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La Shoah au cœur des controverses publiques entre la Macédoine et la Bulgarie, par Nadège Ragaru

[La Shoah au cœur des controverses publiques entre la Macédoine et la Bulgarie, par Nadège Ragaru], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Centre mémorial de l'Holocauste des Juifs de Macédoine - Skopje.
©Wikimedia Commons

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Mis à jour le 15/04/2013

Introduction

Si les dissensions historiographiques dans les relations bulgaro-macédoniennes ne datent pas des années 2000, la controverse autour de l’interprétation de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah a acquis, ces dernières années, une intensité sans précédent. Là où de nombreux Juifs originaires de Bulgarie ont en partage des souvenirs de leur sauvetage, les rares survivants de la Shoah en Macédoine et leurs enfants gardent en mémoire le projet de l’extermination dont ils furent victimes.


La Shoah au cœur des controverses publiques entre la Macédoine et la Bulgarie

Nadège Ragaru*

Le 8 mars 2013, le Parlement bulgare adoptait une déclaration à l’occasion du 70ème anniversaire de la non-déportation des Juifs bulgares et de la déportation de 11 343 Juifs des territoires occupés par la Bulgarie pendant la guerre. Le texte, voté à l’unanimité, saluait « l’humanité et la tolérance du peuple bulgare » grâce auxquelles 48 000 Juifs bulgares avaient été sauvés, tout en regrettant « que l’administration locale bulgare n’ait pas été en mesure d’arrêter » les déportations depuis le Royaume de Yougoslavie et la Thrace égéenne, une décision imputée à l’Allemagne nazie(1). Trois jours plus tard, à Skopje, des représentants du gouvernement macédonien et de la communauté juive de Macédoine rendaient hommage aux victimes de la Shoah devant l’ancien monopole du tabac où les Juifs avaient été internés avant leur envoi en camp. Plusieurs voix s’élevaient, dont celles des dirigeants du Centre mémorial de l’Holocauste des Juifs de Macédoine et d’organisations de la diaspora macédonienne, pour appeler la Bulgarie à reconnaître sa responsabilité historique(2).

Deux commémorations pour des lectures profondément contrastées de l’histoire. Ces dernières années, le contentieux bulgaro-macédonien autour de l’interprétation de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah a acquis une intensité sans précédent. De cette controverse, l’on tentera de retracer les étapes en revenant sur l’histoire de l’Holocauste dans le « vieux » et le « nouveau » royaumes bulgares, puis en examinant les désaccords historiographiques, avant d’interroger les raisons pour lesquelles le différend macédono-bulgare, en partie nourri par d’autres clivages, en est venu à se cristalliser autour des interprétations de la Shoah.

Persécution, déportation et sauvetage : les destinées des Juifs des territoires de l’ancien et du nouveau Royaume de Bulgarie

En mars 1941, la Bulgarie rejoignait le Pacte tripartite dans l’espoir de réaliser un rêve de « grande Bulgarie » éphémèrement entrevu à San Stefano (avril 1878) avant d’être démenti par le Traité de Berlin (juillet 1878), qui avait donné naissance à une petite Principauté. Pendant plusieurs décennies, l’imaginaire national de la perte s’était centré sur la région de Macédoine, une ancienne province ottomane partagée entre la Serbie, la Grèce et la Bulgarie au terme des guerres balkaniques de 1912-1913. Au printemps 1941, la Bulgarie recevait en partage l’administration des « terres nouvellement libérées » de Macédoine du Vardar, du nord de la Grèce et de Pirot. La population slave de Macédoine se voyait attribuer la nationalité bulgare ; les Juifs, non. Dans les nouveaux territoires, la législation antisémite adoptée à Sofia fin 1940 et durcie pendant l’été 1942 (privation de droits civiques, exclusion économique, spoliation des propriétés juives) était appliquée avec diligence(3). 

La singularité de la trajectoire bulgare réside peut-être en ceci que, dans les territoires occupés, la spoliation servit de prélude à la déportation alors que cet enchaînement fut brisé dans les frontières de l’avant-1941. Début 1943, le Hauptsturmfûhrer SS Theodor Dannecker avait été envoyé par Adolf Eichmann pour accélérer la mise en œuvre de la « solution finale » en Bulgarie. Le 22 février 1943, il concluait avec le responsable du Commissariat aux affaires juives, un accord prévoyant la déportation des 20 000 Juifs des terres occupées (leur nombre étant de facto inférieur à ce chiffre, les deux protagonistes savaient de connivence qu’il faudrait également déporter une partie de la communauté juive du Vieux Royaume)(4). Le 2 mars 1943, le Conseil des ministres adoptait les ordonnances afférentes. Informés de la préparation des arrestations, des Juifs bulgares sollicitaient le soutien d’élus et d’intellectuels bulgares. Le  9  mars, une délégation, emmenée par le vice-président de l’Assemblée nationale, Dimităr Pešev, obtenait du ministre de l’Intérieur Petăr Gabrovski l’annulation des décrets de déportation depuis la (seule) « petite Bulgarie »(5). Les Juifs de Macédoine du Vardar étaient arrêtés, avant d’être acheminés en trois convois (les 22,  25 et 29 mars) vers Treblinka. 98 % de la communauté juive de Macédoine allait y être exterminée(6). Dans le Vieux Royaume, toutefois, la mobilisation de segments de la classe politique, des dignitaires de l’Église orthodoxe, des militants communistes et des citoyens ordinaires  - couplée avec le refus du Tsar Boris III d’avaliser deux autres tentatives de déportation sur fond de revers militaires allemands - allait permettre à l’intégralité de la communauté juive bulgare de survivre à la guerre. L’élucidation du contraste entre ces deux destinées se situe au cœur de la controverse bulgaro-macédonienne.

Les dissonances historiographiques bulgares et macédoniennes

Là où, après guerre, la dénonciation des politiques antisémites de la « monarchie fasciste » avait en Bulgarie servi la production d’une légitimité communiste, à partir des années  1960 les autorités bulgares ont encouragé le développement d’une historiographie centrée sur la seule topique du « sauvetage » (des Juifs bulgares), alimentant l’auto-imaginaire d’une nation tolérante. A compter de cette date, les recherches explorent une question leitmotiv, celle des mérites relatifs dans l’opposition à la déportation : le rôle du parti et des militants communistes est mis en saillance, la narration se centrant peu à peu sur la figure du premier secrétaire du Parti communiste, Todor Jivkov. Instrument de valorisation interne du régime, le thème du sauvetage sert également la diplomatie bulgare, singulièrement le tissage de relations chaleureuses avec Israël, un pays vers lequel l’essentiel de la communauté juive bulgare a émigré en 1948-1949.

La chute du communisme bouleverse moins la nature des questionnements que la hiérarchie des contributions : certains historiens et d’anciens proches de Boris III s’emploient à réhabiliter la figure (controversée) du souverain. La publication de documents inédits éclaire par ailleurs l’engagement de personnalités telles que D. Pešev  - reconnu comme « juste parmi les nations » dès 1973 -, ainsi que le courage de hauts responsables de l’Église orthodoxe. Si le renouveau des travaux consacrés à la politique antisémite du gouvernement Filov (1940-1944) conduit certains historiens bulgares à mettre entre guillemets la notion même de « sauvetage », l’historiographie reste étonnamment silencieuse sur le sort des territoires occupés(7). Surtout, dans l’espace public la narration dominante demeure inchangée : la déportation depuis le Royaume yougoslave et la Grèce est présentée comme une initiative allemande, intervenue sur des territoires qui auraient relevé de sa juridiction.

En Yougoslavie, les recherches offrent de la guerre et de l’occupation bulgare une lecture fort différente. Dans la Fédération titiste, les historiens sont invités à servir l’édification d’un imaginaire glorifiant le rôle des Partisans dans la lutte contre les forces allemandes, italiennes et bulgares et la Libération du Royaume yougoslave; leur œuvre participe par ailleurs à la consolidation de l’identité nationale macédonienne au sein de la nouvelle République de Macédoine, unité constitutive de la Fédération. Dans cette dernière entreprise(8), le récit de la Seconde Guerre mondiale occupe une place-clé : là où les Bulgares y voyaient une « libération » de la Macédoine du « joug serbe », l’historiographie macédonienne dénonce une occupation sanglante imposée par une Bulgarie fasciste. L’historiographie macédonienne documente en détail les politiques antijuives, la préparation de la déportation, l’histoire des communautés juives locales (celles de Skopje et Bitola, notamment), tout en valorisant les marques de solidarité de citoyens ordinaires envers leurs voisins et proches juifs(9). Est également mis en exergue le rôle d’un mouvement des partisans que certains Juifs de Macédoine parvinrent à rejoindre à temps pour échapper à la déportation(10) ; plusieurs figures de la Résistance prennent une part active au développement de l’historiographie macédonienne sur la Shoah(11).

Les dissensions historiennes ne datent, on le voit, nullement des années 2000. Comment comprendre l’intensification d’une querelle qui mobilise aujourd’hui une variété d’acteurs (historiens ou non) dans les Balkans, en Israël, aux États-Unis et au sein de l’Union européenne ? Elle traduit d’abord les réverbérations (tardives) en Macédoine et en Bulgarie des changements intervenus dans les relations entre histoire et mémoire; elle résulte ensuite d’une multiplication des usages politiques du passé dans un contexte marqué par le blocage du processus d’intégration euro-atlantique de la Macédoine.

Les usages politiques du passé en Macédoine et en Bulgarie

À une échelle globale, la décennie 1970 inaugure l’entrée dans « l’ère du témoin » (Annette Wieviorka), contemporaine d’une  redéfinition des voix habilitées à dire les expériences du passé, d’une renégociation du rôle des historiens et de la cristallisation d’attentes nouvelles en matière de reconnaissance des souffrances et d’institutionnalisation de leur remémoration. Á l’Est de l’Europe, il faut toutefois attendre la chute du communisme pour que des transformations similaires dans les rapports entre histoire, mémoire et parole intime interviennent. L’enjeu ne concerne pas seulement l’existence d’un « mur de Berlin de la mémoire » (Emmanuel Droit) et d’une mise en concurrence des regards sur la Shoah et le communisme. En Bulgarie comme en Macédoine, le changement de régime s’accompagne aussi, au sein d’une partie des descendants des communautés juives, d’aspirations à une inscription commémorative des vécus de la guerre.

Or, là où maints Juifs originaires de Bulgarie ont en partage des souvenirs du sauvetage, les rares survivants de la Shoah en Macédoine et leurs enfants portent une mémoire de l’extermination. Alors que les élites politiques bulgares s’affrontent sur la relecture du XXème siècle, des élus anti-communistes soutiennent des initiatives mémorielles visant à célébrer « l’exception bulgare » et à honorer, qui la mémoire du roi, de députés, de l’Église, etc. En parallèle, des descendants de Juifs bulgares établis en Californie promeuvent un projet de « forêt bulgare » (en hommage aux auteurs du sauvetage), finalement inaugurée en 1996 en Israël, qui suscite l’indignation de membres des communautés juives de Macédoine et de Grèce(13). Au fil des années, les mobilisations s’élargissent et s’internationalisent à mesure que s’y redéploient des conflits internes aux mondes politiques, aux communautés juives et à certains entrepreneurs de mémoire.

C’est la rencontre entre ces institutionnalisations rivales de la mémoire et les processus identitaires en Macédoine qui a conféré aux disputes bilatérales leur acrimonie présente. La république a accédé à l’indépendance à l’automne 1991, au moment de l’éclatement yougoslave. Dans un contexte labile, les dirigeants macédoniens entreprennent alors une quête identitaire qui suscite des tensions dans les relations avec la minorité albanaise (laquelle se sent exclue de l’imaginaire stato-national en cours d’élaboration) d’une part, avec la Grèce (qui redoute l’appropriation par la Macédoine de ce qu’elle considère comme une partie de son héritage culturel), d’autre part. Le conflit de 2001 entre rebelles albanais et forces de l’ordre macédoniennes amplifie les incertitudes macédoniennes, tout comme le veto imposé par la Grèce à l’entrée du pays dans l’OTAN et l’Union européenne. À partir de 2006, le jeune leader de la VMRO-DPMNE (droite) Nikola Gruevski, élu premier ministre, décide de fonder sa stratégie de légitimation politique sur une affirmation du fait national macédonien. Celle-ci s’adosse à une relecture de l’ethnogenèse macédonienne connue sous le nom de processus d’antiquisation : les origines du peuple macédonien ne seraient plus slaves (ces populations étant arrivées dans les Balkans au VIème siècle), mais remonteraient à Alexandre le Grand.

Quatre ans plus tard, le gouvernement entreprend de transposer ce récit dans le paysage urbain de la capitale. Au titre du projet « Skopje 2014 », la ville se pare d’un foisonnement de statuaires et de monuments, conférant à toute déambulation la forme d’un cheminement à travers une histoire téléologique. Ce faisant, les autorités provoquent l’ire des Grecs (l’appropriation de la référence antique), des Albanais (une fois encore relégués aux marges de la narration macédonienne), mais également des Bulgares qui contestent la « macédonisation » de figures médiévales (à leurs yeux) « bulgares » et la réfutation de l’appartenance slave des Macédoniens (un peuple longtemps jugé sinon jumeau, du moins frère). L’inscription du nouveau Centre mémorial de l’Holocauste dans le cadre de « Skopje 2014 » – alors même que cette initiative est antérieure à la politique de N. Gruevski – contribue à accréditer en Bulgarie la thèse selon laquelle l’institution sert une lecture avant tout politique et polémique de l’histoire. C’est également en ces termes que sera interprété le financement public apporté à la réalisation par Darko Mitrevski d’un film, Treto poluvreme (La troisième mi-temps), relatant les destinées d’une équipe de football macédonienne pendant l’occupation bulgare et, à travers elle, la tragédie des Juifs de Macédoine .

Lors du Conseil européen de décembre 2012, la Bulgarie rejoint le camp des États (dont la Grèce et la France) réservés sur l’ouverture de pourparlers d’adhésion avec la Macédoine au cours de l’année 2014. Elle parvient à obtenir l’insertion, dans les conclusions du Conseil, d’une référence à « l’importance [pour la Macédoine] de maintenir de bonnes relations de voisinage» et de « traduire en actions concrètes et en résultats » les discussions engagées avec la Bulgarie. L’on ne peut que déplorer ce déplacement vers le champ politique des interprétations concurrentes de la Shoah. Le regret est d’autant plus vif lorsque l’on sait que plusieurs historiens bulgares s’emploient ces dernières années à susciter en Bulgarie un débat sur les responsabilités dans la déportation des Juifs des territoires occupés. La controverse macédono-bulgare actuelle ne peut qu’entraver la conduite de cette réflexion collective.

Notes
(1) Deklaracija na četeridecet i părvoto Narodnoto săbranie na Republika Bălgarija po povod 70-godišninata ot spasjavaneto na bălgarskite evrei i počitane pametta na žertvite na Holokosta, D.V., 15 mars 2013.
(2) Aleksandar Dimitrievski, « Vinata na Bugarija e direktna, reagira evrejskata zaednica v RM », 08.03.2013.  
(3) Rumen Avramov, ‘Spasenie’ i padenie. Mikroikonomika na dăržavnija antisemitizăm v Bălgarija, 1940-1944, Sofia : Universitetsko izdatelstvo ‘Sv. Kliment Ohridski’, 2012.
(4) Frederic Chary, The Bulgarian Jews and the Final Solution, 1940-1944, University of Pittsburgh Press, 1972.
(5) Sur les événements de mars 1943, voir David Koen (dir.), Oceljavaneto. Sbornik ot dokumenti 1940-1944, Sofia : Izdatelski centăr ‘Šalom’, 1995,  pp.286-304 (…).
(6) L’armée et la police bulgare procèdent de même à la déportation des Juifs de Thrace égéenne, qui transiteront par le territoire bulgare.
(7) Sur ce silence historiographique, voir Nadja Danova, Bălgarija i holokostăt : săstojanie na proučvane na problema i zadači, Sofia, 14 janvier 2013, Librev.
(8) Sur la contribution de l’historiographie au façonnage d’un récit national, voir Ulf Brunnbauer, « Serving the Nation. Historiography in the Republic of Macedonia (FYROM) after Socialism », Historien, 4, 2003, pp.161-183.
(9) Aleksandar Matkovski, Tragedijata na Evreite od Makedonija, Skopje : Glasnik na INI, 1, 1958 ; Aleksandar Matkovski, Istorija na Evreite vo Makedonija, Skopje, 1983 ; Žamila Kolonomos et Vera Vesković-Vangeli, Evreite vo Makedonija vo Vtorata svetska vojna (1941-1945), Zbornik na dokumenti, volumes 1 et 2, Skopje, 1986.
(10) Sur la participation des Juifs au mouvement des Partisans, voir Jasa Romano, Jevreji Jugoslavije 1941-1945. Zrtve genocida i ucesnici narodnooslobodilackog pokreta, Belgrade : Savez jevrejskih opstina Jugoslavije, 1980.
(11) À l’image de Džamila Kolonomos, dont les mémoires ont été récemment publiés : Dviženieto na otporot i Evrejte od Makedonija, Skopje, 2013.
(12) Stefan Troebst, « Salvation, Deportation or Holocaust ? The Controversy over the Fate of Bulgaria’s Jews in World War II – before and after 1989 », in: Muriel Blaive et alii. (eds.), Clashes in European Memory. The Case of Communist repression and the Holocaust. Innsbruck: StudienVerlag, 2011, pp.37-52.

* Chargée de recherche au CERI-Sciences Po

Pour citer cet article : Nadège Ragaru, « La Shoah au cœur des controverses publiques entre la Macédoine et la Bulgarie », P@ges Europe, 15 avril 2013 - La Documentation française © DILA

 

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