Retour
 
 

Pays-Bas. Le retour en force des partis traditionnels, par Fransijn Bulhof

[Pays-Bas. Le retour en force des partis traditionnels, par Fransijn Bulhof ], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

La reine Béatrix, sur le perron de la résidence royale, le 5 novembre 2012, à la Haye, avec (à gauche) le Premier ministre, Mark Rutte et le vice-Premier ministre, Lodewijk Asscher.
AFP / Robin Utrecht

Agrandir l'image

Mis à jour le 10/12/2012

Introduction

L’évolution politique des Pays-Bas s’est caractérisée ces dix dernières années par une succession de coalitions gouvernementales diverses et variées qui ont dû tenir compte du poids devenu significatif du courant populiste. Ceci étant, alors que, sur fond de crise économique tenace, ce courant a ajouté à son discours xénophobe une critique en règle de l’Union européenne, les élections législatives de septembre 2012 n’ont pas conduit en définitive à son renforcement.


PAYS-BAS. LE RETOUR EN FORCE DES PARTIS TRADITIONNELS

Fransijn Bulhof *

Depuis 2001, les Pays-Bas ont connu, au fil des cinq scrutins législatifs qui se sont succédé, des combinaisons gouvernementales pour le moins variées. Alors que le paysage partisan s’était longtemps caractérisé par l’alternance ou la cohabitation entre deux, voire trois grandes familles politiques traditionnelles (sociaux-démocrates du Parti du travail, PvdA ; libéraux du Parti populaire pour la liberté et la démocratie, VVD ; chrétiens-démocrates de l’Appel démocrate-chrétien, CDA), l’offre partisane s’est élargie et diversifiée sur les plan local et provincial, phénomène que le recours à la proportionnelle intégrale pour l’élection des députés à la chambre basse (Tweede Kamer) a contribué à traduire au niveau de la représentation nationale. Il a également favorisé une volatilité croissante du vote des électeurs et abouti à une relative instabilité politique. Comme le remarque Corinne Deloy dans une analyse éclairante du paysage politique néerlandais, « les trois grands partis traditionnels qui rassemblaient 90 % des suffrages dans les années 1950, attirent désormais moins de la moitié des électeurs »(1). Les six gouvernements de la période 2001-2012 ont démissionné avant la fin de leur mandat, les coalitions désormais composées d’au moins trois, voire de quatre partis ne résistant pas à certaines épreuves. Tel fut le cas du gouvernement de Wim Kok, leader du PvdA qui se retira le 16 avril 2002 – soit quelques semaines à peine avant les élections législatives – à la suite de la publication du rapport de l’Institut néerlandais de documentation sur la guerre critiquant la politique de La Haye lors de la chute de l’enclave de Srebrenica, en juillet 1995, dans l’ex-République yougoslave de Bosnie-Herzégovine(2) (plus précisément, l'incapacité du contingent néerlandais, qui avait pour mission de protéger les populations, à empêcher l'exécution de plusieurs milliers de civils bosniaques musulmans).  

Le fait est, qu’après s’être distingué, à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, par une évolution politique privilégiant le consensus, le pays a vécu, à partir des années 2000, des évènements particulièrement traumatisants, à commencer par l’assassinat du responsable politique, Pim Fortuyn, le 6 mai 2002(3) et, deux ans plus tard, le 2 novembre 2004, celui du réalisateur Theo van Gogh (4).Ces évènements ont eu des répercussions importantes sur le paysage politique et plus encore sur le climat social, ouvrant la voie à des courants politiques radicaux, à droite comme à gauche, dont beaucoup d’observateurs, à l’approche des élections législatives du 12 septembre 2012, pronostiquaient le renforcement. Mais, à la surprise générale, les résultats de ce scrutin ont remis deux des trois grandes formations politiques traditionnelles au centre du jeu politique.

Institutions et partis politiques aux Pays-Bas

Le Royaume des Pays-Bas est une monarchie constitutionnelle depuis 1815. Depuis 1980, la reine Beatrix est le chef de l'État. Jusqu'en janvier 2012, elle désignait « l'informateur » (Verkenner) qui dirige les négociations pour former le gouvernement. Cet informateur est désormais élu par la chambre basse. La reine nomme le gouvernement, une fois les négocations abouties. Elle est également la présidente du Raad van State (Conseil d’État).

Les Staten-Generaal (Staten-GeneÉtats Généraux) forment le Parlement qui comprend deux chambres :

La chambre haute ou Eerste Kamer der Staten-Generaal. Elle comprend 75 membres élus pour 4 ans au suffrage universel indirect par les douze provinces.

La chambre basse ou Tweede Kamer der Staten-Generaal. Elle compte 150 députés élus au suffrage universel direct, au scrutin proportionnel, tous les 4 ans.

Partis politiques représentés à la Tweede Kamer (élections du 12 septembre 2012) :

Parti populaire pour la liberté et la démocratie (libéral-conservateur) - Volkspartij voor Vrijheid en Democratie (VVD), fondé en 1948 (41 sièges).

Parti du travail (social-démocrate) - Partij van de Arbeid  (PvdA), fondé en 1946 (38 sièges).

Parti pour la liberté (populiste) - Partij voor de Vrijheid (PVV), fondé en 2005 (15 sièges).

Parti socialiste Socialistische Partij (SP) (15 sièges).

Appel démocrate-chrétien (chrétien-conservateur) - Christen-Democratisch Appèl (CDA) (13 sièges).

Démocrates 66  (social-libéral) - Democraten 66 (D66) (10 sièges).

• Union chrétienne (social-chrétien)ChristenUnie (CU), fondé en janvier 2000 (5 sièges).

Gauche verte - GroenLinks (GL), fondé en 1989 (4 sièges).

• Parti politique réformé - Staatkundig Gereformeerde Partij (SGP) (3 sièges).

• Parti pour les animaux - Partij voor de Dieren (PvdD), fondé en 2002 (2 sièges).

• Parti des seniors - 50Plus (2 sièges).

Naissance d’un courant populiste

Tout en demeurant un pays réputé pour sa tolérance et son ouverture d’esprit sur plusieurs questions sensibles de société (mariage des homosexuels, euthanasie, légalisation des drogues douces (5)), les Pays-Bas ont connu, à compter de la fin 2001, une nette montée d’un sentiment anti-immigration. L’année 2001 fut également la première année où l’économie hollandaise a  enregistré un recul significatif de son taux de croissance, une première depuis dix ans. L’ascension fulgurante de Pim Fortuyn, homme politique peu connu jusque-là, est à cet égard emblématique. Après avoir milité dans différentes grandes formations d’où il a été exclu en raison de ses prises de position ouvertement racistes, il forme sa propre liste pour les élections municipales du 6 mars 2002 où il réalise une remarquable percée à Rotterdam : ainsi, sa liste « Rotterdam vivable » (Leefbaar Rotterdam) obtient 34 % des voix dans cette deuxième ville du pays. Derechef, il crée son propre parti (Lijst Pim Fortuyn, LPF) et se place favori dans les sondages réalisés durant la campagne des élections législatives du 15 mai 2002. Son programme s'apparente à celui des partis conservateurs avec, cependant, quelques spécificités : libéral sur les questions sociales en se déclarant partisan, par exemple, du mariage homosexuel, le considérant comme une valeur typiquement néerlandaise (et ne faisant, pour sa part, aucun mystère de son homosexualité), P. Fortuyn professe par ailleurs des idées d'extrême droite sur la question de l’immigration systématiquement articulée à celle du « danger de l’islam ». Neuf jours avant les élections des députés à la Tweede Kamer, il est assassiné par un homme se présentant comme un activiste de la cause des animaux….

Brutalement privé de son capitaine, son parti obtient néanmoins 26 sièges sur 150 ; le LPF devient ainsi la troisième force politique du pays, disposant d’un poids suffisant pour participer à la coalition gouvernementale dirigée par Jan Peter Balkenende, leader du CDA arrivé en tête avec 43 élus.

La valse des coalitions 

Formée de deux partis traditionnels (le CDA et le VVD) auxquels se joint, sans susciter de tollé particulier, le LPF, cette coalition ne résiste que 86 jours. Le LPF qui, parti protestataire, se retrouve confronté à la difficulté de se muer en parti de gouvernement, finit par quitter la coalition(6), obligeant à la convocation de nouvelles élections législatives le 22 janvier 2003. Le parti de feu Pim Fortuyn connaît alors une hémorragie dans ses rangs, perdant plus des deux tiers de ses sièges qui passent de vingt-six à huit. Le déclin brutal de cette formation ne signifie pas pour autant la disparition de ses thèmes de prédilection dans le débat politique mais, au contraire, leur banalisation. Un cabinet « Balkenende II » est constitué en mai 2003, réunissant le CDA et le VVD rejoints par les sociaux-libéraux du groupe des « Démocrates’66 ». Le cabinet Balkenende II démissionnera le 20 juin 2006, après une nouvelle crise gouvernementale provoquée par le retrait du D66, ce qui entraîne la formation d’une coalition minoritaire toujours conduite par J.P. Balkenende. Entre-temps, les Pays-Bas ont été secoués par un nouvel assassinat : le réalisateur Theo van Gogh, islamophobe pour les uns, simple provocateur pour les autres, est blessé par balle puis poignardé en pleine rue par un Néerlandais d’origine marocaine. Les thèmes du danger de l’intégrisme musulman, de l’échec des politiques d’intégration et de la sécurité sont à nouveau, comme lors des scrutins de 2002 et de 2003, au centre de la campagne électorale des élections législatives anticipées du 22 novembre 2006 à l’issue desquelles le CDA garde son avantage. La surprise du scrutin, cette fois, ne vient pas de la droite populiste qui réalise un score plutôt modeste (9 sièges) mais de la gauche radicale représentée par le Parti socialiste (SP) qui, avec 26 sièges, devient à son tour la troisième force politique du pays. Perçu comme « communiste » ou « d’extrême gauche », le SP doit à sa campagne contre le projet de Constitution européenne le net élargissement de son audience, deux tiers des Néerlandais ayant voté contre celui-ci au référendum de 2005. Il faudra alors une alliance entre le CDA, le PvdA et l’Union chrétienne pour parvenir à constituer un gouvernement «  Balkenende IV » qui, trois ans plus tard, sera contraint à la démission à la suite d’un désaccord sur la poursuite de la participation des soldats néerlandais à la Force internationale de l’Otan d’assistance à la sécurité en Afghanistan (province d’Uruzgan) à laquelle le PvdA veut mettre un terme, à l’inverse du CDA(7).

Le parti de Pim Fortuyn ayant presque disparu de la scène politique, l’extrême droite s’est trouvé, entre-temps, un nouveau leader en la personne de Geert Wilders, dissident du VVD qui, en 2002, a créé le Parti pour la Liberté (PVV). Ses positions sont identiques à celles de Pim Fortuyn et s’inscrivent dans la vague néo-nationaliste qui s’empare progressivement de l’ensemble de l’Europe.

Aux élections légèrement anticipées du 9 juin 2010, c’est le VVD qui arrive en tête, pour la première fois de son histoire, avec 31 sièges sur 150, suivi du PvdA (30 sièges). Mais le VVD n'est pas le seul vainqueur du scrutin car, à sa droite, la formation de G. Wilders obtient 24 sièges, ravissant ainsi la troisième position au Parti socialiste qui passe de 26 à 15 élus.

Après quatre mois de conciliabules, en raison notamment du refus du CDA de gouverner avec le PVV, le VVD conduit par Mark Rutte parvient à former, avec le CDA (21 élus), une coalition minoritaire soutenue par l’extrême droite de G. Wilders qui, arguant des risques d’ « islamisation du pays », conditionnera son soutien à l’interdiction du voile intégral et à une réduction de l’aide au développement aux pays tiers. Deux ans plus tard, face aux appels réitérés de l’Union européenne à une rigueur budgétaire sans précédent, le PVV, craignant de payer cher son soutien au programme de réduction du déficit public « dicté » par Bruxelles et défendu par M. Rutte, décide de retirer son soutien à la coalition, acculant le Premier ministre à la démission, le 25 avril 2012(8). Mais la joute oratoire sur les choix budgétaires qui a opposé dans l’enceinte parlementaire le flamboyant G. Wilders au chef de gouvernement et que des millions de téléspectateurs néerlandais ont suivi, jouera en défaveur du leader populiste(9). De même que sa proposition de créer une hot line pour les « Polonais problématiques » (polenmeldpunt) ce qui revient, ni plus ni moins, à demander à la population de dénoncer les immigrés ressortissants d’Europe centrale et de l’Est s’étant rendus « coupables de nuisances »(10) !

Le scrutin de septembre 2012 : un revers pour les extrêmes ?

Pour la cinquième fois en moins de dix ans, les Néerlandais ont été appelés en septembre 2012 à élire leurs députés. Du fait de l'aggravation de la crise économique, les questions relatives à la politique d'austérité préconisée par l’Union européenne ont dominé la campagne électorale(11). Ainsi, le PVV de G. Wilders et le Parti socialiste d' Emile Roemer, ont tous deux fait de l’Union européenne (UE) la principale responsable des maux du pays et, dans le cas du SP du moins, de l’État-Providence, la solution à la baisse du niveau de vie de leurs coreligionnaires. Le PVV est allé encore plus loin, prônant la sortie de l’euro, voire de l’UE avec pour devise « Leur Bruxelles, nos Pays-Bas » (Hun Brussel, ons Nederland). Mais, contrairement à la majorité des pronostics qui prédisaient un nouvel éparpillement de l’électorat qui contribuerait à renforcer les deux extrêmes de l’échiquier politique, les partis traditionnels de centre droit (le VVD) et de centre gauche (le PvdA) sont arrivés largement en tête, totalisant à eux deux 79 sièges, soit une majorité suffisante pour parvenir à former un gouvernement sans autre soutien. Mark Rutte, Premier ministre sortant, a été reconduit dans ses fonctions et Lodewijk Asscher (PvdA), ancien maire-adjoint d’Amsterdam, est devenu vice-Premier ministre(12). Si ce retour à une « coalition violette » (mélange des « bleus » du VVD et des « rouges » du Parti des travaillistes qui, de 1994 à 2002, permit une longue période de stabilité politique) est un camouflet pour les eurosceptiques de la gauche radicale nationaliste et de l’extrême droite xénophobe, ces derniers n’en représentent pas moins un quart de l’électorat, situé pour l’essentiel dans les couches populaires touchées de plein fouet par la crise.

Face aux sévères coupes budgétaires que le nouveau gouvernement entend conduire à bien (soit 16 milliards d’euros d’économies pour ramener le déficit budgétaire de 4,5 % en 2012 à 3 % d’ici 2014), les arbitrages entre libéraux et travaillistes risquent d’être délicats comme en témoigne déjà le projet mort-né de l’instauration d’une « prime-santé ». Confronté à la colère de son électorat (où dominent les couches aisées), le Premier ministre a dû renoncer à cette cotisation mensuelle d’accès aux soins calculée en fonction des revenus demandée par le PvdA et présenter des excuses à ses électeurs pour ce premier faux pas(13). Au début de la formation du gouvernement, l’optimisme des leaders respectifs était palpable, chacun évoquant un nouveau « compromis historique ». Mais l’accord de gouvernement sur la base duquel la coalition a été formée à l’issue des élections a dû être revu dès le 12 novembre 2012(14). Face à leurs clientèles électorales respectives, le VVD et le PvdA sont donc condamnés à trouver des consensus acceptables autant à droite qu’à gauche tandis que la gauche radicale et l’extrême droite populiste, représentée chacune par 15 élus, n’apparaissent plus, pour le moment du moins, en mesure de peser de façon décisive sur les arbitrages à venir.

Notes
(1) Voir Corinne Deloy, Élections législatives aux Pays-Bas, août 2012, Observatoire des élections en Europe, Fondation Robert Schuman.
(2) Voir Élections législatives aux Pays-Bas, 15 mai 2002, Fondation Robert Schuman, Observatoire des élections en Europe.
(3) Hans Wansink, De erfenis van Pim Fortuyn. De Nederlandse democratie na de opstand van de kiezers (Amsterdam 2004) ; « Mort d’un tribun populiste, Pim Fortuyn et le consensus néerlandais », Le Monde, 18 août 2010.
(4) « Moord Theo van Gogh polariseert media », NRC, 12 novembre 2006.
(5) Alexandre Holtrop, « La politique en matière de drogues douces », Grande Europe, février 2009.
(6) « Verhagen: Wildwest bij LPF oorzaak val Balkenende I, », Trouw , 13 avril 2006.
(7) « Kabinetscrisis door Task Force Uruzgan » ainsi que Harm Kaal, « Pays-Bas. Le réflexe atlantiste dans les débats de politique étrangère ».
(8) « Kabinet-Rutte bij val één van de kortstzittende ooit », De Volkskrant, 23 avril 2012.
(9) « Rutte krijgt kritiek op het uitruilen en botst hard met Wilders », NRC, 12 novembre 2012.
(10) « Pays-Bas :"Dénoncez les Polonais et les Roumains !" », Le Point, 14 février 2012.
(11) « Elections législatives, les Néerlandais plébiscitent l’Europe », Le Monde, 13 septembre 2012.
(12) « NOS formatiedossier ».
(13) « Les Pays-Bas visent une réforme de la santé», Le Monde, 18 novembre 2012.
(14) « VVD en PvdA passen regeerakkoord aan – excuses van Rutte en Samsom », NRC, 12 novembre 2012.

* Assistante à l’Académie de droit international de la Haye

Pour citer cet article : Fransijn Bulhof, « Pays-Bas. Le retour des modérés au pouvoir », P@ges Europe, 10 décembre 2012 – La Documentation française © DILA

 

 

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires