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Espagne. Les fantômes de la guerre civile et du franquisme, par Stéphane Michonneau

[Espagne. Les fantômes de la guerre civile et du franquisme, par Stéphane Michonneau], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Dans la nuit du 16 au 17 mars 2005, sur décision du Conseil des ministres, la statue équestre de Franco, au centre de Madrid, est déboulonnée et transférée dans un hangar, à l’abri des regards.
AFP

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Mis à jour le 12/03/2009

Introduction

Les liens entre histoire et mémoire suscitent de vifs débats dans de nombreux pays mais, en Espagne, ils sont d’une acuité particulière, le fameux « travail de mémoire » y ayant suivi un parcours particulièrement mouvementé. De la « loi du silence » sur les années du franquisme et de la guerre civile à celle sur la « mémoire historique » de 2007, en passant par la période de dénonciation des crimes commis par la dictature, le « roman national » espagnol peine encore, aujourd’hui, à rassembler.


Espagne. Les fantômes de la guerre civile et du franquisme

Stéphane Michonneau*

Comme d’autres pays, l’Espagne semble malade de son passé. Rien d’original dans ce constat que l’historien Henry Rousso a dressé en d’autres temps pour la France et sa relation à Vichy. Depuis le milieu des années 1990, la vague mémorielle a submergé la vie politique espagnole et il ne se passe pas un jour sans que les quotidiens ne se fassent l’écho des difficultés qu’ont les Espagnols à assumer les fantômes de la guerre civile et, plus récemment, ceux de la répression franquiste. De nombreux lieux de mémoire du franquisme étaient toujours en place il y a peu et leur démantèlement fait encore l’objet de conflits politiques aigus.

L’Espagne : un cas exceptionnel ?

La société espagnole est persuadée du caractère exceptionnel que revêt la mémoire de ces années noires alors que sa situation est comparable aux nombreux pays ayant connu un déchirement interne grave : les États-Unis, la Grèce, l’Italie, le Guatemala ou El Salvador pour ne citer que ceux-là. D’abord, la mémoire de la guerre d’Espagne (1936-1939) est celle d’un événement supposé traumatique. Cette impression est fondée sur un préjugé qui tient les guerres civiles pour plus meurtrières et terribles que les conflits classiques en ce qu’elles divisent une communauté prétendument unie. Le vocable de « guerre fratricide » en dit long sur cette perception. De plus, la mémoire du conflit permet de revivifier une lecture simpliste de l’histoire du pays qui voudrait que s’opposent éternellement « deux Espagnes ». Les historiens ont attiré l’attention sur le côté réducteur de cette approche binaire.

Un autre trait que l’Espagne partage avec la plupart des pays ayant vécu longtemps sous le joug d’une dictature qui produisait un discours historique particulièrement cohérent et oublieux des diversités du pays, est de prêter à la mémoire une valeur de vérité supérieure à l’histoire. Nulle part mieux qu’ici s’exerce le poids des témoins sur une historiographie relativement jeune et toujours assez politisée. De là vient que les silences entretenus sur la guerre soient souvent interprétés comme l’expression d’un oubli volontaire des victimes.

Dans ces conditions d’hypermnésie, il est difficile de réfléchir sereinement aux implications de la mémoire et aux relations forcément complexes que cette dernière entretient avec l’histoire espagnole. De fait, la mémoire est un objet d’histoire récent, et souvent uniquement appréhendé sous l’angle des usages politiques du passé. On peut dire que la vague mémorielle qui surgit à partir de 1996 prit de court la plupart des intellectuels espagnols qui étaient restés étrangers aux débats ouverts en France, en Allemagne ou en Italie autour de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Encore aujourd’hui, rares sont les intellectuels critiquant la notion de « mémoire historique » qui, en dépit de sa fragilité épistémologique, s’est imposée dans le débat public.

Malgré l’absence de connaissances approfondies des phénomènes mémoriaux, de leurs acteurs et de leurs motivations, il est toutefois possible de brosser à grands traits les trois étapes de l’histoire de la mémoire de la guerre civile et du franquisme : un temps de bruit et de fureur sous le premier franquisme jusque vers 1965 ; un temps de silence, de la fin du franquisme aux années de la transition démocratique puis, à nouveau, un bruit assourdissant depuis le milieu des années 1990.

Quand le franquisme instrumentalise l’histoire

En organisant l’oubli des politiques de mémoire précédentes (catalaniste, républicaine, libérale, etc.), le premier franquisme présentait l’Espagne comme une page blanche sur laquelle un nouveau roman national pouvait être écrit. Ainsi, cette organisation de l’oubli fut indissociable de la promotion d’une politique de mémoire spécifique, trait que le franquisme empruntait à la dictature de Primo de Rivera (1923-1930). Parallèlement, le régime s’employait à mettre en place les repères d’une nouvelle mémoire dont les aspects les plus spectaculaires ont été décrits récemment : monuments aux morts dédiés aux « Caídos » (« tombés pour l’Espagne ») dans tout le pays, construction de la basilique El Valle de los Caídos, multiplication des fêtes nationales comme le Jour de la Race, etc.

En dépit de son contenu volontiers fasciste, le premier franquisme ne fut pas nécessairement le tournant que l’on suppose car il était une réponse aux politiques de mémoire qui l’avaient précédé. En effet, force est de remarquer que le régime ne remit jamais en doute ni le postulat d’une efficacité du monument, ni la nécessité de l’événement commémoratif, ni les gestes essentiels qui composent ce rite social destiné à encadrer les masses. Il ne promut pas non plus d’esthétique très différente de celle que la première dictature et la République avaient développée.

Village de Belchite en Aragon, qui fut complètement détruit en 1937 à la suite d’une des plus célèbres batailles de la guerre civile

Village de Belchite en Aragon, à 50 kilomètres de Saragosse, qui fut complètement détruit en 1937 à la suite d’une des plus célèbres batailles de la guerre civile. En mars 1938, Franco a décidé de dédier les ruines à la commémoration de sa victoire.

© Stéphane Michonneau

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Pour répondre à la nécessité de consolider un régime dépourvu de légitimité démocratique, les premiers monuments franquistes furent de nature héroïque. La guerre civile, il faut le souligner, fut constamment présentée comme le point de départ d’une nouvelle Espagne. Certes, cette mémoire obsédante n’offrait qu’une seule version du conflit et rejetait dans l’exil les autres interprétations. Ainsi, les Espagnols furent entretenus dans la croyance d’un bombardement de Guernica par les Républicains et la vérité historique largement divulguée à l’étranger ne connut que peu d’écho à l’intérieur du pays. La mémoire de la guerre civile jouissait d’une forme de consensus imposé qui liait celle-ci à la démocratie. Quant aux mémoires des vaincus, elles ont été confinées par la répression dans les cercles étroits des souvenirs individuels ou familiaux. Leur fragmentation empêcha longtemps d’atteindre le degré de cohérence narrative nécessaire à leur projection dans l’espace public.

Cependant, le régime se « défascisait » et la célébration des « Vingt-cinq années de paix » en 1964 marqua un tournant. Si la guerre civile ne constituait plus la pierre de touche de la politique de mémoire franquiste, c’est que la paix fournissait désormais une justification au régime et que la prospérité économique, le progrès étaient érigés en nouveaux repères : en ce sens, les inaugurations de barrage ou de bâtiments publics tendirent à remplacer efficacement le culte héroïque tombé en désuétude, sauf dans les cercles néo-fascistes les plus radicaux. Il faut dire que ce tournant correspondit aux avancées de l’historiographie de la Guerre civile au Royaume-Uni (Hugh Thomas, The Spanish Civil War, 1961 ou Herbert Southworth, The Myth Of Franco’s Crusade, 1962) et en France (Pierre Broué et Emile Témime, La Révolution et la guerre d’Espagne, 1961), qui forcèrent le régime à édulcorer son interprétation des événements : à la thèse de la « guerre de libération » contre l’oppression marxiste se substitua celle d’une catastrophe dont tous les Espagnols étaient responsables.

Du « pacte du silence » ...

Pour expliquer le tournant des années soixante, il faut évoquer la formation d’un front d’opposition au franquisme, notamment dans les milieux estudiantins entre 1956 et 1965, deux dates importantes de la révolte universitaire à Madrid et à Barcelone. Dans ce cadre surveillé, les enfants du régime qui se rebellaient contre les injustices sociales de la dictature rencontrèrent les enfants de Républicains et une partie des catholiques. Ce front contestataire unissait une même jeunesse et se trouvait renforcé par le mécontentement du monde ouvrier qui s’affirmait depuis 1953. Mais en ce qui concerne la question traitée dans cet article, il est essentiel de souligner que l’union des oppositions reposait sur une condition : le silence sur la guerre civile qui avait divisé les pères. On a souvent caractérisé cette époque par une expression erronée, celle du « pacte d’oubli » que les futures élites de la jeune démocratie espagnole auraient scellé pour favoriser la résistance à la dictature puis, après 1975, la réconciliation politique. En fait, il serait plus juste de parler d’un « pacte du silence », c’est-à-dire d’un accord implicite sur le refus d’exploiter politiquement les rancœurs du passé.

C’est bien ce pacte qui constitue l’un des fondements de la transition démocratique, alors que toute une génération de Républicains exilés rentraient en Espagne, forts d’une mémoire de résistance forgée dans l’exil. L’interprétation dominante faisait de la guerre civile un « conflit fratricide » dans lequel les horreurs étaient équivalentes, de sorte que Felipe Gonzalez, chef du gouvernement socialiste à partir de 1982, alla jusqu’à reconnaître la valeur du sacrifice des combattants franquistes. Pour autant, il ne s’agit pas d’oubli : la guerre civile ne cessa d’occuper les esprits, notamment les pages de journaux et d’ouvrages en tout genre. En fait, les choix qui présidèrent aux orientations politiques de la transition ne peuvent se comprendre sans tenir compte de l’obsession que représentait le risque – probablement très surévalué par les acteurs politiques eux-mêmes – d’une nouvelle guerre civile. Les cérémonies en hommage à la jeune démocratie (anniversaire de la Constitution de 1978) et au roi Juan Carlos masquèrent le souvenir obsédant de la guerre civile.

... à l’hypermnésie

Le pacte du silence dura jusqu’au milieu des années 1990. Les chercheurs ont désormais cerné avec précision les raisons de ce nouveau virage des politiques de mémoire : les élections de 1996 furent un facteur déclencheur dans la mesure où le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) ralluma le souvenir de la guerre pour tenter d’empêcher l’accession au pouvoir du Parti populaire (centre droit). Le soixantième anniversaire du coup d’État de 1936 et les retrouvailles de l’Espagne avec les vieux brigadistes(1) sont une autre raison. L’usure de la transition démocratique, éclaboussée par de nombreux cas de corruption, est une troisième cause fondamentale. Mais parmi le faisceau d’éléments permettant de rendre compte de cette évolution, il en est un qui a souvent échappé aux observateurs parce qu’il inscrit l’histoire de la mémoire espagnole dans son contexte européen ou même occidental : c’est la montée en puissance, depuis les années 1960, des revendications victimaires qui coïncident en partie avec ce que l’historienne Annette Wiewiorka a dénommé « l’ère des témoins ». Alors qu’au début des années 1990, une littérature abondante était consacrée partout en Europe au thème de la mémoire traumatique (Shoah, post-communisme), la guerre civile fut classée parmi les grandes tragédies du XXe siècle. En réalité, le sens de la lecture de ce trauma en grande partie construit culturellement évoluait au cours du temps : on passait insensiblement d’une mémoire des conflits des années 1936-1939 à celle de la répression postérieure à 1939, surtout celle menée dans la zone républicaine reconquise. Cependant, l’éveil de ces mémoires traumatiques ne s’accompagna pas en Espagne de leur judiciarisation à l’inverse de ce qui se passa en France et en en Italie avec les grands procès contre les anciens collaborateurs. En effet, la loi d’amnistie de 1977(2) bloquait tout recours judiciaire, une clause confirmée lorsque le juge Garzón tenta de rouvrir cette voie en octobre 2008. Ainsi, la mémoire des victimes du franquisme demeura une mémoire souffrante, revendicatrice, incapable d’incarner la réconciliation sociale que prêchait la transition. L’évoquer, au lieu de calmer le jeu des mémoires conflictuelles en dessinant les voies d’une reconnaissance sociale, ne pouvait donc que l’aviver.

Le mouvement dit de « récupération de la mémoire historique » se structura au début des années 2000. En 1999, la commémoration du soixantième anniversaire de la fin de la guerre civile mit en lumière l’extrême brutalité du système répressif du franquisme : les adoptions illégales des « enfants volés » à leurs parents républicains et confiés à des institutions religieuses peu regardantes ; le travail forcé des « esclaves de Franco », ce demi-million de prisonniers républicains qui, dans la centaine de camps de concentration récemment répertoriés, travaillèrent dans des conditions inhumaines au profit du régime et d’entreprises florissantes ; ceux qui vécurent 40 années cachés entre deux murs, ne sortant que la nuit et qu’on appela « les topos » [de tapar, cacher], recherchés par un régime qui ne conçut jamais le moindre pardon; les femmes, fréquemment violées et battues, dans des prisons dont on ignorait jusqu’à l’existence, etc. Mais l’action la plus marquante de ce mouvement fut sans conteste l’ouverture des fosses communes de la répression : même si les exhumations avaient commencé dès 1971, celle d’octobre 2000 à Priaranza del Bierzo dans le León fit date. Sous l’égide de Emilio Silva, fondateur la même année de l’Association pour « la récupération de la mémoire historique », la question des vaincus de la guerre civile occupa rapidement le débat politique. Comme l’explique la sociologue Danielle Rozenberg, la réalité du mouvement est multiforme : phénomène de réappropriation mémorielle global, exigence de justice émanant de la société civile, contestation d’une confiscation symbolique de l’espace public à la gloire des vainqueurs de la guerre sous le franquisme mais aussi appel à multiplier les cérémonies publiques de réparation aux victimes.

Les initiatives de ce type déséquilibraient les comptes morbides des massacres de la guerre civile. Plus encore, elles remettaient en cause l’un des facteurs de la stabilité politique de la transition, qui reposait sur le maintien au pouvoir des élites franquistes converties au pluralisme politique. Dans ces conditions, l’opposition exigea l’amnistie des prisonniers politiques, qui fut votée en 1977, sans que la possibilité de constituer une commission Vérité ne soit jamais évoquée. L’acceptation par les partis de gauche du retour à la monarchie conservatrice impliqua une renonciation douloureuse aux mythes des deux républiques (1873-1874 et 1931-1939) et à leurs symboles. La démocratie prit alors le risque de tourner le dos aux seules expériences démocratiques qu’avait jamais connues le pays. En somme, la transition préféra le culte à la monarchie au culte à la démocratie. Les exhumations s’efforçaient donc de renouer la chaîne des temps entre la Seconde République et le régime actuel en dénonçant le compromis monarchique de la transition. Une fois encore, le tournant fut préparé par de nombreux travaux historiques qui demeuraient paradoxalement inconnus du grand public : l’histoire de la guerre civile connut un renouvellement de ses perspectives et, dès le début des années 1990, l’historiographie du franquisme prit son envol. Dans la mesure où il prétendait situer au cœur de la démocratie les valeurs des vaincus, le mouvement de « récupération » fut l’objet d’une polémique dans les milieux intellectuels sur le sens à accorder à la mémoire dans l’écriture de l’histoire.

Une loi mémorielle ambiguë

Tandis que se multipliaient expositions, émissions de télévision, publications et essais sur la mémoire des vaincus, le Parti populaire au pouvoir entre 1996 et 2004 ouvrit la voie à une sorte de « révisionnisme » historique qui tâchait de réévaluer positivement la dictature à la lumière, notamment, du miracle économique qu’avait connu le pays. Cette politique se manifesta par le retour d’un nationalisme étroit et la relecture unitaire du passé de l’Espagne. Concrètement, elle justifia le report au Parlement du vote, jusqu’au 20 novembre 2002, de la condamnation officielle du coup d’État du 18 juillet 1936, soit vingt-sept ans après la mort de Franco ! Pour bon nombre d’Espagnols, ce nationalisme exacerbé marqua un point de non-retour : le prix de l’amnistie ne compensait désormais plus le coût de l’amnésie. Ces circonstances politiques expliquent que le PSOE fit de la loi sur la mémoire historique l’un des chevaux de bataille de sa reconquête du pouvoir en 2004. En cela, le futur Premier ministre, José Luís Zapatero, suivait l’exemple des régions autonomes – Catalogne, Pays basque, Andalousie – qui avaient mis en place, depuis plusieurs années, des procédures d’indemnisation des victimes de la répression franquiste.

La loi dite de la mémoire historique, votée en décembre 2007, tenta de refermer les plaies de cette crise mémorielle. Les revendications portées par les associations de victimes étaient nombreuses : « le regroupement des archives de la guerre civile et de la répression ainsi qu’un accès libre à ces fonds actuellement dispersés ; l’indemnisation des anciens prisonniers et autres exclus des réparations, comme les maquisards ou les travailleurs forcés ; l’octroi de pensions aux “enfants” de la guerre contraints de s’expatrier avec leurs familles et celui de la nationalité espagnole aux descendants de l’exil républicain ; la restitution des biens confisqués pour des motifs politiques ; la prise en charge par les autorités des exhumations de fosses et l’identification des “disparus” ; l’annulation des jugements sommaires prononcés par les tribunaux franquistes, le retrait des symboles franquistes de l’espace public », telle est la liste de ces exigences synthétisée par Danielle Rozenberg. La loi déclara injustes les condamnations et les sanctions prononcées contre les victimes. Elle accorda des pensions aux orphelins de prisonniers, aux travailleurs forcés et aux « enfants de la guerre ». Elle incita les pouvoirs locaux à retirer de la voie publique les monuments commémoratifs franquistes. Une autre loi (1er juin 2007) consacrée aux archives, prévoit le regroupement de tous les « papiers de la guerre » dans le Centre documentaire de la mémoire historique créé à Salamanque. La loi sur la mémoire historique a cependant posé certaines limites : ainsi, elle a refusé d’envisager que les sentences collectives des tribunaux militaires puissent être annulées, voire révisées, la réhabilitation ne pouvant être qu’individuelle et n’ouvrant pas droit à l’indemnisation. Elle s’est bien gardée d’ouvrir la boîte de Pandore des indemnisations, lesquelles auraient pu atteindre des sommes astronomiques. Enfin, elle a rendu impossible tout processus de judiciarisation par la qualification de crime contre l’humanité des exactions du régime franquiste que les associations de victimes cherchent encore à obtenir auprès d’organismes internationaux, comme l’ONU ou le Conseil de l’Europe. Ainsi, la mise en place d’une commission Vérité a été définitivement écartée. En dépit de ces restrictions, il ne fait pas de doute que cette loi marque un nouveau tournant et amorce probablement une ère d’apaisement des conflits de mémoire que traverse le pays.

Finalement, l’Espagne, comme la France, a choisi de promulguer une loi mémorielle dont le caractère hétéroclite frappe l’observateur mais dont le succès dépend du consensus qu’elle est en mesure de susciter. Or, dans le cas espagnol, il n’existe pas de « roman national » susceptible de rassembler tous les acteurs de la guerre civile et du franquisme. En effet, la mémoire « néo-républicaine » tente d’assimiler les victimes du franquisme à celles du nazisme. Dans l’usage qu’en font les journaux espagnols (et certains historiens), le terme « holocauste » en vient à désigner aussi bien l’élimination des Juifs d’Europe que celle des Républicains espagnols, au risque de graves confusions. Néanmoins, la démarche mémorielle est cruciale car elle permet d’inscrire ceux se réclamant de la mémoire des victimes du franquisme dans une chaîne événementielle qui consolide leur identité et leur accorde une supériorité morale sur le monde indifférencié des bourreaux, lesquels sont rejetés dans une inhumanité sans rachat possible. Pour ceux-là, il s’agit de faire passer l’idée qu’en dépit de leur victoire militaire, les franquistes ont perdu la bataille sur un plan moral. Aussi le décalage existant entre une historiographie très nourrie et des récits mémoriels en noir et blanc condamne-t-il, comme le souligne l’historienne Mercedes Yusta, les Espagnols à vivre encore longtemps comme un peuple halluciné par la mémoire.

Notes
(1) Le défilé des anciens brigadistes sur les Ramblas de Barcelone fit l’effet d’une étincelle. Dans la foulée, les Cortes offrirent aux vétérans la nationalité espagnole.
(2) Cette loi, principale revendication des forces démocratiques, visait à libérer les opposants au régime franquiste emprisonnés ou brimés. Par voie de conséquence, elle couvrait aussi les crimes franquistes.

Sélection bibliographique
• P. Aguilar, Memoria y olvido de la Guerra civil española, Alianza, Madrid, 1996.
• J. Aróstegui & F. Godicheau, Guerra civil : mito y memoria, Marcial Pons/Casa de Velázquez, Madrid, 2006.
• A. Beevor, La Guerre d’Espagne, Calmann-Lévy, Paris, 2006.
• F. Espinosa, Contra el olvido : Historia y memoria de la guerra civil, Crítica, Barcelona, 2006.
• F. Godicheau, La Guerre d’Espagne : de la démocratie à la dictature, Gallimard, Paris, 2006.
• S. Juliá dir., Víctimas de la guerra civil, Temas de Hoy, Madrid, 1999.
• P. Preston, La Guerra civil española, Debate, Madrid, 2006.
• A. Reig Tapia, La Cruzada de 1936 : mito y memoria, Alianza, Madrid, 2006.
• E. Témime, La Guerre d’Espagne, un événement traumatisme, Complexe, Bruxelles, 1996.
• M. Yusta, « El movimiento por la recuperación de la memoria histórica : una reescritura del pasado reciente desde la sociedad civil (1995-2005) » in Pedro Rújula, Ignacio Peiró (coord.), La historia en el presente. V congreso de historia local de Aragón, Teruel. Molinos-Instituto de Estudios Turolenses, 2005, pp. 81-101.

* Directeur d’études modernes et contemporaines à la Casa de Velázquez, Madrid (Espagne)

Pour citer cet article : Stéphane Michonneau, « Espagne. Les fantômes de la guerre civile et du franquisme », Grande Europe n° 6, mars 2009 – La Documentation française © DILA

 

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