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Espagne : le déclin de la solidarité dans un pays fragmenté, par Marc Prieto et Sébastien Prieto

[Espagne : le déclin de la solidarité dans un pays fragmenté, par Marc Prieto et Sébastien Prieto], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Manifestation à Madrid (square Puerta del Sol), le 26 mai 2011, pour protester contre les conséquences sociales de la crise économique.
AFP / Photo Pedro Armestre

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Mis à jour le 09/07/2013

Introduction

Face à une crise économique d’une rare violence, les perceptions des Espagnols sur leur pays révèlent un recul de la solidarité au plan national dans un pays aux identités régionales très affirmées. Par contre, les solidarités familiales résistent mieux même si l’explosion du chômage parmi les jeunes contraint nombre d’entre eux à émigrer.


Espagne : le déclin de la solidarité dans un pays fragmenté

Marc Prieto* et Sébastien Prieto**

Dans une Europe engluée dans la crise, la situation économique des pays de l’Europe du Sud demeure préoccupante. Parmi les pays les plus en difficulté, l’Espagne est souvent présentée comme la plus mal placée sur le front de l’emploi. Avec une progression continue de son taux de chômage depuis 2007, ce pays atteint des taux record de plus de 25 % en 2012 (Eurostat, 2013). Le chômage des jeunes y est aussi l’un des plus élevés d’Europe. À cela s’ajoute l’extraordinaire contraste entre la situation du pays au début de la décennie 2010 et celle du début des années 2000 où l’Espagne incarnait l’exemple d’un miracle économique et d’une intégration européenne réussie. Aujourd’hui, l’euphorie des années 2000 est bel et bien révolue et la crise a redistribué les cartes. Ce virage à 180 degrés a largement inspiré nombre d’auteurs sur les racines et les ressorts tant économiques qu’institutionnels de la crise dans ce pays. Ainsi, l’afflux massif de capitaux bon marché investis essentiellement dans la construction explique la formation d’une bulle immobilière alimentée par un assouplissement de la loi dite « du sol » (loi du gouvernement Aznar de 1998 ayant libéralisé l'offre foncière) et d’une régulation insuffisante des activités bancaires(1). Les niveaux de croissance atteints sur cette période sont essentiellement le fruit de l’activité dans l’immobilier et la construction ainsi que dans le secteur du tourisme. Pour des millions d’Espagnols, ce passage brutal d’une économie florissante à une économie en récession est violente et très injuste. La joie de vivre de l’Espagnol, souvent associée à la Movida(2), semble avoir cédé le pas à la morosité. Qu’est devenu celui que l’on présentait comme un citoyen altruiste et fortement attaché aux valeurs familiales ?

Au-delà des analyses et des commentaires éclairés sur la situation difficile du pays, cet article propose un traitement original des conséquences, sur les perceptions des Espagnols eux-mêmes, de la crise. Celle-ci a rappelé à nombre d’entre eux des problématiques que l’euphorie de la croissance et l’engouement pour l’immobilier avaient mises en sommeil. Ainsi, l’organisation de l’État espagnol à travers « ses autonomies » revient sur le devant de la scène. Jusqu’ici fierté de la transition démocratique postfranquiste, cette organisation semble être remise en question car jugée incapable de fédérer le peuple espagnol. Ce modèle administratif fait l’objet de critiques, dont celle de favoriser la fragmentation du pays. Ce mouvement de rejet jusqu’ici essentiellement apanage de certains mouvements indépendantistes, semble par ailleurs contribuer à ébranler la solidarité nationale.

Risques de fragmentation

Avec ses dix-sept autonomies bénéficiant chacune de son propre gouvernement, la Monarchie parlementaire espagnole constitue l’un des systèmes démocratiques les plus décentralisés d’Europe. Le degré élevé de décentralisation du pays s’observe notamment dans les missions régaliennes de l’État. Ainsi, la Catalogne et le Pays basque(3) disposent de leur propre police, respectivement los mossos de Esquadra et la Ertzaintza. Dans ces territoires, ces corps fonctionnent de manière totalement autonome et peuvent même se substituer à la Policía Nacional (police nationale).

Ce contexte favorise la thèse d’un pays fragmenté débouchant sur une analyse « des Espagnes » plutôt que de celle « de l’Espagne ». La question de l’usage des langues régionales renforce cette interprétation. L’article 3 de la Constitution espagnole indique : « Le castillan est la langue officielle de l’État, tous les Espagnols doivent la connaître et ont le droit de l’utiliser. Les autres langues seront aussi officielles dans leurs Communautés autonomes respectives en accord avec leurs statuts » en l’occurrence celui accordé aux langues régionales, ainsi. le bilinguisme officiel renforce les spécificités entre communautés autonomes. La crise de 2008 a ravivé les tensions entre communautés qui avaient été mises en sommeil par le boom de l’immobilier.

La question de l’identité culturelle et linguistique des autonomies constitue en effet un point de tension dans les relations entre citoyens. Le bilinguisme de certaines autonomies comme la Catalogne et le catalan, le Pays basque et l’euskera, ou encore la Galice avec le galicien peuvent aujourd’hui s’interpréter comme des barrières à la solidarité nationale. Sur ce sujet très polémique et parfois tabou, les avis divergent. Beaucoup d’Espagnols s’accordent à dire que le bilinguisme est une richesse pour le pays car il représente le maintien de l’héritage culturel et de l’identité de certaines régions. Pour d’autres, cette pratique a conduit les régions concernées à investir massivement dans la formation à la langue régionale au détriment des autres savoirs. Si bien que dans certaines autonomies, la priorité serait donnée à la compétence linguistique plutôt qu’à celles liées au cœur des métiers. Selon Luis, 55 ans, professeur au Pays basque, « cette situation a conduit à recruter des professeurs surtout sur la base de leurs compétences linguistiques plutôt que sur celle de leurs diplômes et compétences ».

Cette question épineuse du bilinguisme ravive la difficulté qu’ont les citoyens espagnols à se montrer mobiles dans leur propre pays. Il faut à ce titre être conscient de l’importance des inégalités sociales et salariales dans le pays, en particulier entre les autonomies du fait de marchés régionaux de l’emploi à la dynamique très variable. Si les taux de chômage sont élevés dans toute l’Espagne, ils explosent dans les régions les plus pauvres comme en Andalousie ou en Estrémadure. Ainsi, un candidat qualifié pour un poste dans une entreprise catalane pourra être écarté s’il ne maîtrise que la langue espagnole et ce, même si les deux langues sont officielles. Cela justifie la thèse soutenue par nombre d’économistes selon laquelle l’économie espagnole est fragmentée. Par exemple, Mikel Buesa, professeur de l’Université Complutense de Madrid rappelle qu’au-delà du bilinguisme, les normes administratives et réglementaires sont différentes entre les autonomies(4). « Les difficultés rencontrées par les entreprises n’appartenant pas à la Communauté autonome bilingue pour participer aux appels d’offres publics sont réelles. Les exigences linguistiques se sont ajoutées à la coparticipation d’entreprises locales, ce qui rend impossible ou extrêmement coûteux d’être concurrentiel sur ces marchés. Ceci sans parler des exigences linguistiques associées aux programmes de subventions comme c’est le cas dans la restructuration de bâtiments publics, la construction d’infrastructures sportives mais aussi dans les tournages de films en Catalogne par exemple ».

Espagne. Produit intérieur brut par habitant des provinces autonomes en 2011
(moyenne nationale : 23 271 euros/habitant)

Espagne Pib par habitant des provinces autonomes

Source : Institito Nacionald e Estadisticas, 2012.

Mais le bilinguisme ne constitue que la face émergée des tensions entre autonomies car la vraie question est aujourd’hui celle des finances et de la fiscalité. L’organisation est de ce point de vue assez atypique du fait de sa géométrie variable. Ainsi, certaines communautés autonomes espagnoles telles que le Pays basque, la Navarre et les îles Canaries auxquelles s’ajoutent les enclaves de Ceuta et Melilla(5), se chargent elles-mêmes de lever les impôts. Tel n’est pas le cas dans le reste des communautés. Celles chargées de récolter les impôts reversent à l’État central l’intégralité des sommes perçues, mais ce transfert s’accompagne d’âpres négociations. Par exemple, les communautés autonomes du Nord (Pays basque et Navarre) cherchent progressivement à réduire la part des impôts transférée vers les autres régions et à aider ainsi à combler leurs déficits(6). Dans cette logique, des voix s’élèvent, notamment en Catalogne, pour dénoncer le manque de transferts de l’État vers la communauté. Les citoyens de ces autonomies (souvent les plus riches du pays) se plaignent de devoir trop payer pour les autres communautés, et en particulier pour les plus pauvres. La polémique suscitée en Catalogne par le P.E.R (Plan d’emploi rural) est, à ce titre, révélatrice. Cette contribution, versée par les autonomies les plus riches à leurs homologues les plus en difficulté, a pour objectif le maintien des emplois dans le secteur primaire. Le dirigeant catalan Josep Antoni Duran du Parti centriste et autonomiste CiU (Convergència y Unió) déclarait à ce sujet en octobre 2011 : « Dans certaines parties d’Espagne, avec notre contribution, les agriculteurs perçoivent un PER pour passer le reste de la journée au bar de leur village, là où un agriculteur catalan ne peut ramasser et vendre sa récolte car cela n’est pas rentable ! ». Ces tensions entre citoyens de différentes communautés se retrouvent aussi dans des sujets de la vie quotidienne. Vicente, retraité du privé vivant à Barcelone depuis plus de 50 ans, se plaint ouvertement des écarts de taxation entre autonomies à travers l’exemple du financement national permettant la gratuité des autoroutes : « Trouvez-vous normal que moi, en tant que catalan, lorsque je prends ma voiture à Barcelone je doive m’acquitter du prix de plusieurs péages pour faire quelques kilomètres, là où un Andalou a accès entièrement gratuitement au réseau routier andalou ? Bah, moi, je ne suis pas d’accord pour payer pour les autres ! ».

Si ces quelques exemples montrent l’effritement de la solidarité entre citoyens issus d’autonomies différentes, il est un domaine de la société dans lequel la solidarité, bien que mise à rude épreuve, n’a pas été rompue, celui de la famille.

La solidarité familiale mise à mal par l’ampleur de la crise

L’Espagne comme beaucoup de pays du sud de l’Europe est connue pour son organisation spécifique de la famille. Le modèle qui prévaut est celui d’une famille élargie, une sorte de clan par opposition à la famille nucléaire des pays du nord de l’Europe. Dans ces familles où ont l’habitude de cohabiter parents, enfants et grands-parents, la solidarité est un élément central de la communauté. Avant la crise, les statistiques montraient que les jeunes Espagnols étaient en Europe ceux qui quittaient le plus tard le foyer familial (souvent après 30 ans). Cette situation s’expliquait à l’époque par la faiblesse du marché immobilier locatif et par des salaires alors jugés trop faibles pour permettre l’émancipation des jeunes générations. Les Espagnols ayant une propension élevée à devenir propriétaires de leur logement, cela favorise l’étroitesse du marché locatif dont les prix sont devenus trop élevés pour les jeunes générations de « mileuristas » (du fait de leur salaire moyen de mille euros par mois).  Cette « tanguysation » des jeunes espagnols, en référence au film français d’Etienne Chatiliez (« Tanguy » 2001), illustrait la place accordée à la famille dans le mode de vie de cette population. La crise de 2008 a montré ô combien ces structures familiales ont joué le rôle d’amortisseur, évitant la pauvreté et le dénuement à des dizaines de milliers d’Espagnols. L’explosion du chômage couplée à la vague d’expulsions sans précédent auraient probablement conduit à une révolte sociale. Comme le souligne Luis, professeur dans le Pays basque : « La famille n’est pas seulement une communauté de sentiments, elle est aussi une société de biens et services… Dans mon cas, la famille est presque une tribu qui te protège dans les moments difficiles et qui, égoïstement, t’étouffe à d’autres moments ». Mais aujourd’hui, cette solidarité familiale s’effrite du fait d’une « moyennisation » des modes de vie en Europe qui conduit à redéfinir plus étroitement les contours de la famille. Parce que la crise a touché toutes les couches et toutes les générations de la population, elle rend cette solidarité de plus en plus délicate à mettre en œuvre. Pour s’en convaincre, il suffit de constater que des dizaines de milliers d’Espagnols, dont une part importante de jeunes diplômés, finissent par quitter le pays. Si la famille demeure une valeur fondamentale pour beaucoup d’entre eux, elle ne peut compenser l’absence de perspectives professionnelles. Cette récente vague d’émigration incarnée par le slogan « No nos vamos, nos echan » (en français, « nous ne partons pas, ils nous expulsent ») déstabilise la société espagnole en ce qu’elle lui remémore les heures sombres de son histoire. L’avènement de la démocratie puis l’entrée dans l’Union européenne semblaient pourtant avoir sonné le glas de l’émigration des Espagnols pour des raisons politiques et/ou économiques. Si pour beaucoup des personnes interrogées, ce retour de l’émigration est source de préoccupations, pour d’autres, il peut être considéré comme une des conséquences positives de certains progrès du pays depuis 30 ans. Selon Luis, une partie des diplômés ne peuvent pas trouver de travail correspondant à leur niveau d’études parce que les besoins en matière grise sont insuffisants en Espagne pour les absorber. Ainsi conclut-il : « Faire partie de l’Europe a apporté beaucoup de choses positives. Ainsi, nos diplômés de haut niveau n’ont pas peur d’aller partout en Europe, beaucoup ont décroché des bourses, ils n’ont plus ce complexe d’infériorité séculaire que nous avions ». En effet, l’émigration récente ne concerne plus majoritairement des travailleurs peu éduqués mais, à présent, une part non négligeable de jeunes diplômés. Néanmoins, avec des mouvements migratoires nombreux et opposés depuis les années 1950, l’alternance entre le statut de pays d’émigration et celui d’immigration demeure une source d’instabilité et d’inquiétude pour beaucoup d’Espagnols.

La crise a donc eu pour conséquence d’aviver les divisions entre autonomies mais aussi entre citoyens espagnols ; la répartition des compétences et prérogatives est devenue un motif récurrent de frictions qui alimentent les débats parfois enflammés sur la légitimité du pouvoir central et sont révélatrices du désir d’indépendance de certaines autonomies. Pourtant, cette crise n’aura pas balayé le statut particulier de la famille. Si un certain rétrécissement de la cellule familiale a pu être observé, les liens tissés dans ce cercle conservent leur solidité. Nombre d’analystes considèrent d’ailleurs que la famille aura joué un rôle des plus efficaces dans la lutte contre la précarité et le chômage et indiquent qu’elle aura permis d’échapper à une forme d’explosion sociale. Mais si les structures familiales s’apparentent à des remparts contre les conséquences de la crise, elles n’en demeurent pas moins inefficaces face à un marché déprimé de l’emploi.

Notes
(1) Voir sur ce sujet Charlotte Worms, « Espagne. Retour sur la crise urbaine », Grande Europe n° 15, décembre 2009.
(2) Mouvement culturel ayant accompagné la transition démocratique au début des années 1980. À l’instar des films du réalisateur Pedro Almodóvar, nombre d’œuvres artistiques et cinématographiques incarnent cette période.
(3) Voir sur le Pays basque, Céline Bayou, « L’Eurocité basque. Le rêve d’une métropole de rang européen », Grande Europe n° 1, octobre 2008 et Barbara Loyer, « Le Pays basque. Articulation entre territoire et identité », Grande Europe n° 28, janvier 2011.
(4) Buesa Mikel, La crisis de la España fragmentada : Economía política en la era Zapatero, Ed. Encuentro, Madrid, 2010, 292 p.
(5) Sur ces deux enclaves, voir Yves Zurlo, « Ceuta et Melilla. Villes espagnoles ou dernières colonies en Afrique ? » Grande Europe n° 28, janvier 2011.
(6) Pour plus de détails sur la question des déficits et de l’endettement des autonomies, voir Nacima Baron : « Espagne. Confrontée à l’endettement de ses communautés autonomes », P@ges Europe, 13 février 2012.

* Professeur associé d’économie – ESSCA - École de management - L'UNAM - Université
** Professeur certifié d’espagnol – Académie de Rouen

Pour citer cet article : Marc Prieto et Sébastien Prieto, « Crise en Espagne : le déclin de la solidarité dans un pays fragmenté », P@ges Europe, 9 juillet 2013 – La Documentation française © DILA

 

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