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Allemagne. La nouvelle Gauche, un casse-tête politique, par Daniela Heimerl

[Allemagne. La nouvelle Gauche, un casse-tête politique, par Daniela Heimerl], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

« Die Linke entre en scène ». Photo prise à l’occasion du congrès de la fondation du parti, le 18 juin 2007.
Die Linke

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Mis à jour le 12/11/2008

Introduction

La fusion, le 17 juin 2007, du Parti du socialisme démocratique issu du défunt Parti communiste est-allemand avec un regroupement de diverses forces de la gauche ouest-allemande ayant rompu avec le Parti social-démocrate (SPD) a donné naissance à Die Linke. Le discours de cette formation de gauche radicale séduit un électorat surtout d’origine modeste dont le SPD s’est progressivement éloigné à partir du milieu des années 1990.


Allemagne. La nouvelle Gauche, un casse-tête politique

Daniela Heimerl*

Depuis des mois, les médias allemands font leurs gros titres sur les querelles qui divisent la gauche. Les sociaux-démocrates et le nouveau parti Die Linke (La Gauche), fondé en juin 2007, se livrent en effet une lutte acharnée en vue d’apparaître dans l’opinion publique comme le champion de la justice sociale. C’est là un des grands thèmes qui dominent le débat outre-Rhin, même si sa pertinence est discutable, car il est difficile de présenter l’Allemagne comme le pays des injustices. Mais pour les idéologues de la lutte post-moderne des classes et les nouveaux « missionnaires » sociaux, un tel sujet constitue un outil rhétorique très efficace. Et si Die Linke collectionne les succès électoraux en tant que porte-parole des laissés-pour-compte, des mal payés, des frustrés, des mécontents, etc., cette formation doit son audience non pas à son programme politique mais à son discours en matière sociale ; d’aucuns évoquent d’ores et déjà un glissement du pays vers la gauche.

« Chassez Schröder ! »

La réussite de Die Linke est principalement imputable aux changements d’orientation du SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne) dans le domaine de la politique économique et sociale. Déjà, vers le milieu des années 1990, le lien entre ouvriers, chômeurs et la plus ancienne formation politique d’Allemagne commençait à se distendre et ce processus s’est accéléré pendant les deux mandatures de l’ex-chancelier fédéral Gerhard Schröder (1998-2002 et 2002-2005)(1). Alors que, depuis 1999, les discours des sociaux-démocrates sur la justice et les mesures socio-politiques mettaient l’accent sur la responsabilité individuelle, les attentes de la population à l’égard de l’État demeurent toujours aussi grandes. Le changement de paradigme selon lequel le moment est venu de passer d’un État providence classique qui « répare » les injustices a posteriori à un État social qui les anticipe en investissant dans la formation et dans l’égalité des chances n’a pas convaincu la clientèle électorale du SPD, ni même l’ensemble de ses cadres.

Du fait de l’Agenda 2010, terme qui recouvre une série de mesures adoptées par le gouvernement rouge-vert entre 2003 et 2005 et visant principalement à réformer le marché du travail (réformes Hartz) et le système de protection sociale, G. Schröder est présenté par certains comme le plus grand « pillard d’acquis sociaux » depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est pendant les manifestations contre l’Agenda 2010, en 2003 et 2004, qui ont rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes que le projet d’un nouveau parti de gauche est né. Car si le mot d’ordre était « Weg mit Schröder ! » (Chassez Schröder !), par qui le remplacer ?

L’agitation dans la rue a eu des répercussions jusqu’au cœur même du SPD : ainsi, un certain nombre de sociaux-démocrates et de syndicalistes ont fondé l’Initiative pour le travail et la justice sociale (Initiative für Arbeit und soziale Gerechtigkeit), démarche qui leur a valu d’être exclus du parti. Ils se sont alors rapprochés d’une association berlinoise, Alternative électorale (Wahlalternative), où l’influence d’Attac était prédominante et sur laquelle s’étaient greffés des groupes se réclamant du trotskysme. Le 3 juillet 2004, ces deux organisations ont tenu leur première réunion commune et un nouveau parti, la WASG (Wahlalternative Arbeit und soziale Gerechtigkeit), a été créé le 22 janvier 2005 à Göttingen. Début 2007, la WASG comptait plus de 11 000 membres, essentiellement dans l’ouest prospère du pays (Rhénanie du Nord-Westphalie, Baden-Wurttemberg, Basse-Saxe, Bavière).

Dans cette même partie de l’Allemagne, un certain nombre de personnes ont cherché à se débarrasser des modes d’action imposés par les syndicats et le SPD pour obtenir le retrait des mesures prises par le gouvernement Schröder qu’elles considéraient comme anti-sociales.

Le PDS à la conquête de l’ouest

Par ailleurs, s’efforçant d’offrir une véritable représentation de la « classe ouvrière », le Parti du socialisme démocratique (PDS, héritier du Parti socialiste unifié, SED, de l’ex-RDA) est devenu, depuis le tournant de 1989-1990, un acteur incontournable sur l’échiquier politique dans les six Länder est-allemands, obtenant des scores électoraux toujours supérieurs à 20 %. Qui aurait cru possible en 1990 que l’héritier délégitimé du SED se métamorphose, en quelques années, en véritable parti du peuple ?

Le PDS a pris ses distances sur les plans idéologique, stratégique et organisationnel à l’égard du SED, créé en 1946 par la fusion forcée du Parti communiste allemand (KPD) et du SPD et qui a été, jusqu’en 1989, l’ossature avec la Stasi, la police politique, de l’appareil d’État de la RDA. Dans son troisième programme fondamental de 2003, le PDS a abandonné sa référence à Lénine et, en 2004, il a essayé de bâtir un « triangle stratégique » en conciliant les positionnements forts différents de l’opposition extra-parlementaire, de l’opposition parlementaire et de la majorité gouvernementale. Dans quatre Länder est-allemands, le PDS est, à l’heure actuelle, la deuxième force politique (Brandebourg : 28 %, Thuringe : 26,1 %, Saxe-Anhalt : 24,1 %, Saxe : 23,6 %) et, depuis 2002, il assume avec le SPD la responsabilité du gouvernement de la ville de Berlin. En dépit de cette belle performance, le PDS restait pourtant un parti régional qui, malgré ses efforts, ne parvenait pas s’imposer à l’ouest.

Cela a changé en 2005, lorsque G. Schröder a décidé d’organiser des élections législatives anticipées. La WASG a alors proposé de coopérer avec le PDS, et ses membres ont été inscrits sur les listes ouvertes par ce dernier. A la demande de la WASG, le PDS a modifié son nom pour devenir le Linkspartei-PDS (Parti de gauche-PDS). Lors du scrutin fédéral de septembre 2005, ce parti a créé la surprise : ayant recueilli 8,7 % des suffrages exprimés et ayant même réalisé des scores honorables dans la partie occidentale de l’Allemagne, surtout grâce à l’engagement d’Oskar Lafontaine, il a fait son entrée à la Diète fédérale.

Qui se ressemble s’assemble ?

Ministre-président du Land de Sarre (1985-1998), candidat social-démocrate malheureux à la chancellerie fédérale en 1990, Oskar Lafontaine a été nommé à la tête du SPD en 1995, puis s’est vu confier le ministère fédéral des Finances dans le premier gouvernement de G. Schröder. Jugeant la politique de ce dernier trop libérale, il a démissionné le 11 mars 1999 de son poste, de ses mandats électifs et de la présidence du parti. Peu après, il a publié un livre Das Herz schlägt links (Le cœur bat à gauche) dans lequel il ne se prive pas de critiquer vertement le gouvernement de G. Schröder. En mai 2005, attaqué pour ses réformes sociales, le SPD subissait une lourde défaite dans son ancien bastion de Rhénanie-Westphalie du Nord aux élections régionales, ce qui décida G. Schröder à organiser un scrutin fédéral anticipé. Tout de suite après, O. Lafontaine quittait, après 39 ans, la social-démocratie pour conduire la liste unique de la WASG et du Parti de gauche en Rhénanie-Westphalie du Nord lors des élections législatives anticipées de septembre 2005.

Orateur charismatique, le « Napoléon de la Sarre », comme il fut un temps dénommé, a mis en scène son retrait du SPD de façon à attirer l’attention sur la nouvelle formation politique et sa personne. En proposant sa candidature au WASG, il y a mis une condition : la WASG et le PDS devaient s’allier selon l’exemple de la coalition de l’Olivier en Italie (réunissant ex-communistes, Verts et autres forces de gauche) pour vaincre le SPD de G. Schröder. Cette demande a dynamisé le projet de gauche en poussant les directions des deux partis à mettre sur pied, de concert, une nouvelle formation politique.

Le come-back d’Oskar Lafontaine

Né le 16 septembre 1945 à Saarlouis-Roden (Sarre), Oskar Lafontaine est fils d’un boulanger, mort durant la Seconde Guerre mondiale. Physicien de formation, il entre au SPD en 1967 et s’installe en Sarre où il est élu maire de Sarrebruck en 1974. Il restera à ce poste jusqu’en 1985, date à laquelle il devient le premier ministre-président social-démocrate du Land, porté par une majorité absolue qu’il retrouvera deux autres fois, en 1990 et en 1994. Lors des élections législatives de 1990, il est candidat au poste de chancelier fédéral face à Helmut Kohl. O. Lafontaine élabore alors un scénario alternatif à l’unification allemande, moins enthousiasmant que celui finalement retenu, mais c’est un échec : le SPD enregistre en effet à l’occasion des premières élections législatives de l’Allemagne unifiée ses plus mauvais résultats depuis 1957. À l’heure actuelle, d’aucuns affirment qu’O. Lafontaine a plus d’influence sur la politique allemande qu’il n’en a eu pendant ses vingt-cinq années d’exercice de responsabilités gouvernementales. Son parti ouvre des débats qui sont repris ensuite par les autres formations politiques, lesquelles proposent rarement des réponses adéquates. Ainsi, O. Lafontaine affirme-t-il gouverner le pays depuis les rangs de l’opposition. Selon lui, la vision d’une société libre où il n’y aurait ni exploitation ni oppression n’est pas une utopie surannée. Jouant de l’image du populiste extrémiste, il avoue toutefois ne pas souhaiter être constamment en butte à l’hostilité. Mais d’un autre côté, souligne-t-il, il est important d’être à contre-courant. Seuls les poissons morts suivent le courant, dit un proverbe chinois.

Source : Die Tageszeitung, 10 mai 2008

Le PDS est-allemand et la WASG ouest-allemande ont fusionné le 17 juin 2007 et Lothar Bisky, président du PDS, ainsi que l’ancien social-démocrate Oskar Lafontaine ont été élus à la tête de la nouvelle formation. Lors des congrès organisés par chacun des deux partis avec l’union pour ordre du jour, 97 % des délégués du PDS et 87 % de ceux de la WASG s’étaient prononcés en sa faveur. En fait, la fusion de deux partis qui, habituellement, est un processus complexe et long s’est effectuée dans le cas présent de façon exceptionnelle. Mais il faut dire aussi que l’un et l’autre avaient tout intérêt à s’unir. Le PDS réalisait ainsi l’objectif qu’il avait manqué en tant qu’ancien parti est-allemand : prendre pied dans l’ouest de l’Allemagne, dans la mesure où son bastion – les six Länder est-allemands – n’abrite que 20 % de la population et ne peut donc avoir un rôle moteur dans l’ensemble du pays. La WASG, de son côté, dont la nature politique est relativement artificielle, s’est épargnée un processus de transformation en véritable formation, puisque le PDS lui apportait un appareil et un mode de fonctionnement.

Toutefois, ces deux formations ont une organisation et des traditions très différentes. Le Linkspartei-PDS est un parti bien structuré, fort de 60 000 membres, qui a acquis, depuis 1990, une expérience solide du travail parlementaire. La WASG est un groupement de forces de gauche très hétérogènes, qui observe avec une certaine inquiétude les stratégies d’alliance de son partenaire dans les Parlements régionaux. Le Linkspartei-PDS est enraciné dans la société est-allemande où il a créé, après 1989-1990, un système d’entraide pour résoudre les difficultés de la vie quotidienne. Au moment de la fusion, la question se posait donc de savoir si le parti était prêt à prendre en charge les problèmes de l’Allemagne dans son ensemble et non plus seulement ceux spécifiques de l’Est. La WASG, quant à elle, a été fondée sur d’autres traditions : la participation aux mouvements sociaux parrainés par les syndicats, aux initiatives en faveur de la paix et aux forums altermondialistes, aux actions menées par Attac, etc. Comme le dit un responsable de la WASG : « Nous sommes nés d’une idée »(2).

On se trouve donc là face à deux manières très différentes d’appréhender le mode de fonctionnement d’un parti. Pour la WASG, accompagner les mouvements sociaux est le plus important, et la représentation parlementaire ne constitue qu’un moyen pour faire parler d’eux. « Les partis ne sont pas une fin en soi mais un moyen pour parvenir à sa fin », déclarent de nombreux partisans de la WASG, qui par ailleurs craignent généralement que le processus parlementaire ne les « dévore »(3).

Le nouveau parti né de la fusion du Linkspartei-PDS a un atout majeur : son nom. S’appelant Die Linke, il est le porte-étendard de la gauche, ce qui oblige les autres formations de même inspiration à se situer par rapport à lui. Le premier concerné est le SPD qui, après la fondation du parti des Verts en 1980, assiste à nouveau à la naissance d’un parti dans son spectre politique. De la façon dont la social-démocratie va réagir à ce nouveau défi dépend l’avenir de Die Linke.

Concurrence ou option stratégique ?

Depuis la fusion, l’audience de Die Linke a gagné du terrain vers l’ouest, en obtenant des scores non négligeables aux élections. Ainsi, ce parti est à présent représenté dans quatre Parlements régionaux ouest-allemands : à Brême (8,4 %), en Basse-Saxe (7,1 %), en Hesse (5,1 %) et à Hambourg (6,4 %). Grâce à cette progression, un système à cinq partis est en train de s’établir outre-Rhin (CDU/CSU, SPD, FDP, les Verts, Die Linke). Cette nouvelle donne menace avant tout le parti qui, traditionnellement, représentait les salariés et les travailleurs indépendants : le SPD. Il a recruté une grande partie de ses membres dans les années 1960-1970, lorsque l’État social ouest-allemand dispensait ses faveurs. Déçue par l’orientation prise par le SPD, cette génération se tourne vers Die Linke qui prône un retour à l’État providence des années 1970 où chacun est pris en charge du berceau à la tombe. O. Lafontaine ne cesse d’ailleurs de reprocher à son ancien parti d’avoir, en oubliant ses objectifs premiers, perdu son identité. De même, le président du groupe parlementaire de Die Linke au Bundestag, Gregor Gysi, dénonce la « dé-socialdémocratisation » du SPD(4). Début septembre 2008, pour la première fois dans un Land, en l’occurrence la Sarre, Die Linke a dépassé le SPD dans les sondages sur les intentions de vote(5). En quelques mois, ce parti s’est positionné en concurrent du SPD, en se faisant le porte-parole des petites gens, mais aussi en présentant une réponse au sentiment diffus des Allemands de former une société de perdants et de laissés-pour-compte.

Finalement, pour le SPD, Die Linke est à la fois une menace et une chance. D’un côté, le nouveau parti usurpe, ne serait-ce qu’avec son nom, un champ d’action que la social-démocratie considérait comme sien. Le SPD s’est toujours défini comme étant un parti de gauche attaché à la défense des intérêts du peuple, par tradition mais également pour se démarquer de l’autre parti ayant des objectifs similaires à l’égard de la même cible, la démocratie chrétienne. Mais désormais, quand les sociaux-démocrates évoquent la gauche, leur électorat pense inévitablement à Die Linke.

Ceci étant, la nouvelle formation devrait apporter de l’oxygène aux sociaux-démocrates. Ainsi, la coopération mise en œuvre entre les deux formations au niveau régional pourrait, à terme, s’étendre au plan fédéral, d’autant que le SPD, les Verts et Die Linke détiennent la majorité à la Diète fédérale. Ainsi, le projet stratégique des représentants de l’aile gauche du SPD est de formaliser et de consolider l’alliance des trois partis car elle est le seul moyen de conquérir, à court ou à moyen terme, le pouvoir. Mais que restera-t-il alors de la traditionnelle social-démocratie ? L’éventualité d’un rapprochement de Die Linke a provoqué de fortes tensions dans le SPD entre partisans et adversaires de ce scénario. Cependant, se contenter de taxer le nouveau parti de populisme et de démagogie, c’est risquer de lui apporter sur un plateau les voix de ceux qui, s’abstenant généralement aux élections par dégoût de la politique, sont attirés par le discours de Die Linke sur le travail, ou plus précisément sur le chômage avec la perte de la dignité qu’il implique.

Notes
(1) Tim Spier, Felix Butzlaff et al., Die Linkspartei : zeitgemässe Idee oder Bündnis ohne Zukunft, Verlag für Sozialwissenschaften, Wiesden, 2007.
(2) Die Zeit, 14 juin 2007.
(3) Ibidem.
(4) Süddeutsche Zeitung, 28 août 2008 ; Frankfurter Allgemeine Zeitung, 9 septembre 2008.
(5) FOCUS Online, 3 septembre 2008.

* La Documentation française

Pour citer cet article : Daniela Heimerl, « Allemagne. La nouvelle Gauche, un casse-tête politique », Grande Europe n° 2, novembre 2008 – La Documentation française © DILA

 

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