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Russie. L’affaire TNK-BP, prisme des tensions avec la Grande-Bretagne, par Nathan Robinson Grison

[Russie. L’affaire TNK-BP, prisme des tensions avec la Grande-Bretagne, par Nathan Robinson Grison], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Montage photographique avec, au premier plan, le logo de BP affiché au plein coeur de Londres, au second plan, le drapeau Gazprom flottant sur le siège central à Moscou.
AFP / Hugo Phillpott - Yuri Kadobnov

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Mis à jour le 12/11/2008

Introduction

Les mésaventures rencontrées en Russie par la filiale de la British Petroleum, la TNK-BP (troisième producteur de pétrole du pays) dont les actionnaires russes ont tenté, par des procédés douteux avec notamment la mise à l’écart de son directeur, de prendre le contrôle, ont engendré des tensions sur le plan diplomatique. La Grande-Bretagne n’en est pas moins devenue le principal investisseur étranger, notamment dans le secteur de l’énergie tandis que les échanges commerciaux entre les deux pays ont doublé en l’espace de cinq ans.


Russie. L’affaire TNK-BP, prisme des tensions avec la Grande-Bretagne

Nathan Robinson Grison*

Lorsqu’en septembre 2003, Lord Browne apposa sa signature sur le contrat faisant de l’entreprise qu’il dirigeait, British Petroleum (BP), le co-détenteur de la société à capital mixte TNK-BP (TNK - Tioumenskaïa Neftianaïa Kompania), cet acte fut unanimement salué en Occident comme l’avènement d’une ère nouvelle pour les relations financières et commerciales avec les pays de l’ancien empire soviétique. Investir en Russie représentait une prise de risque inhabituelle que cet homme d’affaires influent était prêt à assumer compte tenu des colossales ressources gazières et pétrolières en jeu. Il fut donc convenu que BP détiendrait 50 % de la co-entreprise, tandis qu’un consortium d’investisseurs russes, regroupés dans le cadre de la holding AAR (Alfa Group, Access Industries et Renova), posséderait l’autre moitié.

Pour BP, cette alliance a été la source de problèmes récurrents, les partenaires russes s’étant révélés incontrôlables. Les luttes internes qu’ils ont déclenchées ainsi que le caractère mouvant des systèmes législatif et judiciaire russes ont rapidement annihilé les espoirs des dirigeants de BP qui pensaient pouvoir prendre le contrôle des gigantesques ressources en hydrocarbures que recèle la Sibérie. Au vu du rôle que joue l’État russe, l’affaire industrialo-financière dans laquelle s’est empêtré British Petroleum apparaît, à bien des égards, révélatrice des tensions politiques et diplomatiques qui mettent à mal les relations entre Londres et Moscou depuis quelques années.

Les convoitises des entreprises d’État

Le groupe TNK-BP est actuellement le troisième producteur de pétrole en Russie ; en outre, les réserves qu’il détient représentent près de 25 % de la production totale du géant britannique BP. Vitaux pour la survie de la co-entreprise, les droits d’exploitation de ces champs pétrolifères suscitent évidemment de nombreuses convoitises en Russie. Dans le contexte actuel de reprise en main par le pouvoir des secteurs les plus stratégiques, bradés, pour la plupart, dans le chaos de la décennie 1990, nombre d’observateurs ont suspecté les sociétés Rosneft et, plus encore, Gazprom, dirigées directement par le Kremlin, de vouloir prendre le contrôle de la société mixte russo-britannique. En juin 2007 déjà, et après des mois de conflit avec les autorités russes, TNK-BP avait dû céder au géant public Gazprom la licence d’exploitation du champ gazier de Kovytka, considéré comme l’un des plus prometteurs de Russie(1).

Très vite, le groupe BP est donc devenu la cible d’une âpre campagne de harcèlement de la part des autorités russes qui ont partie liée avec les entreprises d’État. En mars 2008, des enquêteurs de la police russe ont notamment effectué une perquisition aux sièges respectifs de BP et de TNK-BP à Moscou, deux mois après de semblables investigations menées par les services secrets russes. Accusé d’espionnage industriel au profit de compagnies étrangères, BP doit aussi faire face à une action en justice au sujet du statut contractuel de 148 de ses employés travaillant ponctuellement en Russie(2).

Menaces sur l’implantation de BP en Russie

Si les dirigeants britanniques ont longtemps considéré les grands groupes d’État Gazprom et Rosneft comme leurs principaux ennemis en Russie en raison de leurs liens avec le pouvoir en place, ils sont désormais confrontés à une menace nouvelle. Des attaques sans cesse plus virulentes émanent en effet de Viktor Vekselberg, de Mikhaïl Fridman, de Len Blavatnik et de German Khan(3). Dans l’objectif d’ébranler le groupe britannique, les quatre actionnaires détenteurs à 50 % de sa filiale russe avaient fait part, depuis plusieurs mois, de leur volonté de voir complètement renouvelée la direction du groupe. Les quatre hommes ont donc orchestré une campagne d’intimidation dont la victime n’a été autre que Robert Dudley, le directeur général de la filiale TNK-BP : il a été contraint de quitter le pays au cours de l’été 2008 et, depuis lors, dirige le groupe russo-britannique d’un bureau installé provisoirement en Europe centrale, en un lieu tenu secret(4). Les quatre oligarques sont bien à l’origine de la plupart des difficultés rencontrées actuellement par BP en Russie. Se déclarant en désaccord avec la stratégie entrepreneuriale de TNK-BP, ils voient surtout dans les obstacles entravant l’activité de leur partenaire britannique un moyen d’accaparer, à terme, ses parts de la co-entreprise. Ils ont donc profité du sentiment anti-britannique, latent au sein de l’administration russe, ainsi que du climat de corruption qui y règne, pour se débarrasser des principaux dirigeants du groupe BP en Russie. Ainsi, le service des migrations et l’administration fiscale ont refusé de renouveler le permis de travail et le visa de Robert Dudley au motif d’une prétendue violation du code du travail russe, et ce pour une durée de deux ans. Cette sanction a été levée par le tribunal de Moscou le 8 octobre 2008.

La fin de l’exception BP

Afin d’évincer R. Dudley, les quatre oligarques ont engagé des négociations avec Tony Hayward, directeur exécutif de BP. Le 4 septembre 2008, un protocole d’accord a été signé par tous les actionnaires de TNK-BP, prévoyant le remplacement de R. Dudley avant la fin de l’année(5). A cette occasion, la partie russe a exprimé le souhait que le successeur de R. Dudley puisse faire preuve d’indépendance vis-à-vis de BP, ce qui laisse à penser que l’autorité managériale du groupe sera désormais exercée indirectement par les oligarques russes cités(6). Le 3 octobre, la co-entreprise a annoncé la «fin» du différend entre les actionnaires et précisé les termes de l’accord : R. Dudley démissionnera le 1er décembre et les actions de TNK-BP seront cotées d’ici 2010.

BP a longtemps été considéré comme une exception par rapport aux sociétés pétrogazières telles que Shell ou Exxon Mobil, qui ont connu en Russie moult difficultés administratives et judiciaires. Certains affirmaient même, peut-être avec raison, que le groupe britannique avait su s’attirer les bonnes grâces de l’ancien Président russe Vladimir Poutine. Cette époque semble désormais révolue et l’affaire TNK-BP est révélatrice, à bien des égards, de la dégradation des relations entre la Grande-Bretagne et la Russie. BP en a fait les frais.

Des relations bilatérales tendues

Cette détérioration est d’ailleurs d’autant plus visible que les deux pays s’étaient très nettement rapprochés au lendemain de l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine. Tony Blair, alors Premier ministre, fut même le premier leader occidental à rencontrer, en mars 2000, le Président russe fraîchement élu.

Promesses sans lendemain : la principale source de tension entre la Russie et la Grande-Bretagne est apparue avec l’installation sur le sol britannique d’émigrés russes ayant fui le régime poutinien. Parmi eux, figurent notamment l’oligarque dissident Boris Berezovski et un dirigeant tchétchène en exil, Ahmed Zakaiev, dont la Russie réclame l’extradition, respectivement depuis 2000 et 2002.

Si la fin de non-recevoir récurrente adressée aux autorités russes par le gouvernement britannique sur ces dossiers a eu pour effet d’irriter le Kremlin ces dernières années, c’est surtout au cours de l’hiver 2006 que les relations russo-britanniques se sont considérablement détériorées. C’est en effet à cette époque qu’a éclaté la désormais fameuse affaire Litvinenko. Cet ancien membre des services secrets soviétiques, puis russes, révéla au grand jour qu’il avait été mandaté par Moscou pour assassiner Boris Berezovski. Poursuivi par la justice russe pour ces allégations, Alexandre Litvinenko avait dû fuir et s’était vu accorder par Londres l’asile politique, avant d’acquérir la nationalité britannique en 2006. Peu de temps après, il fut empoisonné au polonium, une substance hautement radioactive. Suite aux investigations de la police, les autorités britanniques ont présenté en mai 2007 une demande d’extradition du principal suspect, l’homme d’affaires russe Andreï Lougovoï. Le refus de coopérer des autorités russes a provoqué les foudres du ministre britannique des Affaires étrangères, David Miliband, qui a annoncé en juillet l’expulsion de quatre diplomates de l’ambassade de Russie à Londres, ainsi que la suspension des négociations sur la simplification du régime des visas. Quelques jours plus tard, Moscou annonçait que les mêmes sanctions avaient été adoptées à l’encontre de la Grande-Bretagne.

L’extension de la crise

Dans ce contexte de relations bilatérales de plus en plus tendues, Moscou a décidé, en août 2007, de retirer à la radio britannique BBC World Service sa licence d’émission sur la bande à très haute fréquence diffusant dans toute la Russie. De même, le travail culturel réalisé par le British Council dans ce pays a, lui aussi, pâti de ce climat dégradé : la méfiance vis-à-vis des associations étrangères a conduit les autorités russes à déclarer illégales les activités du British Council et à exiger notamment la fermeture de ses deux établissements de Saint-Pétersbourg et Ekatérinbourg à compter de janvier 2008, forçant ainsi l’institution culturelle à se replier sur Moscou.

Plus récemment, et face à l’ampleur prise par le conflit russo-géorgien de l’été 2008, David Miliband a suggéré que les négociations sur l’entrée de la Russie à l’OMC, ainsi que celles sur la refonte du partenariat stratégique avec l’Union européenne soient freinées. De même, il a proposé que soient réexaminés les rapports avec la Russie au sein des institutions internationales, citant notamment le G8 (Groupe des huit pays les plus industrialisés).

Paradoxalement, les difficultés diplomatiques entre la Russie et la Grande-Bretagne n’ont jusqu’alors que peu affecté les relations économiques entre les deux pays. En effet, les échanges ont enregistré ces dernières années une forte croissance et, avec plus de 1 000 entreprises implantées en Russie, la Grande-Bretagne est devenue le principal investisseur étranger dans ce pays, notamment dans le secteur de l’énergie(7) ; par ailleurs, le volume du commerce bilatéral a doublé depuis 2003 pour atteindre 16,6 milliards de dollars en 2007. Cependant, l’affaire TNK-BP semble avoir jeté un froid sur ces partenariats économiques.

Quel avenir pour la coopération russo-britannique ?

Profitant du sommet du G8 au Japon, le Président russe, Dmitri Medvedev, a tenté en juillet 2008 de rassurer les investisseurs de la City ainsi que le Premier ministre britannique Gordon Brown au sujet du climat d’investissements dans son pays. Il a rappelé, à cette occasion, que le conflit industrialo-financier auquel est en butte TNK-BP n’était en aucun cas lié au contexte diplomatique particulièrement tendu entre les deux pays. Néanmoins, l’ingérence de l’administration et des services secrets russes dans la gestion de la filiale de BP et leur implication manifeste dans la campagne de harcèlement dont a été victime le groupe britannique apparaissent comme une évidence et ne laissent que peu de crédit à ce discours d’apaisement.

Si les échanges économiques avaient jusqu’ici été relativement épargnés par les contentieux politiques entre les deux pays, la situation pourrait être en train de changer, et ce, au détriment des deux parties. En effet, Russes et Britanniques ont un intérêt commun à résoudre leurs différends : il en va pour Moscou de sa capacité à soutenir par l’investissement étranger sa croissance actuelle, tandis que, pour Londres, c’est l’approvisionnement énergétique ainsi que l’attrait du marché russe qui sont en jeu. Bien que devenus récemment sources de dissensions, à l’instar des questions diplomatiques, les liens économiques russo-britanniques constituent néanmoins le terreau sur lequel devrait, à terme, se sceller la réconciliation entre les deux pays. Dans le contexte actuel de fortes tensions diplomatiques, notamment depuis l’éclatement du conflit russo-géorgien durant l’été 2008, un tel rapprochement pourrait servir de fondement à la construction d’une relation de confiance entre la Russie et l’Occident.

Notes
(1) Le 26 septembre 2008, le président de Gazprom, Alexeï Miller, a annoncé la signature imminente entre Gazprom et TNK-BP d’un contrat de mise en valeur conjointe du champ de Kovytka.
(2) Kramer E. Andrew, « BP Will Withdraw Its Engineers in Russia » (« BP va retirer ses ingénieurs de Russie »), The New York Times, 23 juillet 2008.
(3) Finch J., « BP’s Russian Partners Pour Oil on the Flames » (« Les partenaires russes de BP mettent du pétrole sur le feu »), The Guardian, 17 juin 2008.
(4) Belton C., « TNK-BP Chief is ‘Forced Out’ of Russia » (« Le dirigeant de TNK-BP forcé de quitter la Russie »), Financial Times, 24 juillet 2008 ; Hotten R., « Russians in Tax Warning to BP over Robert Dudley Departure », The Telegraph, 31 juillet 2008.
(5) « Crise chez TNK-BP : les actionnaires russes obtiennent la tête du PDG », Les Échos, 4 septembre 2008.
(6) Rebrov D., « Aktsionery TNK-BP podpisali soglachenie » (« Les actionnaires de TNK-BP ont signé un accord »), Kommersant, 4 septembre 2008.
(7) « UK’s Economic Ties with Russia » (« Les liens économiques entre Royaume-Uni et Russie »), BBC, 27 août 2008.

Quelques références Internet :
Site de TNK-BP : http://www.tnk-bp.com/
Site de BP : http://www.bp.com/home.do?categoryId=1

- Rapport de la Chambre des Communes sur la Russie : http://www.publications.parliament.uk/pa/cm200708/cmselect/cmfaff/51/51.pdf
- Rapport économique sur la Russie de l’Ambassade de Grande-Bretagne à Moscou, mai 2008, http://www.britishembassy.gov.uk/Files/KFile/Economic%20Report%20 (May2008).pdf
- Rapport sur les relations économiques bilatérales Russie/Grande-Bretagne sur le site de l’Ambassade de Russie à Londres, http://www.great-britain.mid.ru/

* Université de Harvard (États-Unis)

Pour citer cet article : Nathan Robinson Grison, « Russie. L’affaire TNK-BP, prisme des tensions avec la Grande-Bretagne », Grande Europe n° 2, novembre 2008 – La Documentation française © DILA

 

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