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Les droites au Royaume-Uni, par Agnès Alexandre-Collier

[Les droites au Royaume-Uni, par Agnès Alexandre-Collier], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

David Cameron, mars 2013.
AFP / Photo : Susan Plumkett/Pool

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Mis à jour le 16/07/2013

Introduction

L'élection de David Cameron à la tête du parti conservateur en 2005 coïncide avec la transformation à la fois organisationnelle et idéologique de cette formation politique qui a peiné pendant quinze ans à s’affranchir de l’héritage de Margaret Thatcher (1979-1990). Á l'extrême droite de l'échiquier politique, les petits partis progressent. L’essor en particulier du UKIP contribue à modifier le visage des droites britanniques, obligeant les conservateurs à se positionner plus fermement sur de multiples enjeux.


Les droites au Royaume-Uni

Agnès Alexandre-Collier*

Depuis une dizaine d'années, les notions de droite et de gauche au Royaume-Uni(1) ont perdu de leur substance. Remises en cause par les travaux du sociologue Anthony Giddens et l'arrivée au pouvoir en 1997 du New Labour blairiste, défendant une « troisième voie », ces étiquettes sont aujourd'hui de plus en plus critiquées par les deux grands partis politiques britanniques, travailliste et conservateur, qui militent désormais pour un mélange des genres. Du Red Toryism(2) au Blue Labour(3), les programmes des deux partis affichent des oxymores qui leur permettent d'associer des valeurs contradictoires pour attirer des électeurs de tous bords.

Le nouveau visage des conservateurs britanniques

Il n'en reste pas moins que depuis mai 2010, la droite de l'échiquier politique britannique a changé de visage. Après treize années d'opposition, le parti conservateur dirigé depuis 2005 par David Cameron a remporté les élections, une victoire cependant mitigée. N'ayant pu obtenir la majorité absolue des sièges, les conservateurs ont dû former une coalition gouvernementale avec le troisième parti britannique, les libéraux-démocrates de Nick Clegg qui aspirent à occuper le centre de l'échiquier politique. Cette alliance de circonstance a obligé les conservateurs à infléchir leurs positions, notamment sur des questions morales comme l'homosexualité, ou la tolérance envers les minorités ethniques, sans pour autant renoncer à leurs valeurs. Mais les changements observés ne datent pas seulement du scrutin législatif(4). L'élection de David Cameron à la tête du parti en décembre 2005 coïncide avec la transformation à la fois organisationnelle et idéologique du parti. Imprégné de l'héritage encombrant de la Dame de fer, Margaret Thatcher, Premier ministre de 1979 à 1990, le parti, miné par les scandales et les divisions sous le leadership de John Major, a continué à en subir l’impact pendant la période d'opposition, au cours de laquelle trois dirigeants se sont succédé à sa tête (William Hague, Iain Duncan Smith et Michael Howard), sans parvenir pour autant à restaurer la cohésion du groupe ni porter le parti à la victoire.

Au plan organisationnel, l'élection de D. Cameron lui-même a représenté un changement notable. Premièrement, le candidat Cameron a bénéficié des réformes introduites par William Hague, destinées à démocratiser l'organisation partisane en permettant aux militants non seulement de participer à la procédure d'élection du leader mais aussi en leur donnant voix au chapitre, grâce au recours accru à des consultations et à des référendums internes sur les différentes politiques préconisées par l'équipe dirigeante. En effet, peu soutenu par les députés, D. Cameron a été en dernier ressort plébiscité par le vote postal des militants conservateurs. Deuxièmement, le profil sociodémographique du nouveau dirigeant a marqué une rupture avec ses prédécesseurs. Au moment de son élection à la tête d'un parti profondément traditionaliste et masculin, Margaret Thatcher avait incarné l'émergence d'une nouvelle méritocratie issue des classes moyennes que ses successeurs, en particulier John Major, ont en quelque sorte perpétuée. D'ascendance aristocratique, apparenté à la Reine et issu de l'éducation élitiste des prestigieuses public schools, D. Cameron a été perçu au contraire comme incarnant le retour à un leadership patricien allié aux classes sociales supérieures. Mais le jeune dirigeant de 39 ans, qui a fait carrière dans les relations publiques, s'est également efforcé de donner l'image moderne d'un père de famille attaché au partage des tâches, soucieux d'environnement et de libéralisation morale et culturelle.

L'ouverture du parti aux minorités ethniques, à des aspirations telles que l'égalité des chances, la qualité de vie et le soutien au mariage entre personnes du même sexe lui a permis de se revendiquer de valeurs modernes associées au maintien des principes fondamentaux du parti, notamment en matière économique. Ces mutations idéologiques ont été rendues possibles par la nature même du conservatisme, dont la malléabilité et le pragmatisme intrinsèques expliquent l'extrême faculté d'adaptation aux circonstances. Issue de traditions historiques variées qui émanent aussi du libéralisme (John Stuart Mill, Edmund Burke), le conservatisme se perçoit avant tout comme une disposition intellectuelle, un état d'esprit, et échappe de ce fait à toute tentative de définition qui chercherait à le figer en une doctrine politique. D'où l'idée que le conservatisme britannique est un objet en perpétuelle quête de sens qui ne peut finalement se définir que dans la pratique politique, voire l'exercice du pouvoir.  Au nom de la Big Society devenu le slogan principal du parti, ces New Tories de David Cameron ont pu ainsi confirmer leur attachement à l'effort individuel et à la famille, tout en engageant le parti sur la voie d'un désengagement massif de l’État dans les services publics. C'est au nom de cette grande société fondée sur une éthique de la responsabilité individuelle, mais au prix d'un vif mécontentement au sein de la population, que le retrait de l’État a été justifié, conférant aux individus la possibilité de gérer eux-mêmes leurs dispensaires et leurs écoles mais se démarquant par la même occasion d'un héritage thatchérien perçu comme ancré dans un individualisme consumériste et inhumain. Á Margaret Thatcher qui aurait prétendu que la « société n'existe pas », D. Cameron pouvait ainsi rétorquer que « la société existe. Mais ce n'est pas la même chose que l’État ».

Le culte de la modernité

La transformation idéologique du parti conservateur s'est accompagnée d'une modernisation de ses outils de communication. Pour échapper à la critique récurrente d’incarner un parti passéiste et réactionnaire, l'équipe dirigeante a investi la toile de multiples manières :  refonte du site Internet et utilisation d'applications pour smartphones à destination des électeurs et des sympathisants, introduction du « Webcameron », petits spots de télé-réalité mettant en scène le dirigeant dans son environnement familial, ou encore l’utilisation de spots publicitaires demandant à des électeurs dans la rue pourquoi ils allaient voter pour le parti alors qu'ils ne l'avaient jamais fait auparavant … Autant d'éléments qui ont contribué à donner des conservateurs une image plus dynamique et plus moderne. Alliés à une gestion managériale, grâce à laquelle l'équipe dirigeante a acquis une mainmise sans précédent sur l’organisation partisane (permettant par exemple au siège central d'intervenir plus directement dans la sélection des candidats électoraux dans les circonscriptions), ces exemples témoignent d'une évolution du parti conservateur vers un modèle qui se rapproche de celui d'une entreprise privée.

Cette évolution organisationnelle s'accompagne aussi d'une transformation, sur le même mode, du profil des nouveaux députés conservateurs élus en 2010. Plus jeunes, venant du monde des affaires et de la finance, ils sont aussi plus nombreux à être issus des minorités ethniques. Le renouvellement générationnel du groupe parlementaire conservateur a facilité l'alliance avec le Parti libéral-démocrate qui s'affichait comme la seule formation défendant les libertés civiques et les droits des minorités. En 2007, l'arrivée à tête du Parti libéral-démocrate d'une nouvelle équipe, autour de Nick Clegg, a permis une alliance gouvernementale entre ces deux formations qui s'accordent sur deux éléments qu'elles considèrent comme essentiels : d'un côté, une opposition à la régulation par l’État des styles de vie et des comportements et une plus grande ouverture sur les questions morales et sociétales, et de l'autre une hostilité à toute intervention de l’État dans l’économie et un soutien ferme aux forces du marché. Associées aux transformations organisationnelles, on peut dès lors voir dans ces mutations idéologiques communes aux deux partis le signe d'une synergie qui s’opère avec le monde de l’entreprise à plusieurs autres niveaux. Le vaste plan d’austérité mis en place par la coalition gouvernementale et centré sur de nombreuses réductions budgétaires affectant notamment les services publics, incarne cette évolution.

L'Union européenne au cœur des tensions partisanes

Il subsiste néanmoins un clivage profond entre les conservateurs et les libéraux-démocrates : l'Union européenne (UE). Si les seconds demeurent le seul parti britannique à défendre avec enthousiasme l’intégration européenne et à préconiser un rôle plus actif pour le Royaume-Uni dans l'Union, les premiers n'ont cessé depuis le début des années 1990 de critiquer le fonctionnement de l'UE, au point que l'euroscepticisme est devenu aujourd’hui quasi unanime au sein du parti conservateur. Depuis sa nomination au poste de Premier ministre, l'appropriation de ce discours critique par D. Cameron lui-même permet au parti de faire valoir un euroscepticisme officiel, y compris auprès des partenaires européens du pays. Au Parlement européen, le départ des conservateurs du groupe du Parti populaire européen et la création, en juin 2009, d'un nouveau groupe, celui des Conservateurs réformistes européens, aux côtés de partis eurosceptiques polonais et tchèques notamment, a été le point de départ de ce tournant radical. En témoigne également la décision prise par le Premier ministre en 2013 d'organiser après le prochain scrutin législatif de 2015, un référendum sur le maintien du Royaume-Uni au sein de l'UE, selon des conditions que l'actuel gouvernement renégocierait. Ce dernier envisage notamment le rapatriement national de compétences transférées à Bruxelles dans le cadre du traité d'adhésion. Cette pomme de discorde entre les conservateurs et les libéraux-démocrates ne constitue toutefois pas un élément susceptible de remettre en cause la coalition, les libéraux-démocrates faisant actuellement profil bas sur les questions européennes pour ne pas s'aliéner une opinion publique profondément eurosceptique.

La montée des populismes

La progression de petits partis à l'extrême droite de l'échiquier politique confirme cet euroscepticisme radical montant, même si le mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour empêche leur percée au Parlement britannique. Dès leur entrée dans la coalition gouvernementale, les libéraux-démocrates, soucieux d’accroître leur influence dans un paysage politique dominé par le bipartisme, avaient exigé l’organisation d'un référendum sur l'introduction du vote alternatif, mode de scrutin permettant le classement des candidats par ordre de préférence et censé être plus favorables aux petits partis. Mais l'échec du référendum, qui se tint le 5 mai 2011, interdit en quelque sorte à certains petits partis l'accès à Westminster.

Le British National Party, parti d'extrême droite profondément xénophobe et anti-européen, reste toutefois marginalisé en raison de son nationalisme suprématiste et islamophobe, même si en juin 2009, il a réussi à obtenir deux sièges au Parlement européen. En revanche, l'essor du United Kingdom Independence Party (UKIP), petite formation souverainiste créée en 1994, inquiète les conservateurs. Réussissant à mobiliser un vote ouvrier, le UKIP bénéficie surtout du charisme de son leader, Nigel Farage, présent sur toutes les ondes. D'abord centré sur l'opposition à l'UE, le UKIP a progressivement étendu son programme à d'autres enjeux, comme la lutte contre l'immigration, l'extension de la démocratie locale ou l'hostilité à l'establishment politique, offrant de ce fait une version plus respectable du populisme britannique. Ayant recueilli trois sièges au Parlement européen lors du scrutin de 1999, le UKIP en a obtenu 13 en juin 2009, disposant ainsi du même nombre de députés européens que les travaillistes et se targuant d'être devenu le troisième parti britannique en termes d'intentions de vote, ce que semble confirmer un sondage YouGov du 7 avril 2013. Une série d'élections partielles, notamment celle, très médiatisée du 28 février 2013 dans la circonscription d'Eastleigh, a permis à la candidate du UKIP d'arriver en deuxième position devant la candidate conservatrice et derrière celui du parti libéral-démocrate.

Bien qu'entravée par le mode de scrutin aux élections législatives, la progression du UKIP contribue également à modifier le visage des droites britanniques, obligeant les conservateurs à se positionner plus fermement sur de multiples enjeux. Il est ainsi permis de penser que la montée du UKIP et la présence plus visible du BNP a contraint les conservateurs à durcir le ton sur l'immigration et à brandir un euroscepticisme plus offensif. L'organisation en 2015 d'un référendum sur le maintien du pays dans l'UE constituera dès lors une épreuve capitale pour les droites britanniques.

Notes
(1) Pour une présentation complète et actualisée des partis politiques britanniques, voir Agnès Alexandre-Collier et Emmanuelle Avril, Les partis politiques en Grande-Bretagne, Paris, Armand Colin, collection U, à paraître fin août 2013.
(2) Phillip Blond. Red Tory. How The Left and Right Have Broken Britain and How We Can Fix It, Londres, Faber and Faber, 2010.
(3) Maurice Glasman, Jonathan Rutherford, et al. (sous la dir.), The Labour Tradition and the Politics of Paradox, Londres, Lawrence & Wishart, 2011. Voir aussi Rowenna Davis, Tangled Up in Blue. Blue Labour and the Struggle for Labour’s Soul, Londres, Ruskin Publishing, 2011 et le site internet.
(4) Agnès Alexandre-Collier, Les Habits Neufs de David Cameron. Les conservateurs britanniques (1990-2010), Paris, Presses de Sciences po, 2010.

* Professeur de civilisation britannique contemporaine à l'Université de Bourgogne

Pour citer cet article : Agnès Alexandre-Collier, «Les droites au Royaume-Uni», P@ges Europe, 16 juillet 2013 - La Documentation française © DILA

 

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