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Espagne. Menacée par la pénurie d’eau, par Marie François

[Espagne. Menacée par la pénurie d’eau, par Marie François], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Vue sur le « Torre Golf Resort » à proximité de l’autoroute entre Murcie et San Javier, septembre 2007.
Marie François

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Mis à jour le 12/11/2008

Introduction

L’Espagne est confrontée à un risque croissant de pénurie d’eau qui, véritable menace pour sa façade méditerranéenne, est la conséquence pour partie d’une politique d’urbanisation et d’essor touristique effrénée. La mise en œuvre d’un plan hydrologique national en 2001 remplacé, en 2004, par un programme axé sur le dessalement de l’eau de mer pèsent peu face à des projets d’aménagement contraires à un développement durable du littoral.


Espagne. Menacée par la pénurie d’eau

Marie François*

L’eau est considérée, en Espagne, comme un facteur essentiel de développement et sa rareté naturelle est vécue comme un handicap que les autorités tentent de surmonter. La pression croissante de diverses activités  sur les ressources existantes rend cependant cette situation de plus en plus problématique. S’interroger sur les causes de cette pénurie d’eau, notamment au travers du cas de la région de Murcie, située au sud-est de l’Espagne, conduit à constater que celle-ci n’est pas uniquement la conséquence de données physiques mais également celle de choix économiques.

Disponibilités en eau et utilisations de cette ressource

Dotée de deux façades maritimes, atlantique d’un côté, méditerranéenne de l’autre, l’Espagne est un pays à la situation hydrologique contrastée. Les précipitations moyennes annuelles y sont de 687 mm mais alors que 24 % du territoire bénéficie de plus de 800 mm par an, 15 % en reçoit moins de  400 mm(1). Les eaux superficielles sont, elles aussi, réparties de façon inégale : 69 % pour le domaine atlantique, 31 % pour le domaine méditerranéen.

En termes d’intensité d’utilisation (prélèvements totaux sur les ressources en eau), l’Espagne se situe, en Europe, en troisième position avec un pourcentage de 23 % derrière la Belgique (45 %) et l’Italie (32 %). Ce taux élevé tient à la part importante de l’irrigation des terres agricoles qui représente 77 % de l’utilisation totale.

Selon les données du ministère de l’Agriculture pour 2006, 15 % de la superficie agricole utile (SAU) est irriguée mais avec des différences importantes selon les régions. Sont essentiellement concernées celles situées au sud et au sud-est de la péninsule, comme la Communauté autonome de Valence (près de 43 % de la SAU) ou la région de Murcie (31,1 % de la SAU), qui toutes connaissent un risque élevé de désertification.

À cette forte demande en eau de la part du secteur agricole s’ajoute un processus d’urbanisation intensif qui s’accompagne, notamment, d’un développement soutenu du tourisme, surtout sur le littoral méditerranéen. Dans cette zone, l’urbanisation est devenue une véritable menace pour les sols, la superficie artificielle - qui regroupe zones urbaines, industrielles, commerciales et de transport - ayant connu une augmentation de 28 % dans les années 1990.

Graphique 1
Évolution de la superficie artificielle, par communauté autonome, entre 1987 et 2000 (en %)

Graphique 1

L’augmentation de la superficie urbanisée découle surtout d’un taux d’occupation croissant de la frange littorale. Le continuum urbain qui s’étend pratiquement de Gérone au détroit de Gibraltar est, en grande partie, lié à la multiplication des infrastructures touristiques et résidentielles. En 2000, 34,2 % du premier kilomètre de la côte méditerranéenne péninsulaire était totalement urbanisé(2) (cf. carte 1). Dans certaines provinces comme Malaga, Barcelone et Alicante, ce pourcentage atteignait, voire dépassait, les 50 %(3). La pression démographique s’est accompagnée de la consolidation d’un modèle territorial centré sur l’urbanisation touristique (résidences secondaires et offre hôtelière), le tout conduisant à un net accroissement de la demande en eau. Dans les régions méditerranéennes, la consommation quotidienne par habitant s’est accrue de 29,8 % entre 1996 et 2001(4), et de plus de 55 % dans la région de Murcie, aggravant d’autant le décalage entre les ressources hydriques disponibles et des besoins toujours plus importants.

Carte 1
Pourcentage d’urbanisation du premier kilomètre de côte en 2000 (par province)

Carte 1 copie

Ces pourcentages confirment avec force la place tenue par les facteurs socio-économiques (irrigation, conséquences de l’urbanisation) qui sont à l’origine d’une nette aggravation des déficits en eau.

Rééquilibrer la répartition des ressources hydriques

Le débat politique sur l’eau en Espagne remonte au XIXe siècle, époque où apparaît un important mouvement intellectuel du nom de Regeneracionismo dont l’ambition est de « regénérer » le pays. L’eau étant considérée comme un facteur déterminant de transformation de la situation socio-économique et territoriale du pays, une politique hydraulique adaptée qui viserait à augmenter les ressources en eau disponibles, devrait permettre de transformer l’économie, la société et les comportements culturels. C’est à cette époque qu’émerge l’idée de transférer l’eau des bassins atlantiques considérés comme excédentaires vers les bassins méditerranéens, pour leur part, déficitaires. Le Plan hydrologique national(5) (PHN) élaboré par le Parti populaire en est l’illustration la plus récente. Approuvé en 2001 par le Parlement espagnol, celui-ci prévoyait la construction de 118 barrages, de 41 usines de dessalement, dont 16 sur la côte méditerranéenne, et surtout le transfert d’une partie des eaux de l’Èbre - soit un total de 1 050 hectomètres cubes (hm3) par an - vers les régions de l’arc méditerranéen qui vont de la Catalogne à l’Andalousie orientale.

Un ambitieux programme de dessalement

Mais l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste (PSOE) après la défaite du Parti populaire aux élections législatives de mars 2004 a conduit au retrait du PHN de 2001(6). Le nouveau gouvernement a élaboré un programme sur quatre ans, connu sous le nom de AGUA (Programa Actuaciones para la Gestión y Utilización del Agua) axé sur le dessalement de l’eau de mer et présenté comme une alternative au transfert des eaux de l’Èbre. Le programme AGUA ne constitue pas pour autant la remise en cause d’une politique essentiellement centrée sur l’offre. Ainsi, une étude réalisée par des experts du Conseil national de l’eau(7) est venue confirmer que la stratégie proposée par le PSOE ne visait aucunement à opérer un tournant dans la politique hydraulique. Et les auteurs de conclure : ...«nous considérons que nous pouvons présenter [pour le programme AGUA] des conclusions similaires à celles émises pour les actions proposées dans le PHN (...) : il s’agit ici d’augmenter l’offre d’eau pour réduire les prétendus déficits existants (...). Le seul changement est l’alternative proposée pour les résoudre. (...). La rhétorique sur le déficit structurel et les graves problèmes de surexploitation des nappes aquifères qui, dans les écrits antérieurs, justifiaient les transvasements demeure. (...). On continue de fait à raisonner en politique de l’offre sans questionner la demande».

La région de Murcie : un exemple emblématique

Dans la région de Murcie, souvent qualifiée de « jardin de l’Europe », la question de l’eau a occupé, de tous temps, le devant de l’actualité. La revendication visant à obtenir des ressources supplémentaires s’est toujours faite au nom du développement et de l’efficience économiques au mépris de toute considération d’ordre environnemental et social. La région de Murcie représente près de 60 % de la superficie du bassin du fleuve Segura. Situé au sud-est de la péninsule ibérique, ce bassin est le seul à être considéré en déficit structurel, celui-ci étant établi à 460 hm3 par an(8).

Deux grands processus d’urbanisation caractérisent la région de Murcie. Le premier concerne le littoral et affecte les petits villages de pêcheurs et d’agriculteurs. Le développement du tourisme et l’augmentation de concentrations de populations vivant de l’agriculture et de l’agro-industrie ont abouti à une urbanisation en continu tout le long de la ligne de côte qui s’étend jusqu’à l’autoroute Cartagène-Alicante. Le second processus touche les petites villes situées à l’intérieur de la région où une grande superficie de terres agricoles a été sacrifiée au profit notamment de la construction de resorts(9), vastes complexes résidentiels et hôteliers organisés en vase clos.

Le resort est un nouveau modèle d’accueil touristique et résidentiel destiné essentiellement à une clientèle étrangère, en majorité britannique. Tous les complexes sont dotés de nombreuses infrastructures : centres commerciaux, golfs, piscines, collèges, etc. Dans la région de Murcie, le resort est devenu une « authentique épidémie »(10).

La politique touristique régionale

Ce développement urbanistique intensif est encouragé par une législation régionale qui, se montre accommodante avec les intérêts économiques en présence(11). Ainsi, la Loi du sol du 24 avril 2001 de la région de Murcie en  déclarant urbanisable tout ce qui n’était pas strictement  protégé, a permis le déclassement de 15 000 hectares de terres et, par conséquent, a ouvert la voie à de multiples opportunités favorisant ce type d’offre touristique. Outre les projets privés tels que les resorts, le gouvernement régional a approuvé, en 2004, plusieurs directives d’aménagement du littoral qui rendent urbanisables 85 000 hectares situés dans les différentes municipalités du littoral.

Mais la véritable impulsion apportée au processus d’urbanisation revient aux actions d’intérêt régional (AIR, Actuaciones de Interés Regional) régies par la loi du sol de 2001 (cf. carte 2). Ainsi, l’AIR de la Marina de Cope, est présentée comme le projet phare du gouvernement régional. Ce projet d’une superficie de 2 116 hectares composé de cinq terrains de golfs de 18 trous de 50 à 60 hectares et d’une marina intérieure de 1 500 places vise à être le plus grand complexe urbano-touristique d’Europe. Doté d’une offre hôtelière de 23 000 places et d’une zone résidentielle comportant 11 000 logements, ce complexe sera donc en mesure d’accueillir au total une clientèle de 60 000 personnes. Pour satisfaire la demande en eau de cette population ainsi que celle des terrains de golf, le projet prévoit la création d’une usine de dessalement et d’une station d’épuration.

L'AIR Marina de Cope

Carte 2 copie

Pour accéder au complexe Marina de Cope, le projet prévoit la construction d’une bretelle de connexion avec l’autoroute Cartagène-Vera. Ouverte à la circulation en mars 2007, cette autoroute est qualifiée par certains de « route de la spéculation »(12) tandis que d’autres voix s’élèvent pour souligner qu’un tel projet « s’inscrit dans une politique totalement contraire au développement et à la gestion durables du littoral »(13). Il est évident que les perspectives de développement créées par l’annonce de la construction de l’autoroute Cartagène-Vera ont encouragé l’urbanisation et la naissance de grands projets d’infrastructures touristiques sur le littoral. Ainsi un article paru, le 3 octobre 2005, dans le quotidien espagnol El País précise que cette autoroute « a conduit treize municipalités de la côte (Mazarrón, Lorca, Aguilas, Cueva, Vera, Antas, Mojácar, Turre, Los Gallardos, Garrucha, Carboneras, Bédar et Pulpí) à projeter la construction de 500 000 logements et de 25 terrains de golf ».

Nombre de ces projets vont à l’encontre d’une gestion rationnelle des ressources comme les 34 futurs terrains de golf prévus dans la région de Murcie, répartis sur 19 installations(14), autant de constructions qui, loin de le résorber, ne peuvent qu’aggraver le manque d’eau dont souffre la région.

Pays au climat semi-aride et aux nombreux épisodes de sécheresse, l’Espagne n’en a pas moins mené depuis une cinquantaine d’années une politique économique qui a accru considérablement les besoins et les consommations d’eau, exacerbant d’autant la pénurie initiale.

Notes
(1) R.G. Maury, L’eau dans les pays méditerranéens de l’Europe communautaire. Espagne, France, Italie, Grèce, Centre interuniversitaire d’études méditerranéennes, Poitiers, 1990, 363 pages.
(2) Projet européen Corine Land Cover.
(3) Informe sostenibilidad Espana, 2005.
(4) Ibidem.
(5) Ley 10/2001, de 5 de julio, del Plan Hidrologico Nacional.
(6) Real Decreto Ley 2/2004, de 18 de junio et Ley 11/2005 de 22 de junio, por la que se modifica la Ley 10/2001 de 5 de julio del Plan Hidrologico Nacional.
(7) S. Sahuquilla, A Zabaleta Perez, L. Candel et S. Hernandez, Informe sobre la tramitacion como proyecto de ley del real-decreto ley 2/2004, de 18 de junio, Madrid, 2004.
(8) Comunidad Autonoma Region de Murcia, 2004.
(9) J. L. Andres Sarasa, Incertidumbres en el espacio agrícola y proceso urbanizador « Resort » en la región de Murcia, Cuadernos de Turismo, n° 14, 2004, Murcia.
(10) Greenpeace, Destrucion a toda costa- Informe sobre la situacion del litoral espanol, Madrid, julio de 2006.
(11) José Luis Andès Sarasa, op.cit.
(12) Jaime del Val, Président de Salvar Mojacar, El Pais, 17 décembre 2005, p. 24.
(13) Julia Martinez Fernandez, 2002
(14) D. Lopez Aranda, R. Pineda Martinez, golf en la region de Murcia – Un analisis de redes de actores, estrategias y discursos, Madrid, 2003, 28 pages.

Références bibliographiques
- Comunidad autonoma region de Murcia, Repercusión de la derogación del PHN, Cuenca del Segura, III Universidad Medio Ambiente, Yeste, Agosto de 2004.
- M. Drain, « Les transferts d’eau en Espagne », in F. Lasserre, Transferts massifs d’eau, outils de développement ou instruments de pouvoir ?, Presses Universitaires du Québec, Montréal, 2005, pp. 189-206.
- F. López Bermúdez, F. Alonso Sarria, « Aridez y sequías en la Cuenca del Segura », in A. Morales Gil, A. Gil Olcina, Causas y consecuencias de las sequía en España, Alicante, 2001, pp. 187–207.
- J. Martínez , Alegaciones en la evaluación de impacto ambiental del proyecto autopista de peaje Cartagena-Vera, 2002 (www.ecoportal.net).
- Ministerio Medio Ambiente, Programa Actuaciones para la Gestión y Utilización del Agua, Madrid, 2004.
- Ministerio Medio Ambiente, Informe de Sostenibilidad Ambiental del Programa AGUA, Madrid, 2004, 482 p.
- Observatorio de la sostenibilidad en España, Sostenibilidad en España, Informe de Primavera de 2005, Madrid, 2005, 85 p.
- Observatorio de Sostenibilidad Ambiental, Cambio de ocupación del suelo en España. Implicaciones para la sostenibilidad, Madrid, 2006.
- O. Cantos, « Causas de las sequías en España. Aspectos climáticos y geográficos de un fenómeno natural », in A. Morales Gil et A. Gil Olcina, Causas y consecuencias de las sequía en España, Alicante, 2001, pp. 49 – 111.
- J. L. Zapatero, Discours d’investiture du 15 avril 2004 au Congès des députés, 2004, Madrid.

* Doctorante en géographie. Centre de recherche sur les espaces et les sociétés (CRESO), Université de Caen, Basse-Normandie

Pour citer cet article : Marie François, « Espagne. Menacée par la pénurie d’eau », Grande Europe n° 2, novembre 2008 – La Documentation française © DILA

 

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