Retour
 
 

L’opinion publique britannique et l’Europe : un désamour profond, par Pauline Schnapper

[L’opinion publique britannique et l’Europe : un désamour profond, par Pauline Schnapper], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Palais de Westminster.
Wikicommons

Agrandir l'image

Mis à jour le 18/02/2013

Introduction

La crise de la zone euro a renforcé un malaise britannique déjà perceptible depuis le milieu des années 1990, d’abord au sein du Parti conservateur mais qui s’est ensuite diffusé à une importante partie de l’opinion publique. À l’heure actuelle, l’Union européenne est perçue par certains Britanniques comme une menace existentielle. Quelle est la nature de ce rejet ? Réaction épidermique dans un contexte de crise économique ou refus d’un projet dont la nature est incompatible avec l’identité britannique ?


L'opinion publique britannique et l'Europe : un désamour profond

Pauline Schnapper*

Les deux années et demi qui se sont écoulées depuis l’arrivée au pouvoir au Royaume-Uni d’une coalition dirigée par le Parti conservateur ont vu la politique gouvernementale et l’opinion publique se détourner brutalement de l’Union européenne (UE), à laquelle le pays tout entier semble être devenu hostile. L’illustration la plus flagrante de cette désaffection a été l’excellent accueil réservé au Premier ministre David Cameron dans son parti et par  les médias lorsqu’en décembre 2011, il a mis son un veto au projet de traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, dit pacte budgétaire européen, forçant ainsi les autres États-membres à conclure le traité en dehors des structures formelles de l’UE. À l’automne 2012, les sondages indiquaient qu’une majorité de personnes interrogées seraient prêtes à sortir de l’Union, alors qu’en 1975, à l’occasion du seul référendum organisé jusqu’alors à ce sujet, les deux tiers des électeurs avaient voté pour le maintien dans ce qui était alors la CEE (Communauté économique européenne). Enfin, le succès dans les sondages du parti UKIP (United Kingdom Independence Party), qui milite pour le retrait de l’Union, atteste de ce rejet. Profitant d’un mode de scrutin proportionnel aux élections européennes (contrairement aux élections nationales) il a obtenu successivement 12 puis 13 sièges au Parlement européen en 2004 et 2009 et est aujourd’hui crédité de près de 10 % dans les sondages nationaux, menaçant directement un certain nombre de sièges conservateurs.

Le renouveau de l’euroscepticisme

Pour comprendre comment l’opinion britannique a pu changer aussi rapidement et aussi radicalement, il faut revenir à la fois sur des facteurs conjoncturels et sur une évolution à plus long terme propre au Royaume-Uni, mais dont on trouve aussi des échos dans d’autres États membres. Tout d’abord, pour ce qui relève de l’environnement immédiat, la crise des dettes souveraines a été interprétée comme une crise de la monnaie unique, mal conçue dès le départ  d’après les nombreux eurosceptiques d’outre-Manche, notamment – mais pas uniquement – conservateurs, qui se sont toujours opposés à l’entrée du Royaume-Uni dans la zone euro. Le spectacle des crises sociales et des émeutes dans les pays du sud de l’Europe, Grèce et Espagne notamment, a conforté chez eux l’idée qu’une même zone monétaire ne pouvait englober des économies disparates et que les politiques de rigueur imposées par l’Allemagne allaient accroître les difficultés (ce qui est paradoxal si l’on songe que ce sont souvent  les mêmes qui soutiennent ces mêmes politiques de réductions budgétaires au Royaume-Uni). La fin de l’euro a été régulièrement annoncée dans les médias europhobes comme le Times ou le Telegraph, sans parler de la presse tabloïde.

Plus généralement, la crise de la zone euro a renforcé un malaise britannique déjà présent depuis le milieu des années 1990, d’abord au sein du parti conservateur mais qui s’est ensuite diffusé à une bonne partie de l’opinion publique. Ce malaise est lié à l’idée, vraie ou fausse, que la construction européenne a pris un tournant avec l’entrée en vigueur, en 1993, du traité de Maastricht  qui aurait éloigné cet édifice du simple marché commun dans lequel beaucoup de Britanniques pensaient être entrés en 1973. L’Union, dès lors, s’est transformée en « super-État » à vocation fédérale qui, avec la monnaie unique mais aussi la politique étrangère commune et la coopération judiciaire, finira par aboutir à la fin des États-nations. À ce soupçon s’ajoute une vision négative des institutions communautaires, jugées inutilement bureaucratiques, tatillonnes et régulatrices soit incompatibles avec la vocation libérale, commerciale et financière d’un Royaume-Uni ouvert sur la mondialisation. Cette perception, très présente parmi les Conservateurs, s’est répandue dans l’opinion publique. Même les Premier ministres Tony Blair et Gordon Brown, qui ne partageaient pas la vision tragique d’une Union représentant une menace existentielle, ont critiqué lorsqu’ils étaient au pouvoir (1997-2010) l’absence de réformes économiques structurelles engagées par Bruxelles pour faire face aux défis de la mondialisation, en particulier concernant le budget européen et la politique agricole commune.

Plus récemment, avec la crise économique, s’est ajouté à ce tableau un rejet de l’immigration en provenance d’Europe de l’Est. Celle-ci s’est élevée à quelques centaines de milliers de personnes depuis l’ouverture des frontières au moment de l’élargissement de 2004 (le Royaume-Uni était alors l’un des rares pays membres à avoir autorisé immédiatement la libre circulation des personnes). Cet afflux a contribué à l’expansion de l’économie britannique jusqu’en 2007 mais a ensuite été rejeté par beaucoup de Britanniques qui considèrent que ces nouveaux immigrants leur font concurrence sur le marché du travail et pour l’accès aux services sociaux. Le UKIP joue très habilement de ces peurs en les associant aux effets de l’appartenance à l’Union européenne, par exemple en alimentant de nouvelles inquiétudes sur d’hypothétiques arrivées massives de Roumains et de Bulgares au Royaume-Uni après l’entrée de leurs pays respectifs dans l’espace Schengen le 1 janvier 2014.

La montée de l’euroscepticisme, même si elle ne lui est pas propre, a donc été exacerbée depuis quelques années au Royaume-Uni. Les résultats électoraux de partis populistes anti-européens de gauche et surtout d’extrême-droite, les résultats négatifs des référendums organisés en Irlande, France et Pays-Bas ces dernières années et les sondages d’opinion témoignent d’une désaffection croissante des citoyens européens à l’égard des institutions communautaires, renforcée par les effets de la crise économique. La spécificité britannique est qu’elle s’exprime aussi de façon radicale au sein des partis politiques « respectables » (notamment le Parti conservateur) dans le cadre d’un débat qui porte sur l’identité du Royaume et sur le maintien dans l’UE. Par ailleurs, le gouvernement conservateur-libéral de coalition est soumis à la pression croissante de la frange la plus extrême du groupe parlementaire conservateur, composée d’environ 80 députés (sur 304) qui n’ont pas hésité à voter à deux reprises, à l’automne 2011 et à l’automne  2012, contre le gouvernement sur les questions européennes et ont demandé un référendum sur le maintien dans l’Union.

L’euroscepticisme d’une bonne partie de la classe politique et de la presse se reflète, sans surprise, dans l’opinion publique britannique telle qu’elle se manifeste dans les sondages d’opinion et le résultat des élections européennes. Un sondage publié dans The Observer le 17 novembre 2012 indiquait qu’en cas de référendum, 56 % des personnes interrogées voteraient en faveur d’un retrait, contre 30 % qui choisiraient de rester. La majorité s’élevait à 68 % parmi les électeurs conservateurs, mais même parmi les partisans travaillistes, théoriquement plus europhiles, on trouve davantage de défenseurs du retrait (44 %) que du maintien (39 %). D’autres sondages, par le passé, ont montré que ce rejet s’accompagnait d’un fort niveau d’ignorance sur le fonctionnement de l’Union européenne et d’une faible identification à l’Europe par rapport à l’identité nationale, deux données qui n’ont pas été modifiées par les années de gouvernement travailliste malgré les discours positifs de Tony Blair et, dans une moindre mesure, de Gordon Brown sur l’Europe. La question qui reste en suspens porte sur la nature du rejet actuel de l’Europe, réaction épidermique dans un contexte de crise économique ou rejet profond d’un projet dont la nature est incompatible avec l’identité britannique.

Sortir de l’UE ?

Dans ce contexte politique intérieur, il n’est pas étonnant que le gouvernement Cameron ait décidé, en décembre 2011, de s’exclure du traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance envisagé par l’UE et qui prévoit un strict contrôle des budgets nationaux, tout en encourageant les pays membres de la zone euro à aller plus loin sur la voie de l’intégration bancaire et économique. La position officielle va aujourd’hui plus loin : dans son discours du 23 janvier 2013, David Cameron a affirmé son souhait de rester dans l’Union pour bénéficier du marché unique. Mais il s’est aussi engagé à profiter des négociations qui, après les élections européennes de 2014, pourraient s’ouvrir sur un traité  concernant la zone euro pour renégocier les termes du traité d’adhésion  britannique à la CEE et rapatrier au niveau national un certain nombre de politiques communautaires. Les politiques sociales, la politique de la pêche et la coopération en matière policière et judiciaire n’ont pas été nommées dans ce discours mais on sait qu’elles sont particulièrement visées par les eurosceptiques conservateurs. Un référendum serait ensuite organisé en 2017 pour statuer sur le résultat de cette renégociation, au milieu d’un second mandat du gouvernement actuel, si celui-ci est réélu en 2015.

Malgré les mises en garde de plus en plus nombreuses en provenance des milieux d’affaires et du gouvernement américain, David Cameron ne semble pas s’inquiéter des conséquences politiques d’une éventuelle semi-marginalisation au sein de l’Union. Les pressions intérieures auxquelles il est soumis de la part de son propre parti et de l’opinion publique sont apparemment irrésistibles. Car qu’arriverait-il si le gouvernement réélu n’était pas satisfait du résultat de ces négociations: appellerait-il à voter non lors du référendum promis et à provoquer la sortie de l’Union ? Ou si le résultat du vote était négatif alors que le gouvernement avait appelé à voter « oui » ? Le Royaume-Uni serait poussé vers une sortie de l’Union européenne qu’officiellement aucun leader de grand parti ne souhaite.

… ou rester isolé ?

Par ailleurs, rien n’indique que les autres membres de l’Union accepteront ces conditions, ni même qu’il y aura une nouvelle négociation sur un traité à court terme – que ne semble pas souhaiter, en particulier, le gouvernement allemand. Contrairement à ses prédécesseurs, D. Cameron n’a pas réussi, ni vraiment cherché, à construire des coalitions avec d’autres États membres sur l’avenir de l’UE. Il se trouve donc isolé en Europe, même parmi les dix pays qui ne sont pas entrés dans la zone euro – à l’exception de la République tchèque qui, elle, n’a pas non plus signé le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance en mars 2012 et, peut-être aussi, de la Suède qui, à l’instar de Londres, ne participera pas à l’union bancaire européenne. Les autres pays qui n’ont pas adopté l’euro – sachant que la majorité d’entre eux a vocation, à terme, à le faire – ne souhaitent pas s’exclure des autres politiques européennes ni être davantage marginalisés.

Quant aux grands pays de la zone euro, à commencer par l’Allemagne et la France, ils sont partagés entre l’agacement vis-à-vis de la posture adoptée par David Cameron et le souhait de ne pas précipiter un retrait du Royaume-Uni qui serait dommageable pour l’ensemble de l’Union. Le gouvernement français est tenté de refuser tout accommodement supplémentaire en sus des clauses déjà favorables dont bénéficie le Royaume-Uni au sein de l’Union (exemption de l’euro, statut particulier au sein de l’espace Schengen, rabais sur la contribution au budget européen). La Chancelière allemande a réagi de façon plus positive au discours de Cameron en janvier 2013, mais il n’est pas certain, loin s’en faut, qu’elle soit prête à aller au-delà de renégociations symboliques avec le gouvernement britannique. Cameron a pu trouver provisoirement, au nom de l’austérité, des alliés dans l’Europe du Nord, y compris l’Allemagne, pour obtenir une réduction du budget européen de plus de 3 pour cent pour la période 2014-2020 lors du Conseil européen de février 2013. Il est trop tôt cependant pour que le gouvernement crie victoire, car depuis le traité de Lisbonne le Parlement européen doit approuver le budget et tout indique qu’il n’acceptera pas les choix qui ont été faits.

La position du Royaume-Uni dans l’Union européenne est donc aujourd’hui plus indécise que jamais. David Cameron, en promettant des négociations et un référendum, a fait le pari risqué de répondre au sentiment eurosceptique de plus en plus manifeste dans l’opinion publique britannique sans, espère-t-il, en arriver à un retrait complet de l’UE, qu’il ne souhaite pas plus que les leaders des autres principaux partis. Les quatre prochaines années diront si ce pari est réussi.

* Université Sorbonne Nouvelle et Institut Universitaire de France

Pour citer cet article : Pauline Schnapper, « L’opinion publique britannique et l’Europe : un désamour profond », P@ges Europe, 18 février 2013 - La Documentation française © DILA 

 

Autres contenus apparentés

Ressources complémentaires