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Espagne. Un pays aux élites contestées, par Marc Prieto et Sébastien Prieto

[Espagne. Un pays aux élites contestées, par Marc Prieto et Sébastien Prieto], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

A la falla (fête) de Valence, le 11 mars 2013, au célèbre défilé de caricatures : le Premier ministre Mariano Rajoy (Parti populaire, à gauche) et le leader du Parti socialiste, Alfredo P. Rubalcaba, se livrant de concert à des coupes budgétaires.
AFP / José Jordan

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Mis à jour le 24/09/2013

Introduction

Le déficit de confiance de la société espagnole dans ses élites dirigeantes s’est approfondi avec la crise économique. La classe politique dans son ensemble a sans doute contribué à nourrir ce sentiment. De même, la bulle immobilière a souligné l’incompétence des élites économiques et bancaires du pays. Face à une situation préoccupante, le moment est sans doute venu d’engager un passage de témoin entre les générations.


Espagne. Un pays aux élites contestées

Marc Prieto* et Sébastien Prieto**

Dans une Espagne qui ne voit pas la sortie de la crise économique, le pays a été, au cours de l’été 2013, à nouveau au cœur de l’actualité en Europe. Comme si le pire accident de l’histoire ferroviaire européenne ne suffisait pas(1), un scandale est venu éclabousser l’exécutif espagnol au plus haut niveau : la mise en cause de son Premier ministre, Mariano Rajoy, dans une affaire de corruption liée au Parti populaire (partido popular, PP), l’une des deux principales formations, n’est que l’épisode le plus récent d’une série de scandales. Les accusations sont graves et les éléments, rendus publics par la presse espagnole, attestent l’existence d’un lien entre le Premier ministre conservateur et Luis Bárcenas, trésorier du PP, considéré comme étant à l’origine des malversations. La gravité de la situation a obligé le chef du gouvernement à venir se justifier, le 1er août 2013, devant le Parlement et à plaider « l’erreur de jugement pour avoir fait confiance au trésorier du PP ». Nombreux sont les Espagnols à considérer que cette affaire illustre combien le pays est devenu malade de ses élites. On peut en effet citer aussi le scandale auquel a été mêlé le gendre du roi, Iñaki Urdangarín, ou encore la mise au jour du réseau de corruption organisé par des conseillers municipaux de la ville de Marbella, pour ne citer que ces affaires. La crise économique et sociale d’une rare violence rend aujourd’hui ces « frasques » insupportables pour l’ensemble de la société civile espagnole. Si les hommes politiques sont les plus visés par le courroux de la rue, ils ne sont pas les seuls : banquiers, assureurs, promoteurs immobiliers figurent aussi parmi les catégories sociales aujourd’hui les plus stigmatisées.

Le baromètre d’opinion Metroscopia publié à la fin août 2013 dans le journal El País en dit long sur le degré de confiance des Espagnols dans les institutions de leur pays. Alors que 24 % des personnes interrogées disent faire confiance au Parlement, 41 % à l’Église catholique et 46 % aux grandes entreprises, elles ne sont plus que 15 % lorsqu’il s’agit de leurs banques et… 6 % de leurs responsables politiques. Fait plus préoccupant encore : à peine plus d’un Espagnol sur deux déclare avoir confiance dans la justice de son pays. Tous déplorent l’absence d’ascenseur social et de système méritocratique au sein des administrations et des entreprises. Mais si la corruption et le « copinage » les ont rendus profondément méfiants envers leurs dirigeants, cette crise de confiance n’a pas pour autant suscité de sursaut démocratique un tant soit peu organisé. À travers les témoignages d’Espagnols, le présent article s’interroge sur cette défiance à la fois vis-à-vis des politiques et des responsables de grandes banques et entreprises.

Une culture politique toujours marquée par le franquisme

Les racines du malaise politique qui sévit en Espagne sont à rechercher dans la manière dont a eu lieu la transition démocratique à partir de 1978. Celle-ci s’est faite en douceur, sans heurts tout en favorisant le maintien de certains comportements. Beaucoup d’Espagnols considèrent que la droite républicaine aujourd’hui représentée par le PP s’inscrit dans la continuité du franquisme et n’a opéré aucune rupture idéologique. En témoigne, selon eux, la manière dont cette famille politique s’est opposée au gouvernement socialiste de José Luis Zapatero : « L’opposition de droite est anti-démocratique ; elle traite systématiquement les socialistes d’incompétents et n’a aucune culture de la discussion démocratique ». Mais cet héritage ne caractérise pas seulement la droite : la gauche représentée par le Parti socialiste (Partido Socialista Obrero Español, PSOE) n’a pas non plus rompu avec les pratiques héritées de la dictature. Ses leaders ne s’imposent pas grâce à leurs compétences mais plutôt par leur habileté à tirer avantage des jeux de pouvoir au sein des appareils partisans. Ainsi, plusieurs des Espagnols interrogés font référence au revers essuyé par le candidat socialiste, Alfredo Pérez Rubalcaba lors des élections législatives anticipées de 2011 et à sa très probable candidature pour 2015 ainsi qu’aux deux tentatives infructueuses de Mariano Rajoy – en 2004 puis en 2008 – pour parvenir, enfin, en 2011 à accéder au poste de chef du gouvernement comme autant d’exemples représentatifs du manque de renouvellement des dirigeants politiques. Selon certains témoignages recueillis, la gauche contribuerait également à la démobilisation de la société parce qu’elle reste prisonnière de cet héritage de « la transition en douceur » où il n’y eut ni vainqueurs, ni vaincus. L’Espagne est conduite par un personnel politique toujours marqué par le régime centralisé instauré par Franco – même si le pays depuis 1978 est un État très régionalisé – et peu enclin à laisser la population s’exprimer. Si les citoyens espagnols reconnaissent que le bipartisme a contribué à la stabilité politique du pays, ils n’en sont pas moins conscients que cela n’a pas conduit à une bonne gestion des fonds publics, tant au niveau local que national. Il existe aujourd’hui en Espagne une forme de lassitude après trente années d’alternance PSOE-PP au cours desquelles aucun changement en profondeur de culture politique ne serait intervenu.

Si cette démobilisation peut être imputée à la stratégie politique des partis majoritaires, elle est également le résultat du passage, en quelques années, d’une stagnation économique à une croissance rapide. Il faut se rappeler que, dans les années 1980, excepté dans les grandes villes, la vie en Espagne était difficile et les infrastructures très insuffisantes tant en matière d’assainissement que de réseau routier, autoroutier, ferroviaire, etc. La décennie 1990 marque un tournant pour cet État devenu membre de l’Union européenne en 1986 qui connaît soudainement une nette amélioration de son niveau de vie, en même temps qu’il s’impose sur la scène internationale : Jeux olympiques de Barcelone et Exposition universelle de Séville en 1992, ratification du traité de Maastricht et entrée dans l’Union économique et monétaire en 1997. Un tel décollage aurait conduit une majorité des Espagnols à se désintéresser des questions démocratiques, éthiques et sociales. Une telle démobilisation a facilité la corruption, faute de contrôle démocratique effectif. Comme le souligne Luis, professeur au Pays basque : « Beaucoup se plaignent mais, dans certaines régions (Costa del Sol, Valencia, Mallorca), ils trouvent ça normal au point de réélire les mêmes ! ». Miguel, 35 ans, originaire de Galice et expatrié à Paris précise : « En Espagne, il y a beaucoup de protestations dans le cadre de la famille, dans le bar du quartier avec les amis mais cette opposition ne va pas plus loin. Les gens ne s’organisent pas, ne constituent que très rarement des associations. Alors, sans vraie société civile, les politiques peuvent faire ce qu’ils veulent ». Ce déficit démocratique favorise les pratiques de corruption et de l’enchufe (« le piston ») qui ne se limitent pas aux cercles politiques et à ceux de la société civile. Le monde de l’entreprise dans son ensemble est aussi sous l’emprise de ce type de fonctionnement.

La responsabilité des élites bancaires et entrepreneuriales

La responsabilité des banques et des caisses régionales dans la spéculation immobilière est très largement reconnue. Comme le dit le proverbe espagnol : « Là où il y a un débiteur responsable, il y a un débiteur irresponsable ». La politique d’investissement quasi exclusivement tournée « vers la brique » (du terme consacré « el ladrillo » qui désigne l’investissement dans la pierre) coûte aujourd’hui très cher à l’Espagne en termes de compétitivité. L’accroissement de cette dernière passe exclusivement par la hausse ou le maintien de la productivité moyennant une pression salariale croissante via un taux de chômage élevé. Mais il faut aussi noter que les entreprises et PME espagnoles souffrent d’un déficit de management. La gouvernance des entreprises est également marquée par les pratiques héritées du franquisme que continuent de perpétuer les générations de quinquas et de sexagénaires. La pratique de l’enchufe sévit dans l’entreprise au détriment de la promotion au mérite et des compétences. Ainsi, Miguel, expatrié, explique : « les entrepreneurs espagnols sont souvent court termistes, sans connaissance des innovations et pratiquent un management de type féodal. L’ascenseur social est en panne. Les meilleurs ne sont pas récompensés comme cela peut être le cas dans les pays anglo-saxons. Les jeunes générations sont sacrifiées car frustrées par l’absence de reconnaissance de leur travail et de leurs compétences. Les gérants d’entreprises et de PME ont en moyenne neuf années d’études, soit l’équivalent du certificat d’études là où, en France, la majorité a au minimum le baccalauréat ! C’est aussi un problème d’éducation ». Cette gestion dépassée des entreprises renforce l’opposition employés-employeurs et complique le dialogue social.

Toutefois, le citoyen espagnol n’est pas exempt de reproches dans la gestion de la crise. Si les politiques n’ont pas su anticiper les dégâts causés par le crédit facile, les citoyens/consommateurs espagnols se sont aussi laissé entraîner dans cette spirale spéculative. Jorge, 33 ans, auditeur comptable dans un cabinet à Madrid, en convient très clairement : « À cette époque, vu que, d’une année sur l’autre, les prix des biens immobiliers s’envolaient et que le crédit se renchérissait, si tu attendais pour acheter, tu passais pour l’idiot du village ! ». Les crédits immobiliers accordés avaient la particularité d’être, dans leur écrasante majorité, à taux variables sans que cette variabilité ne soit soumise à des limites. De plus, les ménages à faibles revenus y ont eu accès facilement malgré leur capacité de remboursement réduite. L’adossement d’une hypothèque sur le bien acquis a grandement facilité les règles d’octroi puisque les banquiers anticipaient la hausse continue des prix. À présent, nombre d’Espagnols jugent les banquiers responsables mais aussi les débiteurs. Ils dénoncent leur manque de discernement quant aux montants et durées des crédits accordés, pour certains jusqu’à 50 ans ! L’explosion des prix était alors très alléchante et l’euphorie ambiante faisait que tout le monde voulait en profiter. Luis se rappelle : « Tout le monde était content. Quand tu étais propriétaire d’un appartement, même si tu ne le vendais pas, tu voyais que son prix augmentait. Dans mon cas, ma maison avait vu son prix multiplier par cinq en dix ans ! ».

Cette envolée du marché a permis à des milliers d’Espagnols de financer des résidences secondaires, des voitures neuves, des vacances sur la côte et des voyages. Beaucoup d’entre eux considèrent, aujourd’hui, qu’ils ont cru, d’un coup, pouvoir rattraper le niveau de vie des Français ou des Allemands. Mais ils conviennent à présent qu’ils étaient loin d’en avoir les moyens. Peut-on y voir la manifestation de l’orgueil et de la fierté des Espagnols comme ont l’habitude de se les représenter les Européens ? Comme l’indique Aline Angoustures(2), si la fierté des Espagnols renvoie à des traits positifs de cette nation au XIXè siècle, elle fait aussi référence à l’Espagne archaïque des hidalgos fiers et paresseux du Moyen Âge. Pour certains, il n’y a pas de doute : « En Espagne, il y a encore la culture de l’hidalgo. C’est celui qui est dédaigneux envers celui qui travaille dur. C’est un présomptueux, quelqu’un soucieux de son apparence ». D’autres soulignent la culture profonde de l’Espagnol, celui que l’on a coutume de présenter comme quelqu’un qui sait profiter de l’existence et dont on jalouse le mode de vie. Comme Miguel qui, expatrié à Paris et ayant vécu dans plusieurs capitales du nord de l’Europe, fait état de cette différence : « Les Espagnols se moquent des Européens du Nord en disant qu’ils ne savent pas se distraire et qu’ils ne font que travailler. Ils disent : « nous, en Espagne, moins on travaille, mieux on se porte ». Il manque certainement en Espagne la culture de l’effort et cette crise est, elle aussi, le résultat de ce culte du « en faire le moins possible et avoir plus ». Ils sont en train de se rendre compte que le mode de vie des Allemands et des Français a un coût ». S’il y a probablement une part de vérité dans cette approche, elle demande, face au contexte actuel, à être nuancée. Cette soif de consommation des Espagnols du début des années 1990 a sans aucun doute été sous-tendue par un esprit de revanche, une volonté de rattraper le retard sur les voisins européens. Car l’Europe demeure la solution pour l’Espagne et continue de représenter aux yeux de sa population un objectif fédérateur. Si le Alemania bashing(3) est devenu très en vogue, force est de constater que les Espagnols sont conscients du rôle crucial que l’Europe a joué dans la sortie de la dictature mais aussi de sa contribution décisive au développement économique qui a suivi. Comme l’indiquent certains d’entre eux, « si l’Espagne est le problème, alors l’Europe est la solution ».

Une Espagne en quête d’espérance

L’effritement de la solidarité nationale(4) combinée à un profond désenchantement envers les élites politiques et managériales appelle un changement rapide. À travers les témoignages recueillis, il apparaît qu’un souffle nouveau s’avère hautement souhaitable. Dans cette perspective, le moment semble venu de passer à une seconde étape de la transition démocratique à travers le passage de relais aux nouvelles générations. Le poids de l’héritage tant au niveau politique qu’économique ne peut progressivement s’estomper que si arrivent aux commandes politiques et économiques du pays une nouvelle génération de dirigeants. Le premier signe de ce renouveau pourrait venir de la couronne d’Espagne dont le rôle dans la transition démocratique est unanimement reconnu. Malgré les récents scandales ayant fragilisé la famille royale, beaucoup considèrent que l’abdication du roi Juan Carlos Ier de Bourbon, au profit de son fils Felipe pourrait constituer un acte symbolique fort qui permettrait de donner un nouvel espoir à des millions d’Espagnols(5). Le jeune héritier jouit en effet d’une excellente image auprès de la population espagnole.

Cependant, la désillusion engendrée par l’échec de la candidature de Madrid pour recevoir les Jeux Olympiques de 2020  (en dépit d’une très forte implication du prince des Asturies) montre à quel point la situation de l’Espagne interroge au niveau mondial. Le manque de confiance dans sa puissance économique apparaît au grand jour, en décalage total avec l’analyse du Fonds monétaire international qui, au printemps 2013, annonçait « les signes d’une fin probable de la récession en Espagne ».

Notes
(1) Le 24 juillet 2013, peu avant son arrivée en gare de Saint-Jacques-de-Compostelle, un train à grande vitesse a déraillé, provoquant la mort de 79 personnes et en blessant 140 autres.
(2) Aline Angoustures, Les Espagnols, Éd. Le Cavalier Bleu, Paris, 2004, 128 pages.
(3) Cette expression désigne la campagne de dénigrement menée contre les préconisations de l’Allemagne en matière de politique économique au regard de la crise.
(4) Pour plus de détails voir : Marc Prieto et Sébastien Prieto, « Crise en Espagne : le déclin de la solidarité dans un pays fragmenté », P@ges Europe, 9 juillet 2013 – La Documentation française © DILA
(5) Cf. Sandrine Morel, La monarchie espagnole en pleine tourmente, Le Monde, 4 avril 2013.

* Professeur associé d’économie – ESSCA École de management
** Professeur certifié d’espagnol – Académie de Rouen

Pour citer cet article : Marc Prieto et Sébastien Prieto, « Espagne. Un pays aux élites contestées », P@ges Europe, 24 septembre 2013 – La Documentation française © DILA

 

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