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Balkans et monde arabe : de nouveaux partenariats, par Renaud Dorlhiac et Clotilde Goujart

[Balkans et monde arabe : de nouveaux partenariats, par Renaud Dorlhiac et Clotilde Goujart], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Signature de l’accord intergouvernemental Grèce-Italie-Albanie pour la construction du gazoduc Trans-Adriatic-Pipeline, Athènes, février 2013.
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Mis à jour le 23/07/2013

Introduction

Les relations entre les Balkans et le monde arabe ne se limitent pas au pourtour méditerranéen et au Proche-Orient où les liens politiques anciens entre les deux régions doivent désormais intégrer des intérêts en pleine redéfinition. Les échanges avec les États du Golfe persique connaissent ces dernières années une embellie notable, du fait des enjeux énergétiques et économiques.


Balkans et monde arabe : de nouveaux partenariats

Renaud Dorlhiac* et Clotilde Goujart**

Pour général qu'il soit, le renouveau des relations entre les Balkans et le monde arabe n'en revêt pas moins des facettes très diversifiées. Cela tient autant à l'histoire des liens noués du temps de la Guerre froide qu'aux évolutions advenues récemment dans le cadre des « printemps arabes ». On ne peut non plus dissocier ce vaste mouvement de recomposition de la crise financière mondiale qui affecte l'ensemble du projet européen, qu'il soit politique, économique ou culturel. Il est en cela complémentaire de la dynamique d'ouverture de ces pays aux puissances émergentes d'Extrême-Orient (en particulier la Chine) et d'Asie centrale. Pour autant, la combinaison d'attentes et de contraintes propres à chacun d'entre eux introduit certaines spécificités au sein d'un mouvement général mu par des intérêts politiques autant qu'énergétiques et économiques.

Des intérêts politiques en pleine recomposition

La plupart des pays ex-yougoslaves ont préservé des liens étroits avec les régimes arabes en place. Toutefois, si la question israélo-palestinienne est toujours un enjeu important dans leurs relations, elle est désormais concurrencée par d’autres intérêts.

  • Les solidarités ordinaires

Depuis la fin de la Guerre froide, les relations des Balkans avec le monde arabe se sont grandement focalisées sur le différend israélo-palestinien. Á l'exception de l'Albanie, cette question était traditionnellement appréhendée par les autres pays de la région au travers d'un soutien à la cause arabe. Néanmoins, le rapprochement sensible avec Israël opéré par ceux-ci ces dernières années s'est traduit par un rééquilibrage aisément perceptible. En l'occurrence, les votes de l'automne 2011 et 2012, portant respectivement sur l'admission de la Palestine à l'Unesco et sur l'octroi d'un siège d'observateur aux Nations unies, ont débouché sur des résultats parfois ambigus. La Serbie et la Grèce sont les seules à avoir voté positivement dans les deux enceintes, les autres pays ayant généralement choisi de s'abstenir(1). Sous couvert d'encourager le Processus de paix au Proche-Orient, cette approche « équilibrée » témoigne surtout de l'érosion des idéologies en vigueur jusque-là, au profit d'un pragmatisme dénué de principes. Toutefois, même si la question israélo-palestinienne demeure un marqueur des relations entre les Balkans et le monde arabe, elle n'en est plus désormais le seul, ni même le principal.

Ces dernières années, la question de la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo (proclamée unilatéralement en février 2008, sans l'aval des Nations unies) a suscité une intense activité diplomatique de la part des autorités serbes, kosovares et albanaises, laquelle s'est développée dans des cadres aussi bien bilatéraux que multilatéraux. L'enceinte de la Ligue arabe fut courtisée par l'ensemble des parties alors que, distinctement, l'Albanie s'efforça de mobiliser le monde musulman par le biais de l'Organisation de la conférence islamique (dont elle est membre depuis 1992) et la Serbie celui du Mouvement des non alignés (lancé à Belgrade en septembre 1961)(2). Á ce propos, si la Serbie est la seule à avoir tenté d'insuffler une nouvelle visibilité politique à cette organisation en célébrant en grande pompe le cinquantenaire de sa création (au mois de septembre 2011 à Belgrade), il est à noter que la quasi-totalité des autres États ex-yougoslaves ont préservé une relation étroite et discrète avec les régimes arabes en place, aussi marginalisés fussent-ils comme la Libye ou la Syrie.

  • Les Printemps arabes : épreuve ou opportunité ?

Cette relation a pesé sur leur approche des « Printemps arabes ». Une proximité politique de longue date et des intérêts économiques étroits entre les protagonistes expliquent l'embarras suscité par les bouleversements socio-politiques sur les rives méridionales et orientales de la Méditerranée. Qui plus est, les autorités des pays ex-yougoslaves avaient la conviction que le renversement des équipes dirigeantes en Tunisie, en Libye, en Égypte, et peut-être en Syrie, affecterait immanquablement leurs relations bilatérales avec ces États, quelles que fussent les orientations politiques des autorités issues de ces révoltes populaires. Telle est la raison pour laquelle les pays balkaniques ont, dans l'ensemble, éprouvé les plus grandes difficultés à s'aligner sur les décisions bruxelloises. De façon éloquente, la Slovénie, qui entretenait de bonnes relations avec le colonel Kadhafi, exclut dans un premier temps toute reconnaissance de l'opposition et nia toute légitimité à une intervention militaire. Son évolution, malaisée, ne se fit qu'après le vote de la résolution 1973 de l'Onu, en mars 2011. Seule la Croatie, sans doute motivée par l'imminence de son entrée dans l'Union européenne (UE), adopta très tôt des positions claires sur l'ensemble des dossiers. En Libye (malgré une présence économique forte, essentiellement dans le domaine pétrolier), Zagreb reconnut la légitimité du Conseil national de transition (CNT), dès le mois de juin 2011, prenant part simultanément à l'opération de surveillance de son espace aérien conduite par l'Otan. En Syrie, la Croatie suspendit dès le mois de janvier 2012 les activités de sa société publique INA (opérateur actif dans les domaines de l'exploration et de l'exploitation des champs d'hydrocarbures), afin de s'aligner sur l'embargo décrété par l'UE en septembre 2011. En outre, elle livra d'importantes quantités de matériels militaires à l'opposition syrienne, dès avant la décision européenne de mai 2013 de lever son embargo sur la livraison d'armes(3).

Les autres pays suivirent le mouvement plus qu'ils ne l'accompagnèrent, adoptant parfois des postures antinomiques. Cette observation vaut particulièrement pour la Grèce dont la politique étrangère à l'égard du monde arabe, manque de lisibilité. Ainsi, Athènes, désireux de relancer un partenariat initié dans les années 1980 avec Tripoli dans le cadre de sa politique méditerranéenne, maintint des contacts étroits avec le régime libyen jusqu'en août 2011, différant jusque-là sa reconnaissance du CNT. Dans le même temps, la Grèce mettait à disposition de la coalition internationale ses bases aériennes de Crète et du Péloponnèse, s'efforçait d'intégrer le Groupe de contact en charge du règlement politique de la crise, tout en s'opposant au dégel et à la mise à disposition de l'opposition des fonds du régime libyen. Cette ambivalence se retrouve dans la gestion de la crise syrienne. L'alignement de mauvaise grâce d'Athènes sur les positions européennes ne doit pas masquer une opposition de fond à l'embargo décrété sur les phosphates (dont l'agriculture grecque est dépendante) et un soutien modéré à l'opposition syrienne. Tout comme la Serbie, la Grèce met en avant le poids politique dominant des courants islamiques (4) et les risques de dérapages pour justifier ses réticences et s'abriter derrière des décisions collectives. Sans minimiser le risque présenté par le radicalisme islamiste et la part de fantasmes qu'il réveille dans l'esprit des gouvernements concernés, il est avant tout un argument commode et régulièrement invoqué pour justifier une certaine passivité. Le consensus existant sur l'aide humanitaire à apporter aux populations civiles est une caution morale qui doit compenser le manque patent d'engagement politique. Il est vrai aussi que l'approche grecque de ce dossier est en partie tributaire de l'afflux massif de réfugiés clandestins sur son territoire. Dans le cas serbe, l'histoire récente du pays explique aussi la part d'appréhension à l'égard de toute forme de sanctions internationales susceptibles de toucher les populations.

Ne bénéficiant pas des réseaux noués dans le cadre du Mouvement des non alignés, résolument engagée aux côtés d'Israël, l'Albanie n'entretenait traditionnellement que des relations distantes avec le monde arabe. Les réticences initiales de ce dernier envers l'indépendance du Kosovo et l'incapacité de Tirana (soutenu par Ankara) à mobiliser la solidarité musulmane en sa faveur en sont l'illustration la plus directe. Dans ce contexte, les « Printemps arabes » ont été perçus par l'Albanie et le Kosovo comme une opportunité à saisir. La reconnaissance de l'indépendance du Kosovo par l'Égypte, au mois de juin 2013(5), atteste du bien fondé de cette analyse. L'évolution est d'autant plus notable que le régime du Président Moubarak en était l'un des plus farouches opposants, diffusant très largement son opposition au sein de la Ligue arabe. Forts de ce revirement, qui en appellera probablement d'autres, le Kosovo et l'Albanie ont soutenu ouvertement et soutiennent systématiquement toutes les initiatives occidentales en Libye ou en Syrie(6), n'hésitant pas à parrainer les résolutions présentées à l'Onu(7). Instrument pourtant mineur, le Dialogue méditerranéen de l’Otan est perçu comme un outil à développer dans le cadre d'une régionalisation de cet espace maritime également au cœur de l'Union pour la Méditerranée (UpM). Cette position n'est pas spécifique à ces deux États ; elle est également partagée par la Croatie qui, extrêmement désireuse de renouer avec sa dimension maritime, fonde d'importants espoirs sur cet organisme.

Les pays du Golfe : des acteurs au service d'enjeux émergents

Mais les relations entre les Balkans et le monde arabe ne se cantonnent pas au pourtour méditerranéen et au Proche-Orient. Celles avec les États du Golfe persique connaissent ces dernières années une embellie saisissante. Les liens noués par l'Albanie et le Kosovo peuvent se prévaloir de convergences politiques importantes avec ceux-ci, reposant sur une relation privilégiée avec Washington ou sur le plein soutien à l'indépendance du Kosovo. De fait, l'ensemble de la péninsule arabique a reconnu cet État(8), se dissociant du reste du monde arabe. Mais, sous réserve des points évoqués, le rapprochement avec les États du Golfe n'est pas motivé par des considérations politiques même si le Conseil de coopération des États arabes du Golfe fait l'objet d'une attention renforcée.

  • Le miroir énergétique

Longtemps circonscrite à l'ancrage de l'Organisation de la conférence islamique en Arabie saoudite, la vision albanaise du Golfe s'est considérablement étoffée sous le coup de la crise financière mondiale. Les liens s'articulent désormais autour d'importants projets d'infrastructures et énergétiques. Dernier venu sur ce marché, le Qatar vient d'ouvrir une ambassade à Tirana au mois de janvier 2013. Nul doute que le choix récent par l'Azerbaïdjan en faveur du projet Trans-Adriatic-Pipeline (TAP) pour faire transiter le gaz de la mer Caspienne à destination de l'Europe occidentale accroîtra encore l'intérêt des investisseurs pour l'Albanie. Cette dimension énergétique est également très présente en Grèce qui, avant le choix du projet TAP (dont elle est également partie prenante), nourrissait des intentions équivalentes avec Doha en mer Ionienne, sur le site d'Astakos. Pour sa part, la Croatie peine à faire aboutir avec le Qatar un projet équivalent de construction d'un terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) sur l'île de Krk, en mer Adriatique. D'une façon générale, la coopération énergétique avec le Qatar est activement recherchée par des États tenus à l'écart du projet concurrent russe South Stream de transport de gaz depuis la mer Noire. Simultanément, la plupart des pays des Balkans mettent l'accent sur leur fort potentiel en matière d'énergies renouvelables (solaire, hydraulique,...). Á l'instar d'Israël, les pays du Golfe sont ciblés en priorité pour investir dans ce secteur et développer les infrastructures nécessaires à leur exploitation. Localisée aux Émirats Arabes Unis (EAU), l'Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) est une institution courtisée. De même, le Sommet mondial des énergies d'avenir, qui se tient annuellement à Abou Dabi, est une manifestation courue.

  • La manne économique

Naturellement, les nombreuses pistes explorées dans le domaine énergétique gagnent l'ensemble du secteur économique. Les EAU sont particulièrement bien implantés en Grèce à travers le groupe bancaire Marfin(9). Après avoir racheté la compagnie aérienne nationale Olympic Airways, ils sont également à l'origine de l'un des plus gros investissements de ces dernières années avec la reprise des chantiers navals de Skaramanga par le groupe Abou Dabi Mar. Le Qatar n'est pas en reste avec la création récente d'un fonds d'investissement et la probable reprise du site de l'ancien aéroport d'Athènes (Hellenikon). Doha a également noué des contacts avec l'Albanie et la Macédoine(10) en vue de la concrétisation de certains projets. Le Koweït est également très présent en Albanie où il finance d'importants projets d'infrastructures(11). De son côté, la Serbie mise davantage sur les Émirats Arabes Unis très intéressés par une coopération agricole et des investissements structurels ambitieux.

Un accord de partenariat stratégique a d'ailleurs été conclu en début d'année entre ces deux pays. Il comprend notamment un important volet armement avec la mise en place d'une coopération bilatérale en vue de la production de missiles. Il s'agit du plus gros contrat d'armement conclu par la Serbie depuis l’éclatement de la Yougoslavie. Ironie de l'histoire, la coopération militaire est peut être en passe d'en réactiver certaines réminiscences puisque la Croatie, la Serbie et la Slovénie se sont récemment entendues pour moderniser ensemble les chars acquis par le Koweït à la veille de la dislocation de la Fédération yougoslave. De même, l'intervention en Libye fut l'occasion pour la Grèce de consolider une relation en matière de défense avec le Qatar qui avait dépêché un détachement aérien sur la base de Souda, en Crète.

La « ruée » des Balkans vers le monde arabe recouvre donc des préoccupations à la fois politiques, énergétiques et économiques. Á l'image des nouveaux partenariats noués avec les pays émergents, elle révèle un affaiblissement des grands axes qui avaient structuré la politique étrangère de ces États depuis la fin de la Guerre froide. Dans un contexte marqué par la disparition du système bipolaire et le désenchantement à l'issue des conflits ex-yougoslaves, les tentatives de réactivation d'anciennes solidarités, fussent-elles celles du Mouvement des non alignés ou de l'empathie musulmane, se sont souvent révélées dénuées de fondement. Par ailleurs, si l'Union européenne et l'Otan demeurent des partenaires privilégiés, leur attrait s'amenuise du fait de l'affaiblissement financier de la première, et de la stabilisation de la région, pour la seconde. Dans la compétition désormais clairement engagée, chacun des acteurs s'efforce, avec plus ou moins d'habileté, de mobiliser les réseaux qui lui semblent être à son avantage, dans un mouvement mêlant réminiscences d'héritages communs (politiques ou culturels) et enjeux stratégiques nouveaux.

Notes
(1) La Slovénie est la seule à avoir voté en faveur de l'admission de la Palestine à l'Unesco alors qu'elle s'est abstenue sur le statut d'observateur.
(2) Le Mouvement des non-alignés est une organisation internationale dont les grands principes furent énoncés lors de la conférence de Bandung en avril 1955. Dans le contexte de la Guerre froide, il s'agissait pour ces États de s'affirmer politiquement en s'affranchissant de la tutelle des États-Unis et de l'URSS.
(3) La divulgation de ces informations par le New York Times conduisit Zagreb à rappeler précipitamment en février 2013 son contingent déployé sur le plateau du Golan, au sein de la FNUOD, par craintes de représailles.
(4) Athènes souhaite une meilleure représentation des minorités, notamment chrétiennes orthodoxes.
(5) Le Caire avait précédemment favorisé l'admission du Kosovo au sein de la Banque européenne de reconstruction et de développement (Berd).
(6) Lors du Sommet de l’OCI de la mi-août 2012, l'Albanie n'a d’ailleurs pas manqué de dénoncer l'illégitimité du régime syrien.
(7) Á l'inverse, les autres États balkaniques se contentent le plus souvent d'un soutien a minima, excluant tout affichage trop visible sur ces sujets.
(8) Le Yémen est le dernier en date à y avoir procédé en juin 2013. En dehors de la péninsule arabique, seules l'Égypte et la Jordanie l'ont reconnu.
(9) Banque chypriote dont Dubaï détient une part significative du capital.
(10) L'entrée massive du Qatar dans le capital de la compagnie de production d'électricité (ELEM) a été évoquée lors de la visite officielle du Président de la République de Macédoine, en janvier 2013.
(11) L'ouverture de la voie rapide reliant la capitale, Tirana, à la principale ville d'Albanie centrale, Elbasan, a nécessité la construction d'un long tunnel autoroutier, inauguré au mois de juin 2013. 

* Responsable des Balkans à la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense (DAS) et membre associé du pôle Balkans de l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS)
** Stagiaire à la Fondation pour la Recherche Stratégique, diplômée de l'IEP de Bordeaux et de l'INALCO

Pour citer cet article : Renaud Dorlhiac et Clotilde Goujart, « Balkans et monde arabe : de nouveaux partenariats », P@ges Europe, 23 juillet 2013 - La Documentation française © DILA

 

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