Retour
 
 

Ukraine. Le prix du charbon illégal, par Laurent Geslin et Sébastien Gobert

[Ukraine. Le prix du charbon illégal, par Laurent Geslin et Sébastien Gobert], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Graffiti dans la ville de Donetsk.
Laurent Geslin, 2012

Agrandir l'image

Mis à jour le 03/01/2013

Introduction

Dans le bassin houiller du Donbass, au sud-est de l’Ukraine, nombre de grandes mines d’État ont fermé au début des années 1990, faute de rentabilité. Le charbon n’en reste pas moins une ressource essentielle mais, aujourd’hui, il est en partie exploité dans des mines illégales, les kopanki. La population locale y trouve un moyen de subsistance mais celui-ci est loin d’être satisfaisant, notamment au regard des conditions de sécurité qui accompagnent l’activité des mineurs. Les autorités (locales comme régionales), pour leur part, tiennent un double discours qui révèle tout leur intérêt à faire perdurer une situation scandaleuse mais lucrative.


UKRAINE. LE PRIX DU CHARBON ILLÉGAL

Laurent Geslin* et Sébastien Gobert**

Six cents kilomètres au sud-est de Kiev, le ciel nuageux de novembre écrase l'immensité de la steppe. L'horizon est découpé par les rares sommets des terrils de mines de charbon. Dans la voiture qui se fraye une route sur des chemins de terre défoncés résonne le son de la chanson « Voyage, Voyage », de la Française Desireless. Un voyage bien particulier. Ici et là, des camions et des installations de fortune, faites de rondins de bois et de bâches plastiques, annoncent l'entrée de mines de charbon. « Comme vous le voyez, il y a des kopanky partout », explique Mykola, ancien mineur de la petite bourgade de Zuivka. « Kopanky », c'est le nom ukrainien pour désigner les mines illégales qui parsèment l'ensemble du bassin houiller du Donbass. « Beaucoup de mines d'État ont fermé au début des années 1990, laissant énormément de mineurs sur le carreau. Au début, les gens avaient commencé à creuser pour gagner un peu d'argent et approvisionner leurs maisons. En somme, pour survivre. Aujourd'hui, vous pouvez le voir, c'est un business bien établi. Ils ne se cachent plus ». À ce moment, la voiture marque un arrêt pour laisser passer un camion chargé à ras bord de charbon. « Des fois, on peut en compter plus de 200 par jour. Ils circulent sans se cacher maintenant ».

Camions qui transportent du charbon

Un camion transporte du charbon.
© Laurent Geslin

Une activité illicite bien visible

Autrefois un des centres névralgiques du complexe militaro-industriel soviétique, le Donbass vit des jours difficiles depuis l'indépendance de l'Ukraine en août 1991. C'est ici le fief du Président Viktor Ianoukovitch, élu en février 2010, et de l'oligarque Rinat Akhmetov(1), l'homme le plus riche d'Ukraine et soutien indéfectible du Parti des régions, actuellement au pouvoir(2). Mais, bien que la majorité de l'élite du pays soit originaire de la région, la situation des secteurs minier, métallurgique et industriel va de mal en pis. Et les travailleurs qui en dépendent se sont enfoncés dans une cruelle précarité. Autour de la grande ville industrielle de Donetsk, le charbon, à une dizaine de mètres sous terre, affleure presque à la surface. 

« Rien qu'à Zuivka, on trouve plus de cinquante kopanky », précise Volodia, lui aussi ancien mineur. « Tout le monde dans le village est concerné, de près ou de loin. Mais l'exploitation est de plus en plus contrôlée par de grands groupes, et les petits mineurs sont mis sous pression ». La plupart des experts estiment à environ 7 millions de tonnes de charbon la production annuelle des mines illégales, soit 10 % de la production nationale. De la voiture, Mykola pointe du doigt un puits gigantesque, une des plus grosses mines de la région. « Vous voyez, même ça, c'est illégal. On a calculé que la mine produit environ un million de hryvnias (environ 100 000 euros) de charbon par jour »(3). 

Pour les petites kopanky, l'équipement est rudimentaire. Des pelles, des pioches, quelques rondins de bois pour soutenir les galeries, aucun dispositif de sécurité. Dans les mines les plus importantes, les machines sont modernes et des agents de sécurité montent la garde pour empêcher les curieux d'approcher. Au premier coup d’œil, on comprend vite que les moyens mobilisés pour l'exploitation des grosses kopanky – équipements, logistique et ressources financières – sont considérables. La rémunération des mineurs qui y travaillent peut monter jusqu'à 700 euros par mois, soit bien plus que le salaire de 425 euros en vigueur dans les mines légales.

Mine illégale près Donetsk 2

Une mine illégale près de Donetsk.
© Laurent Geslin

Censure et sécurité

Mais le prix à payer peut s'avérer lourd, au vu de conditions de travail extrêmement précaires. En règle générale, les mines d'Ukraine sont parmi les plus dangereuses au monde(4). Aucune statistique fiable n'est disponible, mais, selon les estimations des services de secours, les accidents sont quotidiens. « Les conditions de sécurité dans les mines légales – publiques et privées – sont déjà très insuffisantes. Mais dans les kopanky, c'est une catastrophe. Les galeries ne sont pas assez profondes, les couches de terre et de roche ont tendance à s'affaisser et à ensevelir les couloirs », raconte un sauveteur qui souhaite garder l'anonymat. « Les mineurs sont conscients des risques, mais la plupart n'ont aucune discipline. J'en ai vu fumer des cigarettes dans les galeries ! Tout le monde sait que c'est bourré de méthane là-dedans ». Les accidents ne font que rarement la une des médias ukrainiens, les autorités préférant rester discrètes. « Parfois, nous ne sommes pas prévenus des incidents, les responsables des mines ne veulent pas de problèmes », continue le sauveteur. « Les gens disparaissent tout simplement de la surface de la terre ».

Des dangers qui n'épargnent ni femmes, ni enfants, comme le dépeint le film documentaire La fosse n° 8 (Pit n° 8) de l'Estonienne Marianna Kaat. Celle-ci a suivi pendant deux ans et demi une famille de jeunes enfants orphelins, dont le frère travaillait dans une kopanka(5) pour pouvoir nourrir ses sœurs. Diffusé à partir du printemps 2011, le film a connu un grand succès à travers l'Europe(6). En Ukraine en revanche, il a été interdit de diffusion par Interfilm, la compagnie ukrainienne qui l’a pourtant co-produit. Les associations locales de défense des droits de l'homme voient dans ce revirement la conséquence directe de la pression des autorités, soucieuses de masquer leur complicité mais au final bien impuissantes puisque le film est disponible sur Youtube, en russe(7).

Un business lucratif pour certains

Dès son arrivée à la présidence, en 2005, Viktor Iouchtchenko avait entrepris de condamner les accès des kopanky en faisant inonder les galeries. En septembre 2011, le président du Conseil régional de l'oblast de Donetsk, Andriy Fedoruk, s'était de même empressé d'affirmer que toutes les mines illégales avaient été « éliminées ». Pourtant, malgré ces déclarations de façade, les kopanky se sont multipliées, en particulier au cours des quatre dernières années. Et l'implication des autorités, locales et régionales, est évidente. « Je me rappelle qu'une fois, la police avait invité les caméras de télévision pour couvrir la fermeture d'une mine et l'arrestation des mineurs », raconte Oleksandr Ponomarenko, habitant de Zuivka. « Deux jours plus tard, tout fonctionnait comme si rien ne s'était passé ! ». 

Dans le village, Oleksandr et sa famille se battent depuis des années contre l'ouverture de nouvelles kopanky qui rendent la terre impropre aux cultures et détruisent l'environnement. « Mon père était maire du village, il a voulu interdire les kopanky », raconte le jeune homme. « Pour le faire taire, la police l'a accusé de corruption, il a été emprisonné pour quelques mois. Il est tombé malade en cellule et il est mort avant l'ouverture de son procès. Depuis, un nouveau maire est arrivé. Lui, ferme les yeux sur les kopanky, il suffit que chaque propriétaire lui verse environ 200 euros par mois ». 

« Le charbon extrait des kopanky est vendu à bas prix aux mines d’État, intégré à la production officielle, puis revendu au prix du marché », explique Mikhailo Volynets, chef d'un syndicat indépendant de mineurs. « Dans une mine légale, le coût de production d'une tonne de houille tourne autour de 80 à 100 euros. Dans une concession sauvage, il n’est que de 50 euros », continue-t-il. « Cela laisse une idée des bénéfices réalisés ». À ces profits vient s'ajouter le montant des subventions accordées par le gouvernement pour maintenir artificiellement la rentabilité des mines publiques. Or, de fait, cette rentabilité est en partie assurée par le charbon des mines illégales. « Le gouvernement exploite la misère du peuple pour se remplir les poches », conclut-il avec amertume.

mineurs rondins

Des mineurs taillent des rondins pour étayer une mine illégale.
© Laurent Geslin

Des autorités plus que complices

Comme beaucoup d'autres bourgades de la région, le village de Zuivka est assis sur un gisement de charbon. Ses habitants se sentent désemparés face aux « entrepreneurs » qui se saisissent de leurs propriétés. Les mains tremblantes, Volodia s'impatiente en expliquant : « Avec la complicité des autorités locales, les terrains sont déclarés impropres à la culture ou à toute autre utilisation. Jusqu'au moment où des gens que l'on ne connaît pas commencent à exploiter le charbon à 200 mètres de nos maisons ». Anja, une de ses connaissances, vient de faire les frais d'une telle intrusion. Volodia la joint par téléphone, elle préfère ne pas rencontrer de journaliste. « Des hommes sont venus me voir. Ils vont creuser une mine sur le terrain que j'ai hérité de ma mère. Sans me demander mon avis. Ça ne me plaît pas, mais je n'ai pas le choix. Pour ma sécurité et celle de ma famille, mieux vaut ne pas protester ». 

La connivence des autorités et des forces de l'ordre remonterait jusqu’au plus haut niveau de l'État. « Le cœur du problème, c'est le manque de transparence des mines d'État », analyse Vitali Sizov, journaliste à Novosti Donbassa, un des seuls médias indépendants de la région. « Si on pouvait tracer les chemins de livraisons de ces mines et faire en sorte qu'elles n'acceptent plus de charbon illégal, tout le système des kopanky cesserait de prospérer ». Une traçabilité dont la mise en œuvre semble bien improbable à l'heure actuelle. Si le système des mines d'État a toujours été grevé par une corruption généralisée, la situation se serait encore dégradée depuis l'arrivée au pouvoir de V. Ianoukovitch. « Pour l'instant, tout le monde est à l'aise avec la situation. Les politiques, les bureaucrates, la police, les autorités locales, les juges », détaille Pavel Kotov, membre de Batkivchtchyna (Patrie), la formation qui rassemble les principales composantes de l’opposition, dont le bloc Ioulia Timochenko – l'ancienne Premier ministre aujourd'hui emprisonnée –, et qui est arrivée en deuxième position lors des élections législatives du 28 octobre 2012. Candidat malheureux à ce scrutin, P. Kotov propose la légalisation progressive des mines employant plus de dix personnes. « Cela permettrait de normaliser le système et de faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'État, sans pénaliser la plupart des travailleurs. Mais l'élite est contre, bien sûr. On parle ici de milliards d'euros, mais qui ne profitent qu'à 1 % de la population. Le reste se fait exploiter et n'en touche rien ». 

Selon certaines mauvaises langues, ce 1 %, ce serait avant tout Oleksandr Ianoukovitch, fils du Président et l’un des acteurs majeurs de ce que l'on désigne désormais comme la « Symia » (famille, en ukrainien), c'est-à-dire l'entourage proche du Président. Oleksandr et sa compagnie, MAKO (Management Assets Company, spécialisée dans le bâtiment), ont récemment fait main basse sur d'importantes concessions minières et s'aménagent une position de plus en plus dominante dans l'économie de la région. À travers son père et ses connexions au gouvernement, il a une influence certaine sur la gestion des mines d'État. Et sur le système des kopanky. Or, depuis des mois, les autorités à Kiev affirment que l'Ukraine doit augmenter sa production nationale de charbon afin de réduire la dépendance énergétique du pays vis-à-vis du gaz russe. Une stratégie énergétique qui devrait encore favoriser l’essor des mines illégales dans le bassin du Donbass.

Notes
(1) Selon le classement 2012 des milliardaires du monde établi par le magazine Forbes, Rinat Akhmetov, avec une fortune de 16 milliards de dollars, serait à la 39ème place des hommes les plus riches du monde.
(2) Les élections législatives du 28 octobre 2012 ont donné une victoire confortable au Parti des régions mais celui-ci a tout de même perdu 2 millions de voix comparativement au scrutin de 2007, dont un tiers de ses bastions traditionnels. Voir Alain Guillemoles, « L’Ukraine, ou le réveil de la république des confins », Questions internationales, n° 59, janvier-février 2013, à paraître en janvier 2013.
(3) Par souci de compréhension, les estimations chiffrées sont données par la suite exclusivement en euros.
(4) Selon le département d'État ukrainien à la gestion des mines et à la sûreté industrielle, 4 000 personnes ont été blessées dans des mines en 2011 et 155 ont perdu la vie. Pour plus d'informations, voir : http://ec.europa.eu/europeaid/documents/case-studies/ukraine_energy_coal_en.pdf (547 Ko).
(5) Kopanka est la forme singulière de kopanky, en ukrainien.
(6) En 2011, ce documentaire a été présenté dans 29 festivals internationaux et a remporté 10 prix de diverses catégories.
(7) http://www.youtube.com/watch?v=90Cla6YaQKI

*Journaliste et géographe, lauréat du Prix Louise Weiss pour le journalisme européen 2012.
**Journaliste indépendant (Kiev, Ukraine).

Pour citer cet article : Laurent Geslin et Sébastien Gobert, « Ukraine. Le prix du charbon illégal », P@ges Europe, 7 janvier 2013 – La Documentation française © DILA

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires