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Toujours vivaces au Luxembourg, par Monique Borsenberger

[Toujours vivaces au Luxembourg, par Monique Borsenberger], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Madame Marie-Josée Jacobs, ministre de la Famille, de l’Intégration et de l’Égalité des chances du Luxembourg.
SIP

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Mis à jour le 12/01/2009

Introduction

Selon une enquête menée au Luxembourg, où résident nombre de ressortissants étrangers dont les parents vivent au loin, si la solidarité intergénérationnelle ne pâtit pas du déclin de la famille traditionnelle, elle dépend de la proximité des ascendants et descendants et du fait que les enfants ne sont pas ou plus en couple.


Toujours vivaces au Luxembourg

Monique Borsenberger*

Les changements intervenus dans les structures familiales ont pu amener les observateurs à considérer que la famille se décomposait et que les relations entre ses membres perdaient de leur importance pour laisser place à un individu libre et autonome. Est-ce le cas au Luxembourg ? Sur un territoire assez exigu mais qui compte 37 % de ressortissants étrangers, on constate que la solidarité intergénérationnelle entre enfants et parents varie très sensiblement non seulement en fonction du lieu de résidence de ces derniers, mais également en fonction de la composition familiale. Quoi qu’il en soit, dans l’ensemble, des liens familiaux étroits semblent perdurer.

Pour cerner les solidarités familiales entre parents et enfants adultes, nous avons retenu trois dimensions : structurelle (proximité résidentielle), associative (fréquence des contacts), fonctionnelle (échange de services). Étant donné la forte proportion de ressortissants étrangers dans la population, nous distinguons les personnes interrogées selon que leurs parents résident au Luxembourg ou non.

Les données utilisées pour cet article sont issues de l’enquête PSELL(1)-2 sur les conditions de vie et de travail au Luxembourg. L’enquête PSELL est menée chaque année depuis 1985 auprès d’un échantillon représentatif de ménages et de personnes(2) qui les composent, résidant sur le territoire luxembourgeois et affiliés au système de sécurité sociale. Une série de questions sur les relations intergénérationnelles y a été incluse en 2000, dont l’analyse a permis de dresser un état des lieux des solidarités entre membres d’une lignée.

Le contexte luxembourgeois

Le Luxembourg est un pays de 2 586 km², soit une surface à peine inférieure à celle de Paris et de son agglomération urbaine (2 723 km²). La distance nord-sud est de 82 kilomètres et celle d’est en ouest de 58 kilomètres. La densité de la population est estimée à 182 habitants au km² en 2008 (Banque mondiale).

En 1981, la population était de 364 600 habitants. Elle est passée à 384 600 habitants en 1991, puis à 439 500 en 2001 et est estimée à 483 800 en 2008. Une croissance démographique aussi exceptionnelle est due en grande partie à la forte immigration continue que connaît le pays depuis les années 1960 du fait d’un marché du travail très porteur. La proportion d’étrangers n’a cessé de croître, passant de 26,3 % en 1981 à 42,6 % en 2008. La part des Portugais, majoritaire depuis les années 1960, était de 30 % en 1981 et atteint presque 40 % en 2008. Par contre, celle des Italiens, qui ont formé la première vague d’immigration avant les années 1960, était de 23 % en 1981 et a été divisée par deux en 2001 pour tomber sous la barre des 10 % en 2008. Les ressortissants français représentent la troisième nationalité étrangère et leur part avoisine les 12 % durant l’ensemble de la période. Les autres étrangers n’appartiennent pas à un pays de l’Union européenne et sont principalement arrivés entre 1991 et 2001, la plupart demandant asile au moment de la guerre en ex-Yougoslavie. Depuis 2001, leur part se stabilise autour de 14 %.

Entre les deux derniers recensements de 1991 et 2001(3), la structure des ménages s’est modifiée sous l’effet notamment de l’allongement de la scolarité des enfants, de l’union libre et des recompositions familiales. Phénomène récent au Luxembourg, la pratique de l’union libre semble cependant se répandre et concernait un couple sur dix en 2006. Elle est plus fréquente chez les jeunes mais constitue aussi une alternative au remariage pour les personnes divorcées.

La part des ménages avec enfants reste globalement stable (35 %) mais des changements se sont produits à l’intérieur de cette catégorie, avec la progression de la proportion de familles monoparentales (3,7 % en 2001 contre 2,4 %), tandis que celle de couples cohabitant avec des personnes n’appartenant pas au noyau familial (souvent les grands-parents) a diminué (5,4 % contre 7 %). Mais les évolutions les plus marquées ont concerné deux autres catégories : les ménages familiaux sans enfant dont la part a nettement diminué dans l’ensemble (29 % contre 33 %), sous l’effet de la réduction de celle des couples (sans enfant) vivant avec des personnes extérieures au noyau familial (7,5 % contre 11 %) ; les ménages non familiaux (constitués d’une ou de plusieurs personnes isolées) dont le nombre augmente sensiblement (35,5 % contre 32 %) du fait de l’accroissement de la part des ménages composés d’une seule personne (29 % contre 25,5 %). Dans l’ensemble, on observe un recul des ménages étendus, c’est-à-dire des couples vivant avec d’autres personnes, et ce tout particulièrement parmi les ménages familiaux sans enfant, tandis qu’augmente la part des unités familiales réduites.

La solidarité structurelle

La solidarité structurelle est liée à la proximité géographique entre parents et enfants. Elle représente une dimension essentielle des solidarités dans la mesure où elle peut interférer sur les deux autres formes que revêtent ces dernières, la fréquence des contacts et les échanges de services, et être un stimulant ou un frein à leur manifestation.

Dans seulement 55,8 % des cas, les parents des personnes interrogées vivent au Luxembourg et pour 44,2 % d’entre elles, ils résident à l’étranger. Celles dont les parents habitent au Luxembourg sont proportionnellement plus âgées que celles de la seconde catégorie(4). De fait, les premières sont également plus nombreuses à avoir des parents veufs ou séparés. En général, on observe une forte proximité avec les parents puisqu’ils sont 35 % à résider dans la même commune et 30 % à vivre dans une commune éloignée de moins de 15 kilomètres. À l’inverse, lorsque les parents sont à l’étranger, c’est à plus de 100 kilomètres dans 90 % des cas (Portugal : 30 % ; France : 15 % ; Belgique : 12,8 % ; Italie : 8 % ; Allemagne : 7 % ; ex-Yougoslavie : 5,5 % ; Grande-Bretagne : 3 % ; autres 18,7 %).

La solidarité associative

La solidarité associative mesure la fréquence des contacts, qui peuvent consister en une visite, un courrier postal ou électronique, une conversation téléphonique. Dans l’ensemble, le rythme des contacts entre parents et enfants adultes est plutôt hebdomadaire pour 40 % d’entre eux, ou au moins mensuel pour 20 %. Quand il y a rupture des liens, c’est plus souvent avec le père qu’avec la mère.

Lorsque les enfants habitent dans la même commune que leurs parents, ils sont plus de la moitié à avoir un contact quasi quotidien avec eux. Quand les parents résident au Luxembourg, le fait que les enfants vivent seuls contribue très significativement à resserrer les liens et favorise des contacts très fréquents entre les deux générations, ce qui n’est pas le cas lorsque les parents sont à l’étranger. On observe enfin que les relations sont plus étroites avec la mère lorsqu’au moins un des grands-parents maternels est encore en vie, alors qu’aucun effet similaire ne se dégage pour la lignée paternelle.

Fréquence des contacts copie

La solidarité fonctionnelle

La solidarité fonctionnelle reflète la fréquence des services échangés entre les individus adultes et leurs parents vivant en dehors de leur ménage. Lors de l’enquête, les personnes interrogées devaient indiquer si elles avaient rendu service à leurs parents au moins une fois, au cours des douze derniers mois(5). Elles devaient également mentionner si leurs parents avaient apporté une aide à leur ménage au moins une fois au cours de la période considérée.

De manière attendue, la solidarité fonctionnelle apparaît fortement dépendante de la proximité de résidence, tant pour les services donnés que pour ceux reçus. Ainsi, 62,9 % des individus dont les parents vivent au Luxembourg leur rendent service, contre 42,3 % pour ceux dont les parents résident à l’étranger (voir tableau 2).

L’âge entre également en ligne de compte. Les 25-34 ans sont les plus nombreux à rendre service à leur père et/ou mère résidant à l’étranger au contraire des 45 ans ou plus. Au Luxembourg, les pourcentages les plus élevés concernent la tranche des 35-44 ans et les plus faibles celle des moins de 25 ans.

Le fait d’être un homme ou une femme, un fils ou une fille, n’introduit aucune différence significative dans les échanges de services.

Solidarité fonctionnelle copie

Le mode de vie de l’individu, en couple ou non, est sans effet lorsque le parent réside au Luxembourg. À l’opposé, lorsque ce dernier habite à l’étranger, les personnes vivant seules sont nettement plus nombreuses à rendre service à leurs parents que celles qui sont en couple.

Enfin, la présence dans le ménage d’au moins un enfant de moins de 16 ans introduit une différence significative lorsque le parent réside à l’étranger : les individus dans ce cas se montrent ainsi moins coopératifs que ceux n’ayant pas d’enfant. Les personnes qui vivent seules et celles qui n’ont pas de descendance apparaissent donc plus disposées à aider leurs parents habitant à l’étranger que celles qui sont en couple et/ou ont des enfants.

La répartition selon le statut matrimonial vient confirmer cette observation : les célibataires sont beaucoup plus nombreux que les autres à rendre service lorsque les parents sont domiciliés à l’étranger, mais quand ils sont au Luxembourg, la situation de famille des enfants reste sans effet.

Le statut matrimonial du parent a également une influence significative. Les enfants rendent plus souvent service à leurs parents vivant en couple quand ces derniers résident au Luxembourg. En revanche, lorsqu’ils habitent à l’étranger, ce sont le/les parents séparés qui sont le plus fréquemment bénéficiaires de services.

Bien que le fait de recevoir une aide de ses parents reste, à l’instar des services rendus, étroitement lié à la proximité des lieux de résidence, l’analyse des résultats fait apparaître un certain nombre de différences entre les deux types d’échanges. Les moins de 35 ans, les individus ne vivant pas en couple et les célibataires sont les plus nombreux à bénéficier de services de la part de leurs parents, quel que soit le lieu où ces derniers sont domiciliés.

Les changements observés dans les structures familiales au Luxembourg vont dans le sens d’un accroissement du nombre de personnes vivant seules et d’un déclin des ménages étendus. Cette évolution n’est cependant pas synonyme d’un affaiblissement des solidarités, celles-ci ayant pris d’autres formes. Même si la cohabitation intergénérationnelle est peu fréquente, parents et enfants résident souvent à proximité les uns des autres et les contacts et les échanges entre eux apparaissent relativement intenses. En outre, on observe qu’en général le fait de vivre seul, de n’avoir pas encore fondé de famille ou d’avoir rompu les liens conjugaux est corrélé positivement avec une forme ou une autre de solidarité. Il sera intéressant de voir si ces tendances sont confirmées ou infirmées par la prochaine enquête sur les solidarités familiales qui se déroulera au Luxembourg en 2009.

Notes
(1) PSELL : Panel socio-économique Liewen zu Lëtzebuerg (Vivre au Luxembourg).
(2) Un individu adulte est défini comme tel à partir du moment où il a au moins 16 ans et où il n’est plus scolarisé. Les étudiants, du fait de leur dépendance financière supposée vis-à-vis de leurs parents, sont donc exclus de ces statistiques.
(3) Les données ne sont pas comparables avec celles des années antérieures du fait de l’absence de prise en compte de l’union libre et de la fixation d’une limite d’âge dans la définition de l’enfant.
(4) Les ressortissants étrangers sont généralement de jeunes actifs.
(5) Quinze types de services relatifs aux soins, aux tâches domestiques, aux relations affectives ou encore à un soutien financier ont été répertoriés et proposés aux personnes enquêtées. Tout individu ayant répondu « oui » au moins une fois est considéré comme pratiquant la solidarité fonctionnelle à l’égard de ses parents.

Références bibliographiques
• Bodson Lucile (2009), « Les structures familiales au Luxembourg », in Bodson L., Leduc K., Reinstadler A., Villeret A., Bilan démographique et analyse de l’union libre, CEPS/INSTEAD, Document de recherche.
• Borsenberger Monique, Kuepie Mathias (2005), « Structures familiales des ménages et solidarités familiales au Grand-Duché de Luxembourg entre 1985 et 1999 », in Vignikin Kokou et Vimard Patrice (dir.), Familles au Nord, Familles au Sud, Academia-Bruylant, Louvain-la-Neuve.
• Borsenberger Monique (2003), « Les solidarités des 45-64 ans avec leurs parents âgés », CEPS/INSTEAD, Document PSELL, n° 136, 75 p.

* Chargée de recherche au Centre d’études de population, de pauvreté et de politiques socio-économiques, Luxembourg

Pour citer cet article : Monique Borsenberger, « Toujours vivaces au Luxembourg », Grande Europe n° 4, janvier 2009 – La Documentation française © DILA

 

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