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Bulgarie. Enjeux électoraux sur fond de désenchantement, par Édith Lhomel

[Bulgarie. Enjeux électoraux sur fond de désenchantement, par Édith Lhomel ], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Le Premier ministre bulgare, Boïko Borissov en visite à Paris pour une conférence sur l’ « après-Kadhafi » le 1er septembre 2011. En poste depuis juillet 2009, le chef de gouvernement a démissionné le 12 février 2013
Lionel Bonaventure

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Mis à jour le 02/04/2013

Introduction

Vagues de manifestations et immolations par le feu ont révélé, en février-mars 2013, l’ampleur du désarroi qui règne dans la population bulgare, contraignant le gouvernement Borissov à la démission. Curieusement, l’Union européenne ne semble pas visée par ce ras-le-bol général, en dépit des vives critiques et des sanctions dont les institutions de ce pays sont l’objet de la part de Bruxelles. Les élections législatives anticipées du 12 mai parviendront-elles à canaliser un mécontentement emblématique d’une crise profonde de la représentation politique ?


Bulgarie. Enjeux électoraux sur fond de désenchantement

Édith Lhomel*

La Bulgarie vit, depuis le début de l’année 2013, des jours particulièrement difficiles qui, à certains égards, renvoient à une des plus dures périodes de la transition postcommuniste, plus précisément à 1997, lorsque le pays se retrouva au bord de la banqueroute financière et dut alors passer sous les fourches caudines du Fonds monétaire international.

Aujourd’hui, la situation financière n’est guère brillante à l’instar de celle de tous les autres pays de la région bien que la discipline budgétaire à laquelle l’a obligée le currency board (directoire monétaire) mis en place durant cette année noire(1) ait évité à la Bulgarie un endettement excessif et une hyperinflation.

Cette fois, la crise a pris d’entrée de jeu un tour beaucoup plus politique et conduit, le 12 février 2013, le gouvernement de Boïko Borissov à jeter l’éponge après que le pays eut connu, trois semaines durant, des manifestations non seulement à Sofia mais aussi dans plusieurs autres grandes villes du pays (notamment à Varna). Si la hausse des prix de l’électricité a été à l’origine de l’embrasement social, la tournure prise par les événements montre combien le mécontentement est profond au sein d’une population, dans sa grande majorité, éreintée par des années de sacrifices et d’épreuves. De même,  l’immolation,  des intervalles rapprochés, de cinq personnes, acte que l’opinion publique considère, selon les cas, ou comme emblématique de la désespérance sociale actuelle, ou comme un fait isolé sans lien avec le marasme actuel, n’en est pas moins révélatrice d’un réel désarroi. Les motifs en sont connus : rejet d’une classe politique incapable de lutter contre une corruption endémique, impunité des réseaux économico-mafieux, retombées de la crise économique mondiale(2) pour ne citer que les principaux.

Entrée, voilà six ans, dans l’Union européenne (UE), la Bulgarie tout comme sa voisine, la Roumanie, a  souvent fait figure de « vilain petit canard » et l’adhésion accordée, selon d’aucuns, « à contrecoeur », à ces deux pays entretient toujours, non sans une certaine indécence, le doute sur le bien-fondé de leur intégration.

Alors que, curieusement, l’UE semble épargnée par la colère des manifestants et jouit auprès de l’opinion publique d’un taux de confiance étonnamment élevé, les ténors de la scène politique se préparent, dans un climat très tendu, à des élections législatives anticipées fixées au 12 mai. Quel qu’en soit le vainqueur, ce dernier devra avant tout répondre à une énorme demande de moralisation de la vie politique.

La relation à l’Union européenne : une confiance non payée de retour

Vivant dans un pays présenté de façon systématique comme « le plus pauvre de l’Union européenne », les Bulgares garderaient, si l’on en croit le dernier sondage réalisé en novembre 2012 par Eurobaromètre, une confiance inébranlable dans l’institution européenne, puisqu’ils  se situent largement en tête des pays membres à lui accorder leur crédit(3).

Cette perception, de loin la plus positive dans l’UE-27 à un moment où Bruxelles suscite une défiance croissante, procède-t-elle d’un sentiment europhile inaltérable ou traduit-elle le besoin d’une planche de salut en réaction à la dramatique désaffection des Bulgares à l’égard de leurs partis politiques et de leurs élus ? L’UE continuerait ainsi de figurer comme l’institution la plus crédible en dépit des récentes rebuffades subies par Sofia mais aussi par Bucarest de la part des autorités bruxelloises.

En mars 2013, la Bulgarie et la Roumanie se sont ainsi vu une nouvelle fois refuser l’entrée dans l’Espace Schengen au motif d’une sécurisation insuffisante de leurs frontières. Face à la menace d’un veto de pays comme l’Allemagne, la France ou encore les Pays-Bas – la décision devant être prise à l’unanimité –, les deux derniers entrants ont d’ailleurs préféré ne pas déposer cette fois leur candidature pour éviter d’essuyer une nouvelle fin de non recevoir.

En outre, alors qu’au 1er janvier 2014, les dernières restrictions en matière d’accès au marché du travail devraient être levées conformément aux clauses transitoires demandées par Bruxelles dans le cadre du chapitre 3 de la reprise de l’acquis communautaire, le Royaume-Uni a d’ores et déjà fait savoir qu’elle entendait bien se prémunir contre une arrivée « massive » de Roumains et de Bulgares(4) quitte à restaurer une obligation de visas pour les ressortissants de ces deux pays.

L’empathie, à certains égards surprenante, des Bulgares à l’égard de l’UE que révèle ce sondage lorsque l’on songe aux exigences en matière de sûreté énergétique qui furent pour Sofia un véritable casse-tête (quatre des six réacteurs de la centrale de Kozlodouy furent déclassés), peut aussi s’expliquer par l’impact des Fonds structurels alloués par Bruxelles (soit 6,6 milliards d’euros sur la période 2006-2013), dont on sait qu’ils ont été pour les adhérents de 2004, dans une moindre mesure pour ceux de 2007, un formidable levier en matière d’investissements(5).

À un moment où la croissance est quasiment atone, ce soutien est jugé déterminant quand bien même la mobilisation de ces fonds demeure dépendante d’une contrepartie que le budget bulgare n’est pas toujours en mesure d’apporter. À cela s’ajoute la proportion, difficile à estimer, des montants « évaporés » dans le labyrinthe de l’administration bulgare qui, depuis le début de l’adhésion, pose problème. Le gel à plusieurs reprises d’une partie de cette assistance financière par mesure de rétorsion ne semble pas avoir outre mesure choqué l’amour-propre des Bulgares (à la différence des Roumains), rassérénés peut-être par le fait que la gouvernance européenne impose un minimum de règles de bonne gestion à leurs dirigeants. Le comportement particulièrement suspicieux de Bruxelles à l’égard des autorités bulgares ne serait-il pas au final, aux yeux de la population, l’ultime rempart à l’amoralité de leurs élus ?

Pourtant, le mécanisme de suivi dit de « coopération et de vérification » mis en place – une première en matière de procédure d’adhésion – à l’égard de la Roumanie et de la Bulgarie dès le 1er janvier 2007 ne paraît pas, comme en témoignent les rapports semestriels toujours très sévères, voire alarmistes de la Commission européenne(6), avoir encore permis de diminuer la corruption, d’éradiquer le crime organisé et de réformer l’appareil judiciaire, loin s’en faut. Mais n’est-il pas après tout légitime de supposer que, sans ce monitoring permanent, manifestement vu par nombre de Bulgares comme un garde-fou, la situation de l’État de droit n’en serait que plus préoccupante ?

Les relations avec l’Union européenne ne semblent donc pas devoir être un enjeu de la campagne électorale. Et si, en septembre 2012, le ministre des Finances bulgare Siméon Djankov (« démissionné » depuis) n’hésitait pas à se féliciter que son pays demeure à l’extérieur de la zone euro compte tenu des turbulences que cette dernière connaît, précisant qu’il serait toujours grand temps d’envisager un jour d’y entrer, l’euroscepticisme ne semble pas pour autant constituer un thème de mobilisation.

Le paysage politique avant la bataille législative de mai 2013

Ce n’est pas la première fois que la Bulgarie connaît des élections législatives anticipées. Les affres de la transition lui ont en effet valu d’user, en l’espace de dix années (1990-2000) pas moins de dix gouvernements et quatre scrutins de cette nature, l’instabilité gouvernementale étant intimement liée à la difficulté de pouvoir composer des majorités parlementaires suffisamment solides. Tel n’était pourtant pas le cas du gouvernement Borissov arrivé au pouvoir en juillet 2009, sa formation, le Gerb (Citoyens pour un développement européen de la Bulgarie) ayant recueilli près de 40 % des suffrages et 116 sièges à l’Assemblée nationale sur un total de 240 ; à l’époque, le soutien du Mouvement des Droits et Libertés (MDL), force d’appoint quasi-indispensable à toutes les coalitions, lui avait permis de bénéficier d’une assise parlementaire suffisante. Deux ans plus tard, le MDL se retirait, le nomadisme politique garantissant néanmoins à Gerb les voix d’un certain nombre d’ « indépendants ».

En dépit, le 30 octobre 2011, de la victoire nette bien que contestée, de son candidat à la présidentielle, Rošen Plevneliev, la crise économique qui, en 2009, a valu au pays une récession de 5 % suivie d’une croissance quasiment nulle les années suivantes finira par avoir raison de l’assurance tranquille du Premier ministre. Fort habilement, celui-ci préfèrera se soumettre à la requête des manifestants de l’hiver 2013 et démissionner pour, semble-t-il, mieux préparer son retour.

Il est à craindre que la dérive populiste qu’incarne à plusieurs égards B. Borissov qui s’appuie de plus en plus sur une rhétorique anti-minoritaire assortie d’attaques nombreuses à l’égard du MDL, toujours censé représenter, bien que dans une moindre mesure que par le passé, les électeurs d’origine turque et rom, aille en s’accentuant. Mais après avoir été le maître d’œuvre zélé des politiques d’austérité inspirées par le FMI et l’UE, B. Borissov ne peut se permettre de jouer sur un registre xénophobe qui avait, durant un temps, si bien réussi au leader de la formation extrémiste Ataka, Volen Siderov(7). Ceci étant, le quasi plébiscite des Bulgares en faveur de l’UE dont témoigne l’Eurobaromètre qui laisserait supposer que le thème de « l’ingérence extérieure » ne rencontrerait plus qu’un faible écho, demeure une hypothèse qui,  au regard de la situation sociale dramatique du pays, demande à être vérifiée.

Communément situé au « centre-droit », plus exactement qualifiable de « parti attrape-tout », le Gerb demeurerait néanmoins face à une offre politique rétrécie et décrédibilisée, la formation la moins mal placée dans les sondages, quasiment au coude à coude avec son principal rival, le Parti socialiste bulgare (PSB).

Avec, à sa tête, Sergueï Stanichev (Premier ministre de 2005 à 2009), par ailleurs élu président du Parti socialiste européen le 29 septembre 2012, le PSB n’est pas parvenu à tirer profit du référendum sur le nucléaire organisé à sa demande, le 27 janvier 2013, les élections législatives étant initialement prévues pour juillet 2013. Le taux de participation d’à peine 20 % ne permit pas de valider la consultation sachant que 60,66 % des votants s’étaient prononcés en faveur de l’ouverture d’une nouvelle centrale nucléaire, en l’occurrence celle de Béléné, projet qui, depuis 1981 a fait couler beaucoup d’encre(8) et auquel la Russie, partie prenante, tient particulièrement.

Manifestement, « cette possibilité pour les citoyens d’exercer un contrôle sur le pouvoir », ainsi que s’en était félicité le numéro un du PSB tandis que son rival, B. Borissov, ironisait sur le fait que « cet instrument de démocratie très utile » se soit avéré, dans le cas présent, « un exercice inutile », arrivait en quelque sorte trop tard. Deux semaines plus tard, une vague de protestation s’emparait de la capitale et de plusieurs autres villes…

L’enjeu principal : comment redonner foi dans les institutions ?

De ces manifestations contre la politique des prix pratiquée par des monopoles régionaux gestionnaires de la production et de la distribution de l’électricité ont émergé des leaders se revendiquant de la société civile et refusant toute compromission électorale avec les ténors de la scène politique. Ainsi, la création d’une « Initiative civique démocratique » emmenée par Stéfan Péev et dotée d’un programme précis (changement de la loi sur les référendums et démission de tous les députés ; indépendance du système judiciaire par la suppression des quotas politiques ; adoption de lois anti-monopoles ; introduction de l’administration électronique) illustre une certaine appétence des Bulgares à recouvrir un réel droit de regard sur le politique. Comme en Roumanie voilà un an(9), des slogans allant bien au-delà de la seule dénonciation de l’augmentation inconsidérée des prix de l’électricité et appelant à un « nouveau modèle politique »(10) et au renversement de l’oligarchie, toutes tendances politiques confondues, ont été repris.

Comment les forces politiques traditionnelles canaliseront-elles de telles aspirations ou, à défaut, les neutraliseront-elles n’est qu’une interrogation parmi beaucoup d’autres sur ce que réservent les élections de mai, et plus largement, le devenir de l’échiquier politique actuel.

La désaffection électorale croissante constatée ces dernières années, les nombreux sondages faisant état du total discrédit des élites politiques(11), les indices socio-économiques de plus en plus alarmants sur l’ampleur de l’appauvrissement (plus de 600 000 ménages vivent avec moins de 100 euros par mois sur une population – en baisse – de 7,3 millions d’habitants), les départs ininterrompus vers l’étranger (16 % de la population a émigré ces vingt dernières années/un Bulgare sur quatre âgé entre 30 et 39 ans est prêt à quitter définitivement son pays), autant d’éléments d’un mécontentement social généralisé et annoncé que les irrégularités aux scrutins présidentiel et local d’octobre 2011 n’ont fait qu’exacerber(12).

Le gouvernement intérimaire de Marin Raïkov a peu de temps pour convaincre les électeurs de l’efficacité des efforts entrepris par le ministère de l’Intérieur pour parvenir à moraliser le déroulement du scrutin en organisant, par exemple, une rotation des forces de l’ordre dans la surveillance des bureaux pour prévenir toute partialité de leur part ! Il en va de même de son appel aux milieux d’affaires visant à renforcer « la solidarité nationale » en direction des plus vulnérables dans un pays qui a connu en deux décennies, comme l’ensemble des États postcommunistes, une explosion spectaculaire de la fourchette des revenus. Quant aux injonctions du chef de l’État pour plus de transparence dans le travail des institutions publiques, venant d’une personnalité très contestée en raison de la place qu’il occupa par le passé dans la gestion des fonds communautaires destinés aux infrastructures, ont-elles quelque chance de remobiliser l’électeur bulgare ? L’impossibilité, le 4 mars, de mettre en place un Conseil social auprès du gouvernement intérimaire composé notamment de représentants des manifestants, des représentants d’ONG et des syndicats, à commencer par le leader de la Confédération des syndicats indépendants de Bulgarie, Plamen Dimitrov opposé à la présence de certaines ONG « néo-libérales », en dit décidément long sur le déficit de confiance qu’il revient au scrutin de mai de réduire.

Notes
(1) Pierre Tailbot, « L’économie bulgare en 1996-1997 : une crise majeure », Le courrier des pays de l’Est, n° 419, mai-juin 1997.
(2) Voir Édith Lhomel, « Bulgarie et Roumanie », in Tableau de bord des pays d’Europe centrale et orientale (sous la dir. de Jean-Pierre Pagé), Les Études du CERI, n° 181 décembre 2011 et n° 191, décembre 2012, Petra Koleva, La Bulgarie reste enlisée dans la crise, n°171, décembre 2010.
(3) Sur l’échantillon des Bulgares interrogés, 60 % mettent leur confiance dans l’UE suivis par 45 % chez les Roumains, la moyenne pour l’UE-27 étant de 32 % ! Standard Eurobarometer (PDF 4,32 Mo) 78, Public opinion in the EU, automne 2012.
(4) Le Monde, 23 février 2013.
(5) On renverra à l’ouvrage de Gilles Lepesant, Géographie économique de l’Europe centrale, SciencesPo. Les Presses, Paris, 2011,  plus particulièrement chapitre 8, pp. 285-314.
(6) Rapport de la Commission au Parlement européen et au conseil (PDF, 116 Ko) sur les progrès réalisés par la Bulgarie au titre du mécanisme de coopération et de vérification, 18 juillet 2012.
(7) Disposant de 21 sièges, ce parti a fortement baissé dans les sondages. Sur cette formation, voir Antonela Capelle-Pogacean, Nadège Ragaru, « La dérive contestataire en Roumanie et en Bulgarie », Le courrier des pays de l’Est, n° 1054, mars 2006.
(8) Cf. Assen Slim, « Bulgarie : Bélé-« Né » à l’atome », 1er avril 2012, in Regard sur l’Est.
(9) Voir notre article in "Roumanie. Une flambée de colère fragilise le pouvoir, par Édith Lhomel".
(10) La liste des revendications des manifestants estimés au nombre de 100 000 à 150 000 dans tout le pays, le 24 février, en serait une première ébauche. Cf. revue de presse, Ambassade de France en Bulgarie.
(11) Voir à ce sujet, en guise d’illustration, l’interview très révélatrice d’un citoyen bulgare in Regard sur l’Est, Bulgarie : « Le drame de ce pays ? Des élites mues par leur propre intérêt », Interview de Tchavdar Ianev par Assen Slim, 17 mars 2013.
(12) Se reporter à l’excellent article de Nadège Ragaru qui, avec ironie via une lecture duale de la réalité politique bulgare, souligne notamment « l’accumulation d’errements, d’esclandres, et disons-le, d’irrégularités » dont les élections locales ont été le théâtre, « ʺSouriez ! Tout va malʺ. La Bulgarie de Bojko Borisov au lendemain des élections d’octobre 2011 », Études du CERI, SciencesPo, janvier 2012, 12 pages.

* Analyste-rédactrice à P@ges Europe

Pour citer cet article : Édith Lhomel, « Bulgarie. Enjeux électoraux sur fond de désenchantement », P@ges Europe, 2 avril 2013 – La Documentation française © DILA

 

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