Retour
 
 

« Aube dorée », une ombre menaçante sur la démocratie grecque, par Amélie Poinssot

[« Aube dorée », une ombre menaçante sur la démocratie grecque, par Amélie Poinssot], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Manifestation d'immigrés au Pirée (sud-ouest d'Athènes), le 22 septembre 2012 pour protester contre les violences racistes dont ils sont victimes (sur la pancarte "Dehors les néo-nazis !").
AFP/Angelos Tzortzinis 2012

Agrandir l'image

Mis à jour le 05/11/2012

Introduction

Groupuscule apparu dans les années 1980, Chryssi Avgui (Aube dorée) a réalisé une percée spectaculaire aux élections législatives du 17 juin 2012 dans un pays ébranlé par une terrible crise économique et sociale. Forte à présent d’un groupe parlementaire de 18 députés, cette formation qui prône l'autoritarisme et se revendique ouvertement d’un nationalisme extrême aux accents néo-nazis s’est rendue coupable de nombreuses violences à l’égard des étrangers. Le laxisme des autorités à l’égard de ses agissements tout comme la banalisation médiatique dont ses dirigeants sont l’objet suscitent une inquiétude certaine.


« AUBE DORÉE », UNE OMBRE MENAÇANTE SUR LA DÉMOCRATIE GRECQUE

Amélie Poinssot *

Un soir d'octobre 2012, devant un petit théâtre avant-gardiste d'Athènes. Une foule inhabituelle se presse avant la représentation de Corpus Christi, une pièce américaine créée en 1997 remise à l'affiche par un metteur en scène grec. Parmi les personnes, tous en effet ne sont pas amateurs de théâtre : un rassemblement de membres du parti Chryssi Avgui ( « Aube dorée » en grec), auxquels se joignent quelques orthodoxes intégristes, crée le scandale. Ils dénoncent une pièce blasphématoire et se mettent à proférer des menaces à l’intention des artistes(1). Un député du parti, Ilias Panayotaros, invective ceux-ci de façon particulièrement ordurière, en lançant des insultes racistes et homophobes... La manifestation tourne à l'affrontement, les forces de police s'avèrent incapables d'assurer la sécurité des spectateurs et des artistes, le spectacle est annulé.

Loin d'être un épiphénomène, cette action s'inscrit dans une série de démonstrations violentes d'Aube dorée qui, depuis qu'elle a conquis 18 sièges au Parlement grec à la faveur des élections législatives du 17 juin 2012, élargit peu à peu son champ d'action. Cet événement est par ailleurs révélateur de la passivité d'un État qui, plutôt que d'intervenir et de rappeler les principes fondamentaux de la démocratie tels que l'égalité des êtres humains quelle que soit leur origine ou leur orientation sexuelle, ou encore la liberté d'expression artistique, laisse la situation s'envenimer. Le lendemain soir, l'affrontement se reproduit… Puis le metteur en scène, d'origine gréco-albanaise, reçoit des menaces de mort. Début novembre, il décide avec sa troupe de ne plus produire la pièce. 

Laxisme des autorités

« Nous sommes à une époque en Grèce où être extrémiste présente un avantage, être anti-système est un atout », analysait la chercheure en sciences politiques, Vassiliki Georgiadou, au lendemain du premier scrutin législatif du printemps dernier – celui du 6 mai 2012 –, à l'issue duquel Aube dorée frôlait déjà les 7 %. Pour elle, une grande partie de ce vote s'expliquait par une volonté des électeurs de sanctionner les deux principales formations politiques, le Mouvement socialiste panhellénique (Pasok) et Nouvelle Démocratie (conservateurs), qui ont tenu les rênes du pouvoir, en alternance, pendant près de quatre décennies. Après deux ans et demi de crise économique et sociale sans précédent, le système politique dans son ensemble est en effet discrédité. « Mais ce parti est fondamentalement opposé à notre société libérale et démocratique. Il introduit la violence dans l'espace politique et agit en dehors des lois. A tel point que lorsqu'il parle d'expulser les immigrés du pays par exemple, il n'imagine même pas un cadre légal pour le faire. » Les événements qui ont rythmé l'actualité politique grecque depuis le scrutin du 17 juin 2012 ont donné raison à notre interlocutrice : à deux reprises, des députés du parti se sont rendus sur des marchés, en périphérie de la capitale, où ils ont détruit des stands tenus par des vendeurs qu'ils estimaient être des immigrés sans papiers. Par ailleurs, des membres du parti participent, régulièrement, en bande, à des violences contre les étrangers, qui visent notamment Afghans et Pakistanais, dans certains quartiers de la métropole athénienne et dans la ville portuaire de Patras. Les ONG et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ont déjà dénoncé à maintes reprises la progression des violences xénophobes dans le pays – un réseau associatif a enregistré 87 agressions racistes depuis début 2012, tout en estimant qu'elles sont en réalité beaucoup plus nombreuses – mais pour l'heure, ni les auteurs de ces actes ni le parti ne sont inquiétés. Un seul procès est en cours, pour des violences portées sur un Afghan par trois personnes, dont Themis Skordeli, ancienne candidate sur les listes d'Aube dorée. Mais nul ne sait quand le jugement va être rendu : la justice a prononcé en septembre un nouvel ajournement – c'est le septième depuis le début du procès, un an plus tôt… Manifestement, les actes d’Aube dorée bénéficient encore aujourd'hui d'une tolérance et d'une impunité de la part des appareils policier comme judiciaire.

Face à l'absence de réaction des autorités, Aube dorée a un boulevard devant elle. Sur fond de crise économique et de désintégration des fondements de la société grecque, son autoritarisme et ses promesses quant à la nécessité d’instaurer un nouvel ordre séduisent en effet une frange croissante de la population (près de 7 % des électeurs au scrutin législatif anticipé du 6 mai puis à celui de juin, entre 10 et 15 % trois mois plus tard dans les sondages), notamment chez les jeunes et dans les classes populaires, mais aussi dans les régions historiquement conservatrices – comme celle du Magne, dans le sud du pays où déjà, à l’époque de la guerre civile (1946-1949), la majorité s'était rangée du côté de l'armée – au contraire de celles à forte immigration.

Référentiel néo-nazi

Le parti s'est doté de signes d'identification puissants qui interpellent : modus operandi, uniforme et symboles tiennent plus de la milice que de la formation politique. Lorsqu'ils sortent pour une action coup de poing, les membres du parti revêtent un T-shirt noir barré de leur logo composé à partir de l'alphabet runique, qu'utilisaient également les nazis : on y reconnaît le « S » caractéristique de la SS. Ils arborent des drapeaux marqués du méandre noir, un symbole tiré de l'antiquité grecque qui ressemble étrangement à la croix gammée du IIIe Reich... Et tout, dans leur apparence, vise à glorifier la force : le cheveu ras, le corps gonflé par les séances de musculation, les hommes de Chryssi Avgui ont des gros bras et tiennent à le faire savoir. « Honneur, Sang, Aube dorée », tel est leur slogan. Si ce caractère paramilitaire, accompagné d'un discours simpliste où l'immigré apparaît comme à l’origine de tous les maux de la société et les hommes politiques comme « tous pourris », répond à un besoin de repères dans une société complètement déboussolée, il semble aussi prospérer sur un fond de nationalisme latent qui n'a jamais vraiment disparu du pays. « L'idéologie du parti puise ses racines dans le national-socialisme d'Hitler, décortique Dimitris Psarras, journaliste d'investigation spécialiste de l'extrême droite en Grèce. Et sa façon d'utiliser la violence comme mode d'action pour à la fois manifester sa force et défier l'État est directement tirée du modèle de la progression du NSDAP dans l'Allemagne des années 1930. » Le dernier ouvrage de Dimitris Psarras, Le livre noir d'Aube Dorée, documents sur l'histoire et l'action d'un groupe nazi, vient de paraître en Grèce (éditions Polis). Il y pointe, entre autres, les nombreuses références à l'idéologie nazie publiées depuis le début des années 1980 par la revue (intitulée d’ailleurs « Aube dorée ») de l'organisation – qui n'était à l'époque qu'un groupuscule inexistant sur l'échiquier politique  – et revient sur le parcours de son dirigeant et fondateur, Nikolas Michaloliakos. « Ce dernier était membre d'une organisation fasciste, le ″4 août″, qui avait été fondée dans les années 1960. Il fut aussi le disciple du conseiller de Yorgos Papadopoulos, celui qui était à la tête de la dictature des Colonels : il y a de nombreuses connivences entre l'ancien régime et Aube Dorée. » Après la chute de la Junte, en 1974, N. Michaloliakos a par ailleurs co-dirigé, avec Y. Papadopoulos depuis sa cellule de prison, les jeunesses du Front hellénique national, une organisation nostalgique de la dictature. Mais il a aussi travaillé pour les services de renseignements du pays. « Michaloliakos n'a jamais été quelqu'un de marginal. Il a toujours eu des liens avec ce que l'on appelle l'État profond : la police, et l'armée. »

Aube Dorée a d'ailleurs commencé, comme le NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands) d'Adolf Hitler, par des attaques contre les militants d'extrême gauche. En 1998, c'est le leader étudiant Dimitris Kousouris qui en fait les frais, en marge des grandes manifestations étudiantes de l'époque : il échappe de peu à la mort. L'homme qui l'a roué de coups, un des responsables du parti, prend la fuite et échappe ainsi à toute poursuite pendant sept ans avant de se rendre à la police. Il est alors condamné à 21 ans d'incarcération, une peine ramenée à douze années de prison lorsqu'il fait appel ; il est finalement libéré bien avant terme, au bout de quatre ans et demi d'emprisonnement. Ses complices, eux, ne seront jamais jugés. Par ailleurs, à mesure que la présence immigrée s'accroît dans le pays, les activistes du parti s’en prennent aux étrangers – les Albanais notamment, première communauté immigrée du pays : les agressions se multiplient à leur encontre. En 2004, à l'issue d'un match que l'équipe nationale grecque perd face à l'Albanie, un supporter albanais est tué. Pendant cette décennie, d'après de nombreux observateurs, le parti recrute dans les clubs de supporters – mais il reste encore un groupuscule, sans poids politique. Puis il se retourne contre les immigrés d'origine extra européenne : depuis 2009, à Aghios Pantéléïmonas, un quartier défavorisé au nord du centre de la capitale, des membres du parti ont ainsi participé aux côtés d'un comité d'habitants à l'expulsion, petit à petit, des immigrés de l'espace public : les Afghans qui passaient sur la place principale étaient systématiquement accueillis par des insultes, voire victimes d'attaques physiques. Fort dans ce quartier de ses agissements approuvés par un certain nombre de commerçants, Aube Dorée a décroché un siège à la mairie d'Athènes lors des élections municipales de 2010. Mais son audience en dehors de la capitale restait alors encore minime : le pourcentage de votes pour Aube Dorée n'avait jamais dépassé 0,29 % au niveau national avant les élections de 2012. 

Une banalisation inquiétante

C'est au début de l'année 2012, lorsque la Grèce se dirige vers des élections anticipées, que les médias grecs se mettent à rendre compte de toutes les apparitions du parti néonazi : l'organisation commence alors à se faire connaître bien au-delà des quartiers déshérités de la capitale. Surtout, les journalistes grecs lui confèrent une image de parti « social », qui fournirait de l'aide aux plus démunis, accompagnant les personnes âgées lorsqu'elles se rendent à la banque retirer de l'argent et organisant des soupes populaires... qui ne bénéficient qu’aux seuls détenteurs d'une carte d'identité grecque. Une image fabriquée à partir de quelques actions soigneusement mises en scène et relayées massivement par les médias, mais qui n'a rien à voir avec un travail de terrain de longue haleine mené en faveur des plus démunis. Après son succès aux élections, le parti est même l'objet d'une banalisation par les médias, lesquels s'intéressent de plus en plus à la vie privée des membres d'Aube dorée, contribuant ainsi à leur notoriété... Cet été, la chaîne Star a ainsi consacré une heure d'émission au mariage du député Ilias Panayotaros – évoqué plus haut - faisant de lui un ″people″ ordinaire et inoffensif.

Dans les milieux de la gauche grecque toutefois, Aube dorée inquiète. Certains se demandent pourquoi il n'a tout simplement pas été interdit. Un tel parti n'aurait pas droit de cité dans d'autres pays de l'Union européenne, car son discours aurait été condamné par les lois visant l'apologie du nazisme, l'antisémitisme, ou encore l'incitation à la violence et à la haine raciste. « En Grèce, il y a une plus grande liberté d'expression que dans d'autres pays, comme la France », pointe le vice-président de la Ligue hellénique des droits de l'Homme, Dimitris Christopoulos. Mais surtout, la question de l'interdiction des partis politiques est un sujet hautement sensible, rappelle ce professeur de droit. « En Grèce, jusqu'en 1974, le Parti communiste était interdit. Depuis, il y a cette idée assez répandue qu'interdire un parti serait contraire au fonctionnement démocratique de la société. » Par ailleurs, « en termes de droit, il n'est pas possible d'interdire Aube dorée, puisqu'à ce jour, la justice n'a pas encore démontré cette relation entre la violence et la structure du parti, et pour cela, il faut d'abord que la justice fasse son travail. Les violences effectivement commises par les membres d'Aube dorée doivent être condamnées. Or c'est très difficile car un État dans l'État s'est créé : le parti a infiltré les structures de la justice et de la police ». En d'autres termes, le parti néo-nazi n'est pas près de disparaître. Pour le premier semestre de la législature 2012, au même titre que tous les partis représentés au Parlement, il a touché des subventions publiques et déjà encaissé 3,2 millions d'euros. 

Note
(1). Si la pièce a soulevé un certain tollé dans les milieux catholiques intégristes d’autres pays européens, elle n’a jamais suscité de telles manifestations violentes au point d’être retirée de l'affiche (ndlr).

* Journaliste indépendante, correspondante en Grèce de RFI et Mediapart

Pour citer cet article : Amélie Poinssot, « Aube dorée, une ombre menaçante sur la démocratie grecque », P@ges Europe, 5 novembre 2012 - La Documentation française © DILA 

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires

  • En savoir plus sur
  • Crise de l'euro, regards extérieurs

    4,70 format papier En savoir plus sur Crise de l'euro,  regards extérieurs