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Suisse. Métropolisation, territoires de proximité et inégalités dans la région lémanique, par Alexandre Mouthon

[Suisse. Métropolisation, territoires de proximité et inégalités dans la région lémanique, par Alexandre Mouthon], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Frontière franco-suisse à Saint Gingolph.
Alexandre Mouthon

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Mis à jour le 04/02/2013

Introduction

Géographiquement enclavée, la Confédération suisse est « encerclée » par plusieurs pays de l’Union européenne, dont elle ne fait pas partie. Les bordures de son territoire sont cependant engagées dans des projets et des réalités transfrontalières plus ou moins marquées et revendiquées comme telles.


Suisse. Métropolisation, territoires de proximité et inégalités dans la région lémanique

Alexandre Mouthon*

Frange méridionale du plateau suisse et axe principal de peuplement du pays, la région lémanique, une des plus densément peuplées de Suisse et d’Europe, s’insère dans la géographie nationale à l’heure de la compétitivité des territoires. Ainsi, autour du lac Léman, frontière naturelle entre la Suisse et la France, se développe un territoire transfrontalier original qui tire son dynamisme de l’effet frontière. Quelles sont les formes du développement transfrontalier et quel impact celui-ci a-t-il sur les territoires de la rive franco-suisse ? Comment appréhender à l’échelle européenne les enjeux et les réponses politiques locales ? Autant de questions qui se posent en observant, sur le terrain, les réalités de la vie des communautés et de leurs territoires.

Le Grand Genève : métropole transfrontalière ?

Sont étudiés ici, du côté de l’État fédéral suisse, les cantons romans de Genève et de Vaud, qui jouent le rôle de partenaires principaux, côté français, de la Haute-Savoie du nord. Non membre de l’Union européenne (UE), la Suisse a signé des accords de libre-échange avec Bruxelles et des accords bilatéraux avec ses voisins. Ayant intégré l’espace Schengen en 2008, la frontière avec la Haute-Savoie lémanique n’existe plus vraiment, comme l’atteste la disparition, côté français, des postes de douane.

Cet espace entre lac et montagne, à la superficie modeste, s’intègre pourtant aux dynamiques européennes et mondiales par le biais d’une forte activité transfrontalière. Il s’agit là d’une véritable interface. Après avoir connu un premier schéma directeur entre 2007 et 2012, l’agglomération franco-valdo-genevoise est entrée dans le second en juin 2012. À l’instar de la sémantique à l’œuvre ailleurs, elle a alors pris le nom de Grand Genève. Avec cet outil de planification commun, Suisses et Français identifient ensemble les enjeux territoriaux et construisent des réponses opératoires que le cadre du schéma directeur impose de réaliser à échéance, dans un calendrier du développement.

CARTE

La région lémanique.  

© Alexandre Mouthon

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La métropole transfrontalière est d’ores et déjà dotée d’un rayonnement international. Elle a su compenser la petitesse de son arrière-pays en cultivant d’autres atouts : outre la présence d’organisations internationales (Organisation mondiale du commerce, Organisation mondiale de la santé, Comité international de la Croix Rouge, etc.), son rôle de place financière internationale, son cadre de vie (balnéaire et alpin), et ses pôles d’excellence (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) en témoignent. Mais si une métropole lémanique émerge progressivement et que des instances décisionnelles transfrontalières sont instaurées, le poids démographique du Grand Genève n’en fait pas encore à proprement parler une métropole internationale. Ceci pourrait changer dans la décennie à venir lorsque le seuil du million d’habitants sera franchi.

Rade de Genève

La rade de Genève.

© Alexandre Mouthon

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En termes d’extension spatiale, le territoire du Grand Genève s’arrête, sur la rive française, juste avant Thonon-Les-Bains. Sa polarisation atteint, au plus loin, Évian-Les-Bains qui est déjà une charnière. Car c’est plutôt en binôme avec Lausanne, sa vis-à-vis, que la ville des Eaux (groupe Danone) et des congrès fonctionne localement. Le ruban urbain est encore discontinu dans le paysage et dans les activités. La métropole lémanique est donc, du côté suisse, bicéphale. Les territoires situés à l’ouest sont polarisés par le Grand Genève, tandis que ceux sis à l’est le sont par le couple Évian-Lausanne. Plus loin à l’est – et plus enclavée côté français –, se trouvent la vallée du Rhône et le Valais suisse.

Le bassin lémanique : une des régions les plus compétitives du monde …

Depuis 2007-2008, les réalités transfrontalières ont donné naissance au projet d’agglomération franco-valdo-genevoise de première génération(1). En effet, Genève a étendu son influence bien au-delà de ses propres limites. En 2011, l’agglomération occupe un territoire de 2 000 km² à cheval sur deux pays, regroupe deux cantons suisses, deux départements français, une région française, soit 208 communes, pour un total de 915 000 habitants (465 000 à Genève) et environ 400 000 emplois. Les projections à l’horizon 2030 tablent sur 200 000 nouveaux habitants et 100 000 créations d’emplois supplémentaires. Afin de communiquer sur la vie et les enjeux futurs du bassin lémanique, une couverture médiatique est mise en place. Les télévisions locales Léman Bleu et TV8 Mont-Blanc diffusent par exemple l’émission transfrontalière « AGGLO ».

C’est une des régions les plus compétitives du monde, connectée à la mégalopole européenne, cette dorsale urbaine - la “banane bleue” - qui s’étend du sud de l’Angleterre au nord de l’Italie(2). Mais l’essor économique est beaucoup plus important en Suisse qu’en France, même si la France genevoise affiche un taux de chômage d’environ 7 % seulement par rapport aux 10,3 % de la moyenne nationale et une diversité d’emplois supérieure à l’intérieur de la Haute-Savoie qui, elle, est tirée par le tourisme. Plus performant toutefois, le canton de Genève ne compte que 5 % de chômeurs(3). Ce sont les activités de la banque, de l’assurance et de l’administration qui créent le plus d’emplois. Une récente étude de la CCIG(4) (Chambre de commerce et de l’industrie genevoise) montre que la crise financière de 2008 n’a pas freiné le dynamisme de cette agglomération. Cet îlot de prospérité a aussi ses zones d’ombre. Le pourtour lémanique a beau être un vivier d’entreprises ultra compétitives, les logiques de la division internationale du travail liée à la globalisation économique entraînent, ici aussi, des délocalisations vers l’Asie, y compris en matière d’industries de pointe. C’est le cas de la société Applied Materials, fabricant de machines pour l’industrie photovoltaïque, et précurseur du secteur. Située près de Lausanne, elle a été rachetée, il y a cinq ans, par une entreprise américaine et délocalise aujourd’hui en Chine(5).

Une interdépendance qu’il faut équilibrer

Le Grand Genève constitue une réussite, à n’en pas douter, dont souffre cependant la rive française du Léman, car l’effet frontière crée une différenciation spatiale difficile à corriger : fiscalité avantageuse, salaires élevés, emplois très qualifiés sont pour la Suisse, alors que les territoires français accueillent plutôt les habitations des travailleurs frontaliers, voire celles de certains Suisses.

Des mobilités pendulaires en croissance …

L’attractivité du Grand Genève fait exploser les mouvements pendulaires. Il s’agit surtout côté français de milliers de travailleurs frontaliers qui, chaque jour, se rendent en Suisse. Leur nombre est en augmentation croissante chaque année. On compte, du côté suisse, 253  000 frontaliers en 2012, soit une hausse de 30 % en cinq ans (6). La population de la rive française augmente régulièrement avec l’afflux de travailleurs intéressés par les possibilités d’emploi en Suisse et, dans une moindre mesure, en France. Le projet d’agglomération s’est fixé comme objectif un ratio de créations d’emploi 30-70 % (30 % en France contre 70 % en Suisse) mais les résultats, côté français, sont toutefois loin d’être probants.

Les frontaliers s’installent en France où le coût de la vie est bien moins élevé qu’en Suisse. En outre, le différentiel de salaires est considérable, parfois même abyssal selon les professions. Ainsi, le niveau de vie de cette catégorie de travailleurs résidant en France mais travaillant en Suisse est très supérieur au niveau de ceux qui vivent et travaillent dans l’Hexagone. Les territoires se façonnent donc en fonction de la vie de ces communautés. La mobilité pendulaire est au cœur des problématiques d’aménagement du territoire. Par exemple, ce sont 1 600 frontaliers qui prennent le bateau chaque jour depuis la Haute-Savoie pour se rendre à leur travail. Rien que pour la ville de Genève, le flux quotidien atteint 275 000 personnes qui entrent et qui sortent, qu’elles soient frontalières ou non.

… mais des déséquilibres persistants

À la veille de la mise en route du second projet d’agglomération franco-valdo-genevoise (2012-2017), les déséquilibres entre territoires sont encore très marqués. La plupart des logements continuent d’être construits en France, ce qui ne permet pas de réduire les mobilités pendulaires, notamment automobiles, liées à la périurbanisation. Pour mettre en place un système de transports collectifs performant, il faudrait densifier les périmètres déjà urbanisés, d’autant que la croissance démographique réelle est plus élevée que prévu. L’idée selon laquelle le canton de Genève « ne fait pas assez », dans le processus de développement concerté, paraît encore bien ancrée. Les obstacles législatifs à la construction de logements sur son territoire ne paraissent pas près d'être levés alors que le déficit de logements est aussi criant que celui d’emplois est patent en France voisine. D’où la nécessité, des deux côtés de la frontière, de proposer des solutions d’habitat pour tous en visant une proportion importante de logements aidés. Les emplois créés à Genève par l’implantation d’activités économiques supérieures correspondent à des profils très qualifiés. Ce schéma ne permet pas de résorber le chômage des travailleurs les moins qualifiés. Il faut donc envisager une coopération dans les domaines de la formation afin de faire évoluer conjointement la composition de la population active et le ralentissement de la fuite de la main-d’œuvre française vers Genève.

Selon le député-maire d’Évian-les-Bains, Marc Francina, le développement transfrontalier se heurte aux difficultés institutionnelles que sont les inégalités de compétences entre les partenaires locaux : cantons suisses d’un côté et collectivités territoriales françaises de l’autre. Ce déséquilibre de pouvoir ferait pencher la balance du côté des cantons suisses et freinerait une véritable politique de coopération(7). Dans ce contexte, les acteurs de la société civile franco-valdo-genevoise, frontaliers ou non, disposent désormais du « Forum d’agglomération », le nouvel organe consultatif transfrontalier, pour émettre des avis et élaborer des propositions. Le rôle de pilote sera dorénavant détenu par le Groupement local de coopération transfrontalière (GLCT)(8). Cette entité juridico-administrative récemment créée regroupe les partenaires franco-suisses. Instance consultative, le Groupement européen des frontaliers est également très actif dans la vie de ce territoire de projet, notamment sur la question du transport lacustre vers Lausanne.

La mobilité au coeur des territoires

L’essentiel des migrations pendulaires entre le Chablais haut savoyard et Genève s’effectue en voiture individuelle. Le point de saturation est atteint, tandis que les transports publics actuels ne sont pas adaptés, ce qui s’explique en partie par une contingence historique. Adossée à la frontière, l’agglomération genevoise, du fait de sa situation, n’a pas pu développer sa périphérie au-delà de 20-30 km, comme l’ont généralement fait les autres grandes villes européennes. Ici, l’effet frontière contrecarre l’effet métropole. Les efforts fournis au cours de la dernière décennie ont permis une augmentation de près de 50 % de l’utilisation des transports en commun frontaliers (bus et trains). Les projections établissent que les projets d’aménagement lancés aujourd’hui, comme le CEVA (liaison ferroviaire Cornavin – Eaux-Vives – Annemasse) et la multimodalité des gares locales (Évian – aéroport de Genève par exemple), à terme permettront d’absorber, au mieux, le surplus en milieu urbain(9).

Développer les infrastructures de transport

En 2011 ont démarré les travaux du RER frontalier, le CEVA, retardés par un recours déposé par les opposants genevois au projet (déboutés en mars 2012). Les CFF (Chemins de fer fédéraux suisses) et RFF (Réseau ferré de France) visent une ouverture du service aux voyageurs, soit 22 liaisons quotidiennes en 2018. La gare de Thonon-les-Bains sera alors à 53 minutes de Genève. D’Évian à Annemasse, cela représente un train toutes les 30 minutes aux heures de pointe et un train par heure en dehors de celles-ci. Pour le canton de Genève, « en connectant les réseaux CFF et SNCF qui sont aujourd’hui deux culs-de-sac ferroviaires, cette liaison permet la création d’un véritable réseau régional (RER) à l’échelle de l’agglomération franco-valdo-genevoise »(10). Une entreprise franco-suisse, la société Transferies, basée à Annemasse, a été créée pour la commercialisation du CEVA. Quant au financement de l’aménagement, il est pris en charge des deux côtés de la frontière, à hauteur des dépenses nécessaires respectives, par tous les acteurs de l’aménagement des territoires, de l’échelle nationale à l’échelle locale.

Bateau de la CGN

À bord d'un bâteau de la CGN.

© Alexandre Mouthon

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La mise en place de cette nouvelle connectivité s’accompagne d’un développement de la multimodalité des gares locales. Le quartier de la gare de Thonon-les-Bains devient un pôle d’activité prioritaire qui s’insère dans la perspective globale de rééquilibrer le développement de la rive française. Pour contrebalancer la polarité genevoise, Thonon-les-Bains devra absorber l’essentiel de la croissance démographique et de l’offre d’emplois nouveaux de sa rive ; plus de 6 000 emplois nouveaux d’ici à 2030. Des périmètres stratégiques de développement sont donc envisagés sur la rive française du lac en lien avec la métropolisation de la région frontalière(11).

Coopérer : des réalités contrastées

Les communautés de la rive française du Léman sont parfois critiques quant à la participation financière suisse, à leurs yeux insuffisante, au développement des infrastructures de transport, pourtant nécessaires à tous. Ni le canton de Genève ni Lausanne ne payent de VT (versement transport) qui sert à financer les frais afférents des salariés. En France, d’après la loi du 17 décembre 2008, les frais de transports publics domicile/travail sont pris en charge à 50 % par les employeurs. Des frontaliers aimeraient que les cantons suisses fassent un effort en ce sens, consolidant ainsi la coopération des territoires(12). Selon une conseillère nationale suisse interrogée à propos des impôts sur le revenu des frontaliers perçus par l’État de Genève, « Genève perçoit, grâce au prélèvement à la source, 810 millions de francs suisses, dont nous restituons 220 millions à nos voisins ». Un accord devrait en outre être signé portant sur une contribution de l’État de Genève d’un montant de 244 millions d’euros, en compensation des objectifs non réalisés par Genève dans le cadre du premier projet d’agglomération(13). En revanche, c’est l’inverse qui se produit entre Lausanne (canton de Vaud) et la France. Chaque année, le ministère français de l’Économie et des finances restitue à Vaud une partie de l’impôt sur le revenu versé en France par les frontaliers. Ces derniers réclament des investissements plus efficaces, car les besoins en navettes lacustres pendulaires augmentent. Selon la CGN (Compagnie générale de navigation suisse), la fréquentation globale s’accroît de 31 % par an. Les collectivités françaises subventionnent cette activité, mais la CGN investit presque uniquement dans la flotte touristique et patrimoniale, et non dans le transport public. Enfin, le désenclavement routier du Chablais(14) est un dossier brûlant et très ancien. L’autoroute arrive à Genève, mais ne se prolonge pas sur la rive française. Bénéficiant pourtant d’une DUP (déclaration d’utilité publique) qui court jusqu’en 2016, tous les aménagements nécessaires ne sont pas tous réalisés. L’État français n’aurait pas assumé son financement et les collectivités grondent de peur de voir les impôts locaux et le recours au péage servir de trésorerie.

Ce territoire de projet franco-suisse recouvre donc une réalité plutôt déséquilibrée entre une rive française– bassin de main-d’œuvre à l’identité un peu « dortoir », et une rive suisse plus attractive, qui joue du différentiel. Le Grand Genève représente néanmoins une belle perspective métropolitaine pour la région. Reste à voir si le souhait d’un développement coopératif lémanique ne va pas laisser de côté certains espaces français et leurs populations les plus vulnérables face aux exigences de compétitivité liées à la mondialisation. La rive française lémanique bénéficie certes des bienfaits d’un pouvoir d’achat élevé, grâce au niveau des salaires suisses, mais cela se répercute inévitablement sur le coût global de vie – notamment l’immobilier –, auquel sont soumis tous ceux qui ne profitent pas d’un emploi suisse. On ne peut donc pas encore parler de développement équitable et durable.

Notes
(1) Site du Grand Genève.
(2) Émission Agglo, dédiée à l’emploi.
(3) L’observatoire statistique transfrontalier.
(4) Le « Grand Genève » : centre urbain et pôle métropolitain, CCIG, novembre 2011.
(5) Applied Materials.
(6) Site du groupement transfrontalier européen.
(7) Entretien avec l’auteur, 4 juillet 2012.
(8) Le GLCT.
(9) Émission Agglo, dédiée aux transports et à la mobilité.
(10) Le CEVA : Suisse et France.
(11) Conseil municipal de Thonon du 21 septembre 2011.
(12) Le Messager du 10 novembre 2011 et étude de l’office fédéral des transports suisses (février 2011).
(13) Conseil municipal de Thonon du 18 avril 2012.
(14) Société Civile du Chablais, et la Compagnie Générale de Navigation.

* Géographe et photographe indépendant

Pour citer cet article : Alexandre Mouthon, « Suisse. Métropolisation, territoires de proximité et inégalités dans la région lémanique », P@ges Europe, 4 février 2013 - La Documentation française © DILA

 

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