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Russie. Alexeï Koudrine… oui, si les demi-mesures prennent fin, par Céline Bayou

[Russie. Alexeï Koudrine… oui, si les demi-mesures prennent fin, par Céline Bayou], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Alexeï Koudrine, lors d'une réunion du Comité des initiatives civiques, le 10 septembre 2012.
http://akudrin.ru

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Mis à jour le 02/07/2013

Introduction

Un peu plus d’un an après le retour de V. Poutine à la présidence, la situation économique de la Russie se dégrade et les résultats du gouvernement sont jugés insatisfaisants. Reflet de la distance qui sépare le chef de l’État et son Premier ministre, l’équipe gouvernementale manque de cohésion. En marge, un troisième homme reste toutefois présent sur la scène politique : brutalement limogé à l’occasion de l’échange de fonctions Poutine/Medvedev, Alexeï Koudrine semble, depuis, fourbir ses armes. Dans l’espoir de devenir chef du gouvernement ou pour entrer ouvertement en opposition ?


Russie. Alexeï Koudrine… oui, si les demi-mesures prennent fin

Céline Bayou*

Le 24 juin 2013, la Russie a donné l’impression de jouer au jeu des chaises musicales : Elvira Nabioullina, jusque-là conseillère économique du Président russe, a été nommée gouverneure de la Banque centrale de Russie. Elle a remplacé Sergueï Ignatiev, désormais conseiller d’E. Nabioullina. Du coup, c’est Andreï Belooussov qui devient conseiller du Président et abandonne son poste de ministre du Développement économique à Alexeï Oulioukaev, précédemment vice-gouverneur de la Banque centrale… Tous sont reconnus comme des professionnels de tendance libérale qui ont fait leurs preuves et œuvré, chacun selon son approche, pour que la Russie traverse sans encombre la crise financière internationale de 2008.

La conjoncture aujourd’hui inquiétante avec, notamment, une croissance qui marque le pas peut à elle seule justifier cette valse. Mais un acteur essentiel de la politique économique russe de ces dernières années continue étrangement de manquer à l’appel : depuis son éviction violente, Alexeï Koudrine, ministre des Finances de 2000 à 2011, se tient à l’écart mais n’en est pas moins très présent(1), laisse le Président russe louer à chaque occasion ses compétences mais refuse de revenir au gouvernement. Par paresse, plaisante Vladimir Poutine ! Par conviction, rétorque celui qui reproche au gouvernement actuel de se contenter de « demi-mesures » ! Par ambition, supputent certains qui soupçonnent A. Koudrine d’attendre son heure !

Une chose est sûre, d’E. Nabioullina à S. Ignatiev en passant par A. Belooussov, A. Oulioukaev, le Premier ministre Dmitri Medvedev et l’ensemble de son gouvernement, tous doivent s’accommoder d’une situation proprement ingérable : il leur faut en effet jongler avec les impératifs contradictoires édictés par un chef de l’État qui exige à la fois l’engagement de fonds publics importants (notamment pour la réalisation de grands projets mais, plus généralement, pour la mise en œuvre de certaines de ses promesses de campagne), et le maintien d’indicateurs macroéconomiques équilibrés, loi absolue que lui a enseignée une fois pour toutes… A. Koudrine(2). Depuis près de deux ans, celui-ci n’a pas mâché ses mots pour critiquer certaines mesures, qu’elles soient d’ailleurs économiques ou politiques, la plupart édictées par un V. Poutine bien décidé à mettre fin à la parenthèse de D. Medvedev. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes puisque, limogé par le second, A. Koudrine reste de toute évidence proche du premier tout en critiquant ouvertement son approche.

Alexeï Koudrine, un exemple de rigueur

V. Poutine se délecte à le rappeler dès qu’il évoque le cas Koudrine : ce dernier peut se prévaloir du titre, qui lui a été décerné à deux reprises, de « meilleur ministre des Finances du monde ». Plus précisément, en 2006, le journal britannique Emerging Markets l’a élu « meilleur ministre des Finances des pays européens en développement ». Puis, en 2010, ce fut au tour d’Euromoney de le déclarer « meilleur ministre des Finances de l’année », id est du monde ! Le journal britannique notait alors que, malgré la forte pression politique à laquelle il avait été soumis, il était parvenu à créer le Fonds de réserve qui a permis à la Russie de sortir de la crise financière internationale en bien meilleur état que ne le prévoyaient les experts.

La tâche ne fut pas simple pour lui. Parmi les mérites qui lui sont attribués figurent le remboursement anticipé de la dette extérieure auprès du Club de Paris, la réforme fiscale de 2000-2001 qui a instauré un impôt à taux fixe de 13 %, la diminution de la TVA (passée de 20 à 18 %), l’abrogation de la taxe de 5 % sur les ventes et la création d’un Fonds de stabilisation, lui-même divisé en 2008 en deux structures complémentaires, un Fonds de réserve et un Fonds du bien-être national. Toutes réalisations dont A. Koudrine est suffisamment fier pour les afficher d’emblée sur son site personnel(3).

Mais tout succès a son revers et A. Koudrine n’échappe pas à la critique : le remboursement de la dette extérieure et la création du Fonds de réserve relèvent de cette fameuse rigueur budgétaire qui lui vaut à la fois louanges et reproches. Ses opposants, tout en reconnaissant ses talents de gestionnaire et sa capacité à résister aux pressions des lobbies, regrettent que sa perception étroite des dogmes de l’équilibre budgétaire l’amène à refuser l’idée même d’injecter des ressources financières dans l’appareil productif ou les infrastructures. Le débat, et il n’est pas nouveau, porte sur la répartition entre investissements privés et investissements publics. Le choix d’A. Koudrine a consisté à utiliser le surplus des revenus pétroliers pour régler une dette extérieure qui, au début des années 1990, était supérieure à 100 % du PIB. Aujourd’hui, la Russie peut se prévaloir d’une des dettes souveraines les plus faibles au monde, et elle sait à qui elle le doit. Quant au Fonds de stabilisation, s’il a permis au pays de surmonter la crise de 2008, il n’a pas fait non plus l’unanimité : une partie importante de cet argent a en effet été placée à l’étranger, sous forme de titres européens et américains. Là encore, cet argent doit-il servir à rassurer les partenaires internationaux ou à accroître les dépenses internes, fussent-elles sociales ? Débat d’autant plus délicat que, malgré sa grande rigueur, le ministre des Finances n’a pas pu empêcher le soutien aux entreprises inefficaces ou les dépenses excessives de la légendaire bureaucratie.

Depuis presque deux ans, A. Koudrine exprime son inquiétude : les prévisions ne sont pas bonnes pour l’économie russe et la reprise en main de V. Poutine vise surtout à adopter des mesures de relance. Selon l’ancien ministre des Finances, cette approche n’est pas appropriée alors que le pays reste totalement dépendant de la rente énergétique, que les salaires augmentent plus vite que la productivité du travail, que l’âge de la retraite devrait être repoussé de toute urgence et qu’il faudrait impérativement augmenter les subsides accordés aux régions pour qu’elles investissent, plutôt qu’augmenter les dépenses sociales ou militaires.

Une démission retentissante

C’est d’ailleurs cette question de la modernisation de l’armée qui a été le facteur déclenchant du départ d’A. Koudrine. À l’automne 2011, lors de l’annonce de la permutation du tandem Poutine-Medvedev pour la présidentielle de mars 2012, le ministre des Finances s’est livré à quelques journalistes. Il a dit son refus de travailler dans un gouvernement dirigé par D. Medvedev, futur Premier ministre de V. Poutine selon le scénario préétabli. Les désaccords entre A. Koudrine et D. Medvedev étaient connus, portant sur la politique économique et, notamment, l’augmentation des dépenses militaires contre laquelle s’insurgeait le ministre des Finances.

Deux jours après ces déclarations, le 26 septembre 2011, le Président Medvedev a demandé à Koudrine de démissionner, au cours d’une séance hallucinante diffusée le soir même sur deux chaînes de télévision, Rossia 24 et Pervyï Kanal(4). Les Russes ont pu y voir un D. Medvedev particulièrement autoritaire (il est d’ordinaire plus amène) appeler le ministre à faire preuve d’un « minimum de discipline et de respect de la hiérarchie ». « Si vous désapprouvez la voie suivie par le Président, une seule chose reste à faire », a-t-il ajouté, « démissionner ». Ce que les téléspectateurs n’ont pas vu ce soir-là, c’est la réponse d’A. Koudrine, précisant qu’il s’entretiendrait avec V. Poutine à ce sujet, option immédiatement repoussée par son interlocuteur lui signifiant qu’il pouvait bien consulter qui bon lui semblerait, dont le Premier ministre, mais que tant qu’il était Président, c’est-à-dire jusqu’au 7 mai 2012, c’est lui, D. Medvedev, qui prendrait ce genre de décision. Le jour même, il signait la lettre de démission d’A. Koudrine.

Il convient de replacer ce limogeage dans le contexte politique de la fin 2011. Le milliardaire Mikhaïl Prokhorov(5) a jugé que cet événement était lié aux « mouvements tectoniques » à l’œuvre au sommet de l’État et résultait plus du choc entre des conceptions divergentes du développement futur de la Russie que d’un conflit personnel. Inscrite dans une tendance générale à la polarisation, cette crise augurait de changements plus profonds(6). Et, en effet, au-delà de la démission d’A. Koudrine, la question qui se posait à l’automne 2011 était celle de « l’après-mars 2012 ». Faudrait-il renoncer aux promesses électorales et se lancer dans des mesures impopulaires ou tenir ces engagements au risque de conduire l’économie dans l’impasse ?

Opposant ou expert ?

Lors des manifestations qui ont suivi les élections législatives du 4 décembre 2011, A. Koudrine a fait quelques apparitions aux côtés des protestataires. Reconnaissant ne pas avoir voté pour le parti du pouvoir Russie unie, il a déclaré être prêt à créer une nouvelle formation de droite(7). En janvier 2012, dans une interview accordée à la première chaîne télévisée, il a semblé se désolidariser de V. Poutine, lui reprochant de sous-estimer l’importance des protestations de masse et l’appelant à reconnaître les fraudes évidentes lors du scrutin. Laissant planer le spectre de « troubles révolutionnaires », il apparaissait alors comme la personnalité la plus influente du pouvoir à apporter son soutien à la contestation. Il est ensuite régulièrement intervenu dans des débats économiques et politiques, se prononçant par exemple contre la loi sur les ONG qui catalogue comme « agents de l’étranger » les organisations exerçant des activités politiques et bénéficiant d’un financement extérieur. Dès juillet 2012, il s’est dit hostile à cette réforme, prévoyant qu’elle conduirait de nombreuses associations à cesser leurs activités au terme d’une interprétation littérale du texte.

Toutefois, cette posture d’opposant a vite trouvé ses limites. À la fois parce qu’A. Koudrine, s’il jouit d’un prestige certain dans les milieux administratifs et d’affaires, reste le ministre qui ne veut rien financer et ne jouit pas d’une grande popularité auprès de ses concitoyens. Mais aussi parce qu’il n’a pas franchi le pas de l’entrée en opposition. Il s’en est expliqué à maintes reprises, estimant qu’il est plus un expert qui s’exprime en son nom propre et propose des alternatives, qu’un opposant qui défend sa ligne. Et d’en profiter, au passage, pour égratigner l’opposition russe qui, à ses yeux, se contente de protester mais ne propose pas(8). V. Poutine lui en sait gré, qui évoque à son propos une « opposition constructive ».

Poutine-Koudrine, un tandem en « ligne directe » ?

La relation entre les deux hommes semble faite de respect mutuel. Aujourd’hui âgé de 52 ans, Alexeï Koudrine est issu de la fameuse «Piterskaïa komanda», cette équipe pétersbourgeoise qui, avec V. Poutine, a véritablement trouvé sa place dans les institutions fédérales. Comme le Président, ces hommes ont fait leurs premières armes à Leningrad sous l’autorité du maire Anatoli Sobtchak. Parmi eux, on trouve également D. Medvedev et S. Ignatiev.

C’est par une série de trois oukazes présidentiels, dont les deux premiers revenaient donc à V. Poutine, qu’A. Koudrine a été nommé, puis renommé, ministre des Finances, en mai 2000, mars 2004 et septembre 2007. Autant dire qu’une telle longévité lui a permis de mener une politique cohérente.

Ce soutien évident de V. Poutine à A. Koudrine n’est pas exempt de désaccords pourtant. Récemment encore, lors de la « Ligne directe avec Vladimir Poutine », cette grand-messe cathodique annuelle qu’il a instaurée lors de ses premiers mandats présidentiels, les deux hommes ont fait état de leurs différends en même temps que de leur connivence. Le 25 avril 2013, le chef de l’État a en effet répondu pendant près de cinq heures d’affilée aux questions de ses concitoyens diffusées en direct par trois chaînes de télévision et trois stations de radio. Présent sur le plateau au titre d’invité, Alexeï Koudrine s’est permis de critiquer assez vivement la politique économique du gouvernement actuel, dénonçant ce « système de demi-mesures et de demi-réformes » qui, selon lui, ne peut fonctionner. Le Président a récusé ces accusations sans contredire totalement son interlocuteur et a affirmé maintenir le cap de sa politique économique. Il estime que, si les indicateurs sont inquiétants, la cause s’en trouve dans la crise de la zone euro à laquelle appartiennent les principaux partenaires commerciaux de la Russie, mais également du fait d’une politique de crédit à ses yeux trop stricte et qui bride l’activité : « Prendre des mesures économiques difficiles sans regarder les conséquences sociales n’est pas toujours justifié, surtout dans notre pays, où les revenus des citoyens restent très modestes », a noté V. Poutine. Au cas où les interlocuteurs n’auraient pas compris, il a rappelé une fois de plus que Koudrine avait été nommé deux fois meilleur ministre des Finances du monde… mais qu’il ne ferait pas un aussi bon ministre des Affaires sociales(9).

Lorsque le journaliste a demandé au Président quand il réintégrerait A. Koudrine dans les structures du pouvoir, V. Poutine a plaisanté, affirmant qu’il le lui avait déjà proposé (sans préciser à quel poste) mais que celui-ci avait décliné son offre. Refus confirmé par l’intéressé qui souhaite de vraies réformes et s’interdit d’évoquer des « et si ». Il n’empêche ; depuis quelques mois, les médias russes bruissent de rumeurs, évoquant le bilan attendu à la fin 2013 du gouvernement Medvedev. À mesure que celui-ci semble tomber en disgrâce, Koudrine apparaît de plus en plus « premier ministrable ». À moins que la reprise en main de Poutine ne rende si accessoire le poste de chef du gouvernement que Medvedev garde son fauteuil. A. Koudrine n’aurait-il plus alors qu’à entrer vraiment en opposition ?

Notes :
(1) En juin 2013, un ouvrage consacré à A. Koudrine a été publié en Russie : Evguénia Pismennaïa, Sistema Koudrina. Istoria klioutchevogo ekonomista poutinskoï Rossii (Le système Koudrine. Histoire d’un économiste-clé de la Russie de Poutine), Éd. Mann, Ivanov & Ferber, Moscou, 2013, 256 p.
(2) Novaïa Gazeta, 25 juin 2013.
(3) Site d'A. Koudrine.
(4) http://www.youtube.com/watch?v=SUS1y2TFjLc
(5) Candidat à la présidentielle du 4 mars 2012, il a fini 3e avec près de 8 % des voix, derrière V. Poutine (63,6 %) et le communiste G. Ziouganov (17,18 %).
(6) RIA-Novosti, 27 septembre 2011.
(7) Vedomosti, 12 décembre 2011. Finalement, en avril 2012, il a créé le Comité des initiatives civiques, association hors parti composée d’experts chargés d’analyser les décisions du gouvernement et de soutenir les initiatives civiques.
(8) Interview d’A. Koudrine accordée à la radio Biznes FM, 24 juin 2013.
(9) http://www.youtube.com/watch?v=1cjiEIliuhQ

* Analyste-rédactrice à la Documentation française.

Pour citer cet article : Céline Bayou, « Russie. Alexeï Koudrine… oui, si les demi-mesures prennent fin », P@ges Europe, 2 juillet 2013 – La Documentation française © DILA

 

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