pour cette Église « qui se vante depuis longtemps de réunir en elle toutes les formes d’État et de gouvernement, d’être une monarchie autocratique dont la tête est choisie par l’aristocratie des cardinaux, et dans laquelle pourtant il y a suffisamment de démocratie pour que, sans considération de classe ni d’origine, le dernier berger des Abruzzes (…) ait la possibilité de devenir ce souverain autocratique »(2). Lors de ses déplacements à l’étranger, le pape est reçu avec les honneurs dus à un chef d’État, mais il s’exprime en tant que chef d’une communauté religieuse. À chaque visite pontificale dans un pays laïc, des protestataires dénoncent cette ambiguïté, sans qu’aucun gouvernement ne se soit pourtant risqué jusqu’ici à mettre le protocole papal en question.

De fait, l’État de la Cité du Vatican jouit de tous les attributs de la souveraineté : territoire, armée (d’une part, la Garde suisse, affectée plutôt aux cérémonies protocolaires, et la gendarmerie, chargée du maintien de l’ordre  –qui ne s’entendent d’ailleurs pas entre elles quand il s’agit de définir qui contrôle qui et quoi aux différentes portes du Vatican et des palais apostoliques !), monnaie (euros à l’effigie du pape, très recherchés)…,  mais un problème se pose pour sa population, puisque la citoyenneté vaticane ne peut s’acquérir par la naissance. Au 31 décembre 2011, 594 personnes possédaient la citoyenneté vaticane (qui est accordée, notamment dans le cas des Gardes suisses, pour le temps de la mission dans la cité) : 71 cardinaux, 307 ecclésiastiques ayant le statut de diplomate, 51 autres ecclésiastiques, une religieuse, 109 gardes suisses, 55 autres laïcs. À la même date, 238 personnes étaient autorisées à résider dans l’État de la Cité du Vatican tout en conservant leur citoyenneté d’origine. Les gendarmes, par exemple, sont de nationalité italienne. Soit une population totale d’environ 800 âmes.

Quant au territoire, l’État du Vatican se compose de la place et de la basilique Saint-Pierre et de jardins, musées, archives et bibliothèque. Ses hauts et vastes palais abritent à la fois l’administration du Vatican proprement dit (le Gouvernorat) et celle du Saint-Siège, la Curie romaine, en particulier la Secrétairerie d’État, le gouvernement de l’Église. Au Vatican se trouvent encore une poste (pour le bonheur des philatélistes), une station-service (essence détaxée), un grand magasin de luxe, un supermarché, une pharmacie bien achalandée, l’imprimerie de l’Osservatore Romano (quotidien local) et la « Fabrique de Saint-Pierre » chargée de la gestion et de l’entretien de la basilique. L’émetteur de Radio Vatican est à l’intérieur de l’État, mais les studios sont en territoire italien. Les Accords du Latran prévoyaient qu’un certain nombre d’édifices pontificaux jouissent de l’extraterritorialité : les basiliques majeures de Rome (outre Saint-Pierre, Saint-Jean-de-Latran, Sainte-Marie-Majeure et Saint-Paul-hors-les-Murs) et la résidence d’été du pape à Castel Gandolfo, au sud-est de Rome. La construction de nouveaux immeubles d’habitation a été envisagée en 2012 sur la propriété de Castel Gandolfo pour y loger des ressortissants du Vatican devenus trop nombreux dans l’enceinte romaine.

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Un appareil diplomatique important

Le pape exerce son autorité à la fois sur les 594 citoyens du Vatican et sur le milliard de fidèles catholiques disséminés dans le monde entier. De ce fait, et en dépit d’un processus de sécularisation qui a fortement touché d’anciens pays catholiques, en particulier en Europe, l’Église est toujours dotée d’un réseau diplomatique important, sans commune mesure avec les 44 hectares de Rome. En 2011, le Saint-Siège entretenait des relations diplomatiques avec 178 États. Parmi les absents figurent la Chine et l’Arabie saoudite. Dans un grand nombre de ces pays, le nonce apostolique (« l’ambassadeur » du Saint-Siège) possède de droit le titre honorifique de Doyen du corps diplomatique. En outre, le Saint-Siège a le statut d’observateur dans la plupart des organisations internationales gouvernementales, à commencer par l’Organisation des Nations unies et ses antennes et agences spécialisées. Ce réseau diplomatique, l’un des plus importants au monde, a pour première mission de défendre partout les intérêts de l’Église et des communautés chrétiennes (à commencer, bien sûr, par les catholiques). Ce qui a pu conduire, dans une période récente, à quelques imprudences. Ainsi, en 1992, le Saint-Siège a reconnu très vite l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie, pays catholiques, alors que la situation yougoslave aurait peut-être justifié davantage de patience.

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La nature des intérêts mis en avant par la diplomatie de l’Église a toutefois évolué de façon sensible depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le temps n’est plus où le premier souci était la protection de l’institution par le biais de traités bilatéraux (concordats). C’est aujourd’hui la défense de la liberté religieuse et des valeurs chrétiennes « en général » qui est privilégiée. La publication de l’encyclique Pacem in Terris du pape Jean XXIII, le 1er avril 1963, a marqué sur ce plan un tournant. Les orientations qui y étaient développées : approche multilatérale des relations internationales, rejet de l’équilibre de la terreur nucléaire (en pleine guerre froide), résolution des conflits par la négociation, attention au développement des pays les plus pauvres devaient marquer pour longtemps l’action internationale de l’Église. « Plus jamais la guerre ! », s’exclame Paul VI à New York en 1965, devant l’Assemblée générale des Nations unies. Certes, la discrétion traditionnelle de la diplomatie pontificale (par exemple à l’égard de l’Europe de l’Est jusqu’en 1989) n’a pas disparu d’un coup ; mais, à certains moments, des positions fermes contre la guerre ont été exprimées, avec des offres publiques de médiation(3).

Ce fut le cas en 2003, lorsque le pape Jean-Paul II et ses représentants tentèrent jusqu’au dernier moment d’éviter une intervention militaire américaine en Irak. Ce qui n’avait pas empêché le même pape d’invoquer en janvier 1993 la notion de « guerre juste » au moment de la purification ethnique en Bosnie ; lorsque « des populations civiles sont en train de succomber sous les coups d'un injuste agresseur, affirmait-il, les États n'ont plus le " droit à l'indifférence ". Il semble bien que leur devoir soit de désarmer cet agresseur, si tous les autres moyens se sont révélés inefficaces. »

Benoît XVI a repris ces mêmes thèmes : condamnation de la course aux armements, respect du droit international, aide au développement, en y ajoutant la préoccupation de l’environnement, et donc d’un développement durable. Sous son pontificat, la diplomatie du Saint-Siège semble avoir aussi pris acte de la déchristianisation de l’Europe (tout en restant très présente dans les institutions communautaires) et s’être peu à peu redéployée vers les continents qui seront les terres chrétiennes de demain : Amérique latine encore, et surtout Asie (pas loin d’un catholique sur dix est Philippin !) et Afrique. Autant de régions où la progression de l’islam et le développement spectaculaire des chrétiens évangéliques constituent une redoutable concurrence pour l’Église catholique. Une épine dans le pied de la diplomatie du Saint-Siège reste en outre  la situation au Proche-Orient. En dépit de la reconnaissance d’Israël en 1993, d’interminables négociations avec cet État sur le statut des biens de l’Église « en Terre sainte » n’aboutissent pas. L’expression de la solidarité avec les  Chrétiens d’Orient, toujours réaffirmée, est aussi difficile, ceux-ci s’étant parfois prononcés, comme en Syrie, en faveur de dictatures aujourd’hui violemment contestées. Le voyage de Benoît XVI au Liban en septembre 2012 –qui fut un indéniable succès- a été l’occasion d’appels à la mesure et au discernement dont l’écho reste sans doute limité.

Scandales et attentes

En 2012, les informations d’un journaliste italien qui a publié des documents confidentiels provenant, semble-t-il, du bureau même du pape (les Vatileaks), ont révélé de graves dysfonctionnements au sommet de l’Église(4). Ceux-ci touchent en particulier la gestion des finances du Saint-Siège et du Vatican. La très importante indemnisation financière accordée par l’Italie en 1929, pour une bonne part sous forme de valeurs mobilières ou d’obligations, excite depuis longtemps bien des convoitises. Le crime organisé a cherché à plusieurs reprises à s’immiscer dans la gestion de l’Institut pour les œuvres de religion (l’IOR, la « banque » du Vatican). À la fin des années 1970, le grand argentier Mgr Marcinkus a accordé une confiance imprudente à un banquier italien, Roberto Calvi, retrouvé un peu plus tard pendu sous un pont de Londres. Cela a incité le pape Jean-Paul II (1978-2005) à réorganiser les finances du Saint-Siège. Toutefois, en dépit de ses efforts et de ceux de son successeur Benoît XVI, celles-ci n’ont toujours pas atteint le niveau de transparence requis par les instances internationales qui luttent contre la corruption et le blanchiment d’argent. De plus, en 2011, le secrétaire général du gouvernorat de l’État de la Cité du Vatican proprement dit, Mgr Carlo Maria Vigano, s’est ému de dérives financières, ce qui lui a valu d’être nommé nonce à Washington…

Une autre difficulté au sommet de l’Église provient des relations entre le Saint-Siège et la politique italienne. Le Vatican, il convient de le rappeler, est en Italie ! La tendance de la secrétairerie d’État, depuis quelques années, est d’intervenir directement dans les affaires italiennes, ce qui constitue, comme le président de la République Giorgio Napolitano a eu l’occasion de le rappeler, une ingérence dans les affaires intérieures d’un État souverain. Ainsi, en février 2009, l’exécution d’un arrêt de la Cour de cassation italienne autorisant de « débrancher » une jeune femme en état de mort clinique depuis 19 ans, Eluana Englaro, a entraîné de fortes pressions du Saint-Siège sur le gouvernement de Silvio Berlusconi pour qu’il s’y oppose. Soucieux de se préserver les bonnes grâces de la Secrétairerie d’État, celui-ci a cherché à faire modifier la loi en urgence pour empêcher l’application de la décision de justice. Le président Napolitano a bloqué la procédure, ce que la Constitution l’autorisait à faire. Cherchant malgré tout à « passer en force », Silvio Berlusconi était prêt à une sorte de coup d’État. La mort d’Eluana a mis fin à la crise ; mais la presse a ensuite rapporté une conversation téléphonique entre le cardinal  Tarcisio Bertone, secrétaire d’État, et Giorgio Napolitano, où celui-ci « regrettait » fermement cette ingérence du Saint-Siège dans les affaires intérieures italiennes. Et ces derniers temps, des prélats italiens ne cachent pas qu’ils souhaitent que la succession de Benoît XVI (né en 1928) n’échappe pas à l’un des leurs (les cardinaux italiens sont plus de 30 sur 125 au Sacré collège, ensemble des cardinaux qui élit le pape en Conclave). Les rivalités s’aiguisent, avec leur lot de traquenards et aussi de maladresses, sans doute en partie à l’origine des Vatileaks(5).

C’est dans ce contexte que l’Église s’apprête à commémorer l’un des derniers événements heureux de son histoire, l’ouverture du Concile Vatican II, le 11 octobre 1962. Un concile qui, tenu d’octobre 1962 à décembre 1965 dans la basilique Saint-Pierre de Rome sous les pontificats de Jean XXIII et Paul VI devait être celui de l’aggiornamento (mise à jour) et du dialogue avec le monde(6). L’opinion française en a surtout retenu la réforme liturgique (la fin de la messe en latin !) qui a entraîné de violentes polémiques. Cela a fait passer au second plan des évolutions majeures telles que la reconnaissance de la liberté religieuse (ou liberté de conscience, que l’Église n’avait cessé de combattre depuis le XVIIIe siècle), ou l’abandon de la stigmatisation du peuple juif « déicide », qui ouvrait la voie à la repentance de Jean-Paul II, en l’an 2000, sur les fautes commises par l’Église catholique à l’égard de ses « frères ainés dans la foi ». D’autres affirmations étaient davantage d’ordre ecclésiologique ou théologique, comme la définition de l’Église comme « peuple de Dieu » (clercs et laïcs compris) et non plus comme une hiérarchie cléricale.

Depuis, l’accentuation de la sécularisation, des incompréhensions et crispations de toutes sortes, des scandales nombreux dont celui des prêtres pédophiles ne fut pas le moindre, sont venus ternir la belle image des évêques du monde entier rassemblés à Rome il y a 50 ans. Pourtant, 1 300 ans après Pépin le Bref, le Vatican est toujours là, butte témoin, s’il en fallait une, d’une institution pas comme les autres.

Notes
(1) Pour une synthèse de ces accords, se reporter au dossier réalisé par Questions internationales, « Le christianisme dans le monde », n° 29, janvier-février 2008, p. 58.
(2) Catholicisme romain et forme politique, 1923.
(3) Ou encore, le soutien à des missions de bons offices menées par des ONG comme dans le cas de la Communauté de Sant’Egidio, fondée en 1968 et spécialisée dans la diplomatie informelle qui, aux lendemains du concile Vatican II, œuvra à un accord de paix au Mozambique, ainsi qu’en Côte d’Ivoire et au Niger.
(4) Accusé d'avoir livré à la presse un grand nombre de documents confidentiels sur la vie du Saint-Siège, l'ancien majordome du pape Benoît XVI, Paolo Gabriele, mis aux arrêts dans une sorte de cellule monacale durant près de deux mois, a comparu le 29 septembre 2012 ; l'accusé est jugé par une cour de justice italienne (la justice du Saint-Siège étant une justice ecclésiastique qui applique le code de droit canonique, interne à la vie de l'Église) et risque une peine de prison qu'il purgera en Italie.
(5) Voir Stéphanie Le Bars, « Paradoxes d'une fin de pontificat », Le Monde, 16 juin 2012 ainsi que « Vatican II, l'Église chahutée » Le Monde, 6 octobre 2012.
(6) Sur ce sujet, voir Céline Béraud, «L’église catholique, quatre décennies après Vatican II », in Les religions dans la société (dossier), Cahiers français, n° 340, septembre-octobre 2007, pp.72-77.

* Professeur à l’Institut d’études politiques (Paris), historien et ancien conseiller culturel à l’ambassade de France près le Saint-Siège ; parmi ses publications, Les religions d’aujourd’hui, Larousse, 2008 et Dieu est un homme politique, Bayard, 2007.

Pour citer cet article : Jean-Luc Pouthier, «  Le Vatican : un pape, 594 habitants et un milliard de catholiques », P@ges Europe, 8 octobre 2012 – La Documentation française © DILA

 

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