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Lituanie. Crise ou comédie politique ? par Marielle Vitureau

[Lituanie. Crise ou comédie politique ? par Marielle Vitureau], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Prestation de serment du nouveau Parlement, le 16 novembre 2012.
Lietuvos Respublikos Seimas/Olga Posaškova (www.lrs.lt)

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Mis à jour le 17/12/2012

Introduction

Le 7 décembre 2012, quasiment à la limite du temps imparti par la Constitution, la présidente lituanienne Dalia Grybauskaitė a approuvé le nouveau gouvernement issu des élections législatives du 28 octobre. Il s’agit d’une coalition composée de représentants du Parti social-démocrate, du Parti du travail, du parti Ordre et Justice et de l’Action électorale des Polonais de Lituanie. Pour aboutir à cette nomination, il aura fallu deux semaines de négociations intenses, de candidatures avortées et d’un jeu de cache-cache savamment orchestré entre les possibles ministrables. Avant que la nouvelle équipe puisse se mettre réellement au travail, le Parlement doit encore approuver son programme.


LITUANIE. CRISE OU COMÉDIE POLITIQUE ?

Marielle Vitureau*

Le 7 décembre 2012, dans la salle bleue située à l’étage du Palais présidentiel sis place Daukantas à Vilnius, de manière tout à fait solennelle puisque la déclaration était retransmise en direct dans les médias, la Présidente a mis un sérieux bémol à l’annonce tant attendue du nouveau gouvernement. Elle a en effet récusé deux candidatures proposées par le Parti du travail sur la liste présentée par le Premier ministre, le chef des sociaux-démocrates Algirdas Butkevičius : Loreta Graužinienė, prétendante au poste de ministre du Travail et des Affaires sociales et Virginija Baltraitienė – à celui de l’Enseignement ont en effet été évincées, officiellement pour défaut de compétences. Selon le quotidien national Lietuvos rytas, c’est leur mauvaise maîtrise de l’anglais qui serait en cause, les empêchant de représenter comme il se doit la Lituanie durant la présidence de l’Union européenne que le pays doit assurer au second semestre de 2013. Officieusement, ces deux ministrables font surtout les frais de leur indéfectible fidélité au chef de leur parti, Viktor Uspaskich.

Résultats des élections législatives des 14 et 28 octobre 2012 en Lituanie et formation du gouvernement

Parti politique

Nombre  de sièges au Parlement

Nombre de ministres
dans la coalition approuvée le 7 décembre 2012

Parti social-démocrate (LSDP)

38

8

Union de la Patrie-Conservateurs (TS-LKD)

33

--

Parti du travail (DP)

30

4 (2 postes vacants)

Ordre et justice (TiT)

11

2

Mouvement libéral (LRLS)

10

--

Action électorale des Polonais de Lituanie (LLRA)

8

1

Voie du courage (DK)

7

--

Les partis dont le nom est en gras sont ceux de la coalition gouvernementale.
Source : http://www.vrk.lt/2012_seimo_rinkimai/output_en/rinkimu_diena/index.html

Viktor Uspaskich, une personnalité sulfureuse

Depuis l’annonce du résultat final des élections, le Parti du travail, formation de centre-gauche qualifiée de populiste et emmenée par l’homme d’affaires d’origine russe Viktor Uspaskich, est en effet dans le collimateur de la Présidente. Dès le 29 octobre, celle-ci a reçu Algirdas Butkevičius, le leader du Parti social-démocrate – vainqueur du scrutin –, lui annonçant net son refus de toute coalition avec le Parti du travail, arrivé, lui, en troisième position : « Un parti soupçonné du nombre le plus important de fraudes dans le processus électoral, soupçonné de comptabilité et d’activités illégales et dont les leaders sont entendus dans le cadre d’une affaire pénale ne peut participer à la formation du gouvernement », a alors asséné la chef de l’État.

Il est vrai que le cas Viktor Uspaskich est un casse-tête récurrent de la vie politique lituanienne. Sa mise en accusation en 2006 a encore envenimé la situation. Avec ses lieutenants – le trentenaire Vytautas Gapšys, son cardinal gris Vitalija Vonžutaitė et la comptable Marina Liutkevičienė – il est l’objet d’une procédure judiciaire pour comptabilité irrégulière et blanchiment d’argent(1). Durant l’entre-deux tours, la justice a même requalifié l’affaire de fraude, à la demande du Procureur, repoussant ainsi le délai de prescription de deux ans(2).

Le bon score du parti de Viktor Uspaskich lors de ces élections parlementaires est pourtant dû, en grande partie, à la personnalité et au parcours de son leader. Arrivé comme soudeur en Lituanie alors soviétique, Viktor Uspaskich a fait fortune dans les conserves de cornichons et dans le gaz, sans que personne ne sache vraiment, d’ailleurs, comment expliquer sa réussite. Son empire commercial est immense et, comme le souligne le quotidien Veidas du 29 octobre 2012, « Monsieur Cornichon » est bien entré en politique pour fuir la justice, alors pourquoi ne pas supposer qu’il s’investisse autant aujourd’hui pour les mêmes raisons ? Quoi qu’il en soit, son image de bon copain et sa promesse de doubler le salaire minimum ont fait pencher la balance en sa faveur tandis que, pour le moment, ses démêlés avec la justice – on lui reproche notamment de payer une partie de ses salariés au noir – n’entament en rien sa popularité.

Un scrutin entaché de fraudes

Mais la Présidente ne s’en est pas tenue à cette première attaque. Particulièrement combattive, elle a également déposé un recours, le 7 novembre 2012, pour fraudes devant la Cour constitutionnelle, quitte à mettre en péril la formation de la coalition. Selon elle, le scrutin a été entaché par de nombreuses irrégularités, dont les réseaux sociaux se sont d’ailleurs fait l’écho. Des cas d’achats de voix ont été révélés dans de nombreuses circonscriptions, le plus manifeste étant celui de Visaginas–Zarasai – situé au nord-est du pays –, dont le résultat a d’ailleurs été rapidement invalidé par la Commission électorale. Dès le lendemain du second tour, la Présidente a donc envoyé une proposition de loi au Parlement, afin que les fraudes de cette nature soient désormais plus lourdement sanctionnées. D. Grybauskaitė souhaite que les partis, en tant que personnes juridiques, puissent répondre devant la justice des agissements de leurs membres. Cette loi a été adoptée le 8 novembre 2012 par le Parlement.

Après le premier tour, dix-huit informations judiciaires ont été ouvertes pour achats de voix, dont dix concernent le Parti du travail. Insistant sur la responsabilité de cette formation impliquée dans la majorité des fraudes, la Présidente a même demandé à la Cour constitutionnelle de statuer sur la légitimité du scrutin. En vain puisque, le 10 novembre 2012, la Cour a estimé que les violations de la loi électorale dans certaines régions étaient de trop faible ampleur pour avoir eu un impact sur le nombre final des sièges obtenus par les différents partis. La Cour s’est contentée de confirmer l’annulation des résultats de la seule circonscription de Visaginas–Zarasai mais elle a toutefois également indiqué que plusieurs candidats du Parti du travail ne pourraient pas siéger au Parlement en raison des accusations d'achats de voix à leur encontre. Ils ont été remplacés par d'autres candidats figurant sur les mêmes listes.

Le bras de fer de la Présidente

Plus solide qu’il n’y paraissait à première vue, la toute nouvelle coalition semble donc avoir également résisté à la troisième attaque – et dernière en date – de la Présidente, à savoir celle portant sur les personnalités jugées par elle « non-ministrables »(3). Ce coup-là également aurait pu être fatal à la coalition. Il aurait permis le retour de l’ancien Premier ministre conservateur, Andrius Kubilius (TS/LKD, en poste depuis décembre 2008), à la tête d’une coalition arc-en-ciel, où les sociaux-démocrates n’auraient alors joué que les seconds violons. L’hypothèse avait d’ailleurs été évoquée par de nombreux médias lituaniens. Mais le maintien, contre vents et marées, des candidatures du Parti du travail a contribué à celui du projet de coalition. Il sera intéressant de voir, maintenant, comment celle-ci va se positionner, alors qu’Algirdas Butkevičius est souvent décrit comme une personnalité peu charismatique, contestée au sein même de son parti, peinant parfois à prendre des décisions, alors que Viktor Uspaskich, leader par nature, pourrait bien, tout député qu’il est, imposer son rythme à la coalition.

À l’occasion de la proclamation du nouveau gouvernement, la Présidente a donc mentionné, pour la toute première fois et sans ambages, le manque de qualification des deux ministres déléguées par le Parti du travail qui n’ont pas été retenues. Lors des deux semaines de tractation autour des candidatures, aucune déclaration officielle en ce sens n’avait pourtant été faite par la Présidence et cette posture nouvelle, plus offensive, ne fait que renforcer les tensions entre la chef de l’État et le Parti du travail. La vie politique lituanienne pourrait en être durablement marquée, relèvent de nombreux politologues cités par l’agence BNS, d’autant que les déboires de la formation de V. Uspaskich ne touchent pas encore à leur fin, du vote imminent sur la levée de l’immunité parlementaire de certains députés à la poursuite du procès contre certains de ses membres. D. Grybauskaitė pourrait bien être tentée de saisir ces échéances pour lancer de nouveaux ultimatums.

Vladimiras Laučius, rédacteur en chef du site Internet de la radio et télévision publiques(4), estime, quant à lui, que le Parti du travail, en confirmant les candidatures controversées, n’a fait que titiller la chef de l’État : « Si la présidente se comporte de la sorte avec nous, nous faisons de même à son égard », explique le journaliste.

Ce petit jeu n’est pas sans conséquence et, dans l’immédiat, il semble évoluer au détriment de D. Grybauskaitė qui, après avoir caracolé en tête des sondages d’opinion pendant de longs mois, perd actuellement en popularité. Début décembre 2012, seulement 59,1 % des Lituaniens ont une opinion favorable de leur chef de l’État, contre 72,8 % deux mois auparavant, selon un sondage publié par le site d’informations en ligne Delfi. Dans une toute récente enquête sur les institutions qui inspirent confiance aux Lituaniens, publiée toujours par ce même site, les médias (55 %) sont même mieux positionnés que la Présidence (54 %). Il est vrai qu’après quatre ans d’une politique d’austérité sans faille appliquée par le conservateur Andrius Kubilius, les Lituaniens aspirent à une politique plus sociale. Pour faire face à une contraction de l’activité économique de 15 % en 2009, la coalition alors au pouvoir a en effet multiplié les mesures de restrictions budgétaires, touchant salaires, indemnités chômage et autres retraites. Or, cette politique a clairement reçu l’approbation de la Présidente qui, malgré l’interdit constitutionnel qui précise que le chef de l’État, en Lituanie, doit être sans affiliation politique, a maintes fois montré son penchant pour les conservateurs. Aujourd’hui, son ingérence insistante dans la formation du gouvernement conforte nombre de Lituaniens dans leur choix de se détourner d’une leader qu’ils avaient pourtant très largement soutenue depuis son élection à la présidence, en mai 2009. Dans son blog(5), le journaliste lituanien influent Arturas Račas décrit la Présidente comme une Tsarine et estime qu’il est temps de « la remettre à sa place ». Adepte du principe « diviser pour mieux régner », selon les affirmations du politologue lituanien Kestutis Girnius dans un entretien qu’il nous a accordé, Dalia Grybauskaitė paraît bien, aujourd’hui, faire les frais de sa volonté de tout régenter(6).

Alors, crise politique ou cirque politique en Lituanie ? La formation du nouveau gouvernement a été le lieu d’affrontement des ambitions de chacun, offrant le spectacle désolant d’une lutte acharnée pour le pouvoir au détriment des intérêts de la nation. Les quatre années à venir seront d’évidence bien chargées pour ce petit pays de 3 millions d’habitants qui, outre la présidence de l’Union européenne au second semestre de 2013, souhaite assurer un passage à l’euro sans trop tarder. Il est peu probable que l’agenda de la nouvelle législature trouve une place pour la lutte intestine entre la Présidente et le Parti du travail, à moins de compromettre les objectifs de la Lituanie.

Notes
(1) Marielle Vitureau, « Marathon politique en Lituanie », Regard sur l’Est, 1er décembre 2012.
(2) Le nouveau Parlement examine actuellement la question de la levée de l’immunité parlementaire de Viktor Uspaskich, de Vytautas Gapšys et de Vitalija Vonžutaitė, tous trois élus lors des élections législatives d’octobre 2012. En cas de refus des parlementaires, le parti, en tant que personne juridique, aura encore, lui, à répondre devant la justice.
(3) Le 22 novembre, lors de sa nomination au poste de Premier ministre, Algirdas Butkevičius s’était engagé, tenant compte à la fois du contexte peu favorable au Parti du travail et de son succès électoral, à nommer des ministres qui seraient proposés par le parti mais n’en seraient pas membres. Cette promesse n’a finalement pas été respectée puisque tous les ministres délégués par le Parti du travail sont en fait membres de la formation décriée.
(4) www.lrt.lt
(5) www.racas.lt
(6) De plus en plus contestée dans son propre pays, Dalia Grybauskaitė est loin de l’être, en revanche, à l’étranger. Le 8 décembre 2012, elle s’est d’ailleurs vu remettre le prix Charlemagne pour sa contribution à l’unification de l’Europe.

* Journaliste indépendante dans les États baltes.

Pour citer cet article : Marielle Vitureau, « Lituanie. Crise ou comédie politique ? », P@ges Europe, 17 décembre 2012 – La Documentation française © DILA

 

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