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Tchétchénie. Images de la reconstruction et construction d'image, par Aude Merlin et Moussa Basnoukaev

[Tchétchénie. Images de la reconstruction et construction d'image, par Aude Merlin et Moussa Basnoukaev], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Jeunes femmes dans une rue de Grozny.
Aude Merlin

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Mis à jour le 22/04/2013

Introduction

Le 3 avril 2013, l'incendie de la tour Olimp de Grozny a fortement frappé les imaginations, par sa dimension symbolique. Après les guerres qui avaient laissé le pays en cendres, ce complexe de gratte-ciel, vanté comme un des symboles d'une reconstruction qui se poursuit, innove et atteint son paroxysme, a ainsi été rattrapé par les flammes. Rebaptisée Phenix, la tour de 40 étages devrait être reconstruite pour la prochaine fête de la ville, le 5 octobre 2013, date de l'anniversaire du chef de la République, Ramzan Kadyrov. Mais que signifie, au juste, la reconstruction de la Tchétchénie ?


Tchétchénie. Images de la reconstruction et construction d'image

Aude Merlin*, Moussa Basnoukaev**

Aéroport, gare ferroviaire, hôpitaux, écoles, administrations, ministères, routes, logements, université, institut du pétrole, maison de la presse, bibliothèque, équipements culturels et sportifs, mosquées, église orthodoxe, cirque, salles de spectacles, théâtres, musées, réseaux de distribution d’eau, d’électricité, de gaz, Grozny-city, Goudermes-city, Argoun-city : après les deux guerres qu’elle a traversées(1), la République a été remise sur pied en un temps record et n'a plus rien à voir avec le tableau de ruines, sillonnées par des colonnes de blindés et quelques habitants évoluant entre les postes de contrôle qu’offrait la Tchétchénie depuis décembre 1994. « Grozny est le centre du monde ! », clame une sculpture moderne à l’entrée sud-est de la ville. « Grozny est la perle de la Russie et doit être un exemple pour toutes les villes du pays ! », lisait-on sur la place Minoutka au lendemain de la fête de la ville, ce 6 octobre 2012. L'ensemble est lisse, parfois rutilant, et pourrait même laisser penser qu'il n'y a jamais eu de guerre, n'étaient certaines photographies de Grozny en ruines que l'on aperçoit à la maison de la presse, ou un panneau disposé près de la stèle aux « victimes du terrorisme », face à la mosquée centrale. N'étaient, aussi, les mémoires individuelles remplies de ces images encore vivaces. 

Panneau de Grozny en ruines

Panneau de Grozny en ruines

Aude Merlin

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Ramzan Kadyrov, devenu président de la République en février 2007 après en avoir été Premier ministre depuis novembre 2005, avait annoncé qu’en 2007, il n’y aurait plus trace de la guerre. Si l'on s'en tient au visuel, le pari a été globalement tenu. Grozny est debout, toutefois différente de ce que fut la Grozny soviétique, pluriethnique – plus de la moitié de sa population était slave en 1989 –, qu’affectionnaient particulièrement ses habitants. Verre et béton dominent ; la disparition totale des bâtiments de style ancien et de ce qui faisait la chaleur de la ville – ses espaces verts en particulier – donnent à la capitale tchétchène un visage dont certains regrettent la froideur. En outre, la Grozny reconstruite d’après-guerre tranche par son caractère mono-ethnique, par ses façades fraîchement repeintes et, bien sûr, par l’omniprésence des portraits des dirigeants actuels. D’une ville à l’autre, des arches de béton surplombant les routes précisent quand telle ou telle voie a été refaite : 2006, 2007, 2008, années riches en chantiers. Par la suite, des monuments hautement suggestifs ont été érigés, comme le musée Akhmat-Khadji Kadyrov (qui se confond avec un mémorial dédié à la Seconde Guerre mondiale), inauguré le 9 mai 2010(2) à Grozny, ou encore le musée national, ouvert le 5 octobre 2012(3). Le stade Akhmet-Aren relève lui aussi des nouveautés remarquées, dans un contexte où le football est mobilisé – à grand renfort d’achat de joueurs internationaux – pour construire l'image d'une Tchétchénie normalisée.

Derrière cet affichage, la tchétchénisation(4) du conflit et du post-conflit est largement à l’œuvre, que ce soit en matière d'organisation politique, de gestion de la sécurité et de la violence, d'économie – avec ses modes de captation ou distribution de la richesse – et de construction d'un nouveau récit national. Image de la reconstruction, construction d'une image ? Qu'en est-il en réalité ? D'où vient l'argent, comment la reconstruction est-elle menée, quelles en sont les particularités ? Comment ses modalités influent-elles sur la vie quotidienne des habitants à l'heure de cette reconstruction ?

Tour Olimp

La tour Olimp avant qu’elle ne soit détruite par un incendie. L’acteur G. Depardieu dispose d’un appartement dans une des tours voisines.

Aude Merlin

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Une République dépendante

Le transfert du pouvoir à des élites tchétchènes dans le cadre de la tchétchénisation s’opère dans le cadre d’un pacte politique clair entre Moscou et Grozny. Les flux financiers en provenance de Moscou sont alloués à une Tchétchénie « rentrée dans le rang »(5) : la reconstruction a donc bien des ressorts politiques, dans un contexte où il s’agit d’offrir à la population restée sur place(6) et tenue d’exprimer sa loyauté au pouvoir tchétchène (lui-même loyal à Moscou)(7), des stimulants économiques et matériels substantiels. Après un premier programme de « reconstruction de l’économie et de la sphère sociale de la république de Tchétchénie » adopté en 2001 mais non appliqué tant les pratiques de corruption vidaient l'enveloppe budgétaire de son contenu, le programme spécifique de 2008-2012 consacre des moyens importants au développement de la République : 111 milliards de roubles (soit environ 2,7 milliards d'euros) sont alloués dans ce cadre (somme notable si on la compare aux 30 milliards de roubles prévus par le programme précédent), destinés en priorité à la construction de structures de santé et d'enseignement, de logements et de bâtiments administratifs.

Le budget de la République reste dépendant à plus de 80 % des financements fédéraux, tout en étant doublé par une sorte de deuxième budget plus opaque, le Fonds Kadyrov(8). 

Cette circulation de l’argent laisse circonspect, a fortiori lorsqu’on analyse les fondements et évolutions de l’économie réelle. Si le secteur de la (re)construction va bon train, si le secteur tertiaire s’est en partie développé – services, cafés, commerces, restaurants, centres récréatifs –, les indicateurs de l’économie productive restent très inférieurs à ceux d’avant-guerre (6 à 7 % de leur niveau d’avant 1994). Sur les 194 complexes industriels qui fonctionnaient à l’époque, seuls 13 ont été remis sur pied. Parmi eux, on peut mentionner Tchetchenvtormet (métal et alliages), Elektropult-Grozny (transformateurs électriques), Droujba (cartons), l'usine de portes et fenêtres d'Alkhan-kala DOK, Tchetchavtotrans(9) ou l’usine de ciments de Tchiri-Ourt qui semble mobilisée pour certains chantiers des Jeux olympiques de Sotchi de février 2014... Cependant, ces entreprises n'absorbent qu'une petite part de la population active et le manque d’investissements est criant.

En outre, le fait que le Kremlin ait récemment annoncé que la Tchétchénie serait dorénavant alignée sur le régime général de dotations des autres sujets de la Fédération ne laisse pas d’inquiéter les dirigeants tchétchènes. Grozneftegaz, le consortium pétrolier et gazier de Tchétchénie, reste propriété à 51 % de Rosneft (donc de l’État russe) et, à ce titre, la République n’en retire pas les bénéfices directs. Or, certaines incertitudes inquiètent Grozny : Moscou a supprimé le financement direct spécifique pour la Tchétchénie et n’a pas inclus cette dernière dans le chapitre « Stations de sports d’hiver » du programme fédéral de développement économique du Caucase du Nord, alors qu’y sont intégrées cinq autres républiques nord-caucasiennes. En février 2013, lors d’une rencontre à Sotchi, R. Kadyrov s’est fait fort de présenter à Vladimir Poutine le budget de la République comme étant le mieux géré de toute la Fédération de Russie : il s’agit, encore et toujours, de présenter la Tchétchénie comme un modèle… Dans le même temps, les projections visant d’ici cinq ans un changement du statut de la république de Tchétchénie qui, de sujet « doté » pourrait devenir « donateur », ont sans doute pour objectif d’atténuer les critiques d’une partie de la société russe lassée de « nourrir le Caucase ». 

« Ici vivent des gens »

Inscrite à la craie sur les portails criblés des maisons en particulier pendant la première guerre (1994-1996), cette courte phrase omniprésente s’adressait aux militaires et/ou aux éventuels maraudeurs et pillards. Comment vivent les gens en Tchétchénie aujourd'hui ? Si les portails sont flambants neufs, les indicateurs évoqués plus haut trouvent leur traduction dans la vie quotidienne des habitants. Peut-on parler du passage d’une économie de guerre à une économie de paix ? En l’absence d’une économie réelle, une des rares possibilités de travail pour les hommes se trouve dans les forces de l’ordre, ce qui a été une des caractéristiques des profondes transformations liées à la tchétchénisation : une partie de ceux qui étaient dans le maquis a été recrutée, durant la deuxième moitié de la décennie 2000 en particulier, au point que certains analystes estimaient à 7 000 le nombre d’anciens combattants indépendantistes ayant rejoint les forces de l’ordre loyales au pouvoir du chef de la République. Le ministère de l’Intérieur emploierait actuellement plus de 20 000 hommes. Les sphères administratives, les secteurs de l’enseignement et de la santé sont également des pôles pourvoyeurs d’emplois mais, comme en témoignent certains informateurs, les postes s’y achètent en amont et leur octroi reste tributaire des modalités d’allégeance et d’appartenance. Le taux de chômage, quant à lui, reste très important, évalué à 30 ou 35 %, contre 6 % en moyenne en Russie(10).

Le contrôle du pouvoir sur la vie quotidienne est patent. On peut prendre pour exemple le dress code imposé dans les structures d’État – port d’un foulard couvrant le haut de la tête pour les femmes, uniforme le vendredi pour les hommes –, à l’université mais aussi à l’école primaire – où, dès l’âge de six ans, les fillettes sont également tenues de couvrir leur tête d’un petit triangle de tissu. De façon générale, l’emprise du pouvoir sur la sphère de la foi est réelle et ne se limite pas au contrôle de la sélection des mollahs. Le hajj est aussi une opération très encadrée, tandis que la multiplication des mosquées va de pair avec un contrôle croissant de leur fréquentation. La mobilisation de l’islam dans la narration identitaire collective est constante et constitue une véritable ressource symbolique.

Dress code de l'Université de Grozny

Le dress code de l'Université de Grozny

Aude Merlin

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Comment évolue cette société, profondément bouleversée par les deux guerres, décimée, amputée par l’exil ? Que ce soit dans l’expérience de guerre ou de reconstruction, penser la Tchétchénie conduit à penser inévitablement les évolutions russes et, en particulier, celles du vivre-ensemble dans un contexte marqué par le passé, colonial puis soviétique. Le soutien de Moscou(11) à Grozny est assuré, dit-on, au moins jusqu’aux Jeux de Sotchi. Entre réel et virtuel, entre stabilité « obligée » et fragilités structurelles, le pari de ce vivre-ensemble est loin d’être gagné.

Notes
(1) Ces deux guerres ont eu comme victimes principales les populations civiles. La première guerre (officiellement qualifiée d’opération de rétablissement de l’ordre constitutionnel et désarmement de bandes illégales) s'est déroulée de 1994 à 1996. La seconde (qualifiée d’opération anti-terroriste) a débuté en 1999. Officiellement, elle a pris fin le 16 avril 2009 mais il n'y a pas eu de négociations entre les parties belligérantes, pouvoir fédéral russe d’une part, combattants tchétchènes indépendantistes – puis islamistes –, d’autre part. Voir A. Merlin, « Tchétchénie : un après-guerre sans paix », in Aude Merlin, Silvia Serrano (dir.), Ordres et désordres au Caucase, Éditions universitaires de Bruxelles, Bruxelles, 2010. Voir aussi Jonathan Littell, Tchétchénie, an III, Gallimard, Paris, 2009.
(2) Le « jour de la victoire » est célébré le 9 mai en Russie, marquant la victoire de l’URSS contre les nazis en 1945. C’est aussi le 9 mai qu’a été assassiné le Président Akhmat-Khadji Kadyrov, père de l’actuel chef de la République, précisément lors de célébrations de la victoire en 2004.
(3) Le 5 octobre est le jour de la ville, des instituteurs, de la jeunesse, le jour anniversaire de la naissance de R. Kadyrov et celui de l’élection de son père en 2003, officiellement « premier président de Tchétchénie ».
(4) Le processus de tchétchénisation du conflit a consisté à transférer le pouvoir à des élites tchétchènes choisies par Moscou. Voir Tanya Lokshina, « 'Chechenization' of the Conflict, or the “Political Process” in the Chechen Republic », Chechnya Inside Out, Demos, Moscow, 2007, pp. 82-97 ; A. Merlin, «Tchétchénie : un après-guerre sans paix » et M. Basnoukaev, « Reconstruction économique et ‘normalisation’ en Tchétchénie », in A.Merlin, S. Serrano (dir.), op. cit., 2010.
(5) Le 23 mars 2013 a été célébré le 10ème anniversaire de l’adoption de la nouvelle Constitution tchétchène, officiellement au terme d’un référendum conduit alors que la guerre continuait à faire rage. Cette consultation électorale marquait le début du retour de la Tchétchénie dans le giron institutionnel, juridique et politique russe. Ce texte remplace la Constitution de 1992 adoptée sous D. Doudaev après la proclamation de l’indépendance tchétchène.
(6) Il est difficile de donner un chiffre précis de la population vivant en Tchétchénie de façon permanente. Le recensement de 2010 fait état de 1 300 000 habitants en Tchétchénie, tandis que 200 000 Tchétchènes environ vivraient hors de la Fédération de Russie (dont une très grande partie en Europe). Voir M. Basnoukaev, « Conséquences démographiques des deux conflits russo-tchétchènes », in A. Merlin (dir), « Derrière les façades, la Tchétchénie, dans quel état ? », La revue nouvelle, décembre 2007.
(7) Dans le contexte de forclusion de l’imaginaire politique, où le peuple tchétchène est censé se souder autour de son chef lui-même en lutte contre les terroristes, les résultats officiels des élections sont éloquents : toutes les élections parlementaires fédérales se traduisent par un score local supérieur à 90 % en faveur de Russie unie (le parti du pouvoir en Russie). Lors des scrutins présidentiels fédéraux, V. Poutine et D. Medvedev ont eux aussi obtenu des résultats-records en Tchétchénie. Russian Analytical Digest, « Presidential Elections », n°110, 2012.
(8) Fonds Kadyrov.
(9) Le vice-ministre tchétchène de l’Industrie a reconnu devant la caméra d’Hervé Ghesquière que l’activité de production automobile de l’entreprise, localisée à l’usine Renault-Nissan d’Argoun, en réalité, est inexistante. Tchétchénie, vitrine et arrières-coulisses, Envoyé spécial, France 2, 14 mars 2013.
(10) Le vice-ministre tchétchène de l'Industrie affirme qu’« en dehors du printemps et de l'automne où il y a des travaux saisonniers, le chômage atteint 70 % ». Cité dans « Tchétchénie, vitrine et arrière-boutique », op. cit.. Selon certains observateurs (entretiens réalisés à Grozny en octobre 2012), le taux de chômage atteint probablement 40-45 % à taux constant.
(11) B. Toumanov, « Le président tchétchène Kadyrov et son entourage restent intouchables », La libre Belgique, 27 mars 2013.

* Aude Merlin est chargée de cours en science politique à l’Université libre de Bruxelles (ULB), membre du CEVIPOL.
* Moussa Basnoukaev est professeur d’économie à l’Université d’État de Tchétchénie.

Pour citer cet article : Aude Merlin, Moussa Basnoukaev, « Tchétchénie. Images de la reconstruction et construction d’image », P@ges Europe, 22 avril 2013 – La Documentation française © DILA

 

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