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La « saison des marches » en Irlande du Nord, par Christophe Gillissen

[La « saison des marches » en Irlande du Nord, par Christophe Gillissen ], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Feu de joie dans le Comté d'Antrim, Irlande du Nord.
Wikimedia Commons / Photo : Dean Molyneaux

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Mis à jour le 01/10/2013

Introduction

Les marches sont partie intégrante de la culture nord-irlandaise. Chaque année, d’avril à août, 3 000 parades environ sont organisées, la plupart par des groupes protestants, mais les catholiques défilent eux aussi. Souvent considérées comme symbolisant le contrôle d’un territoire délimité par une communauté spécifique, ces marches peuvent faire l’objet d’âpres controverses.


La « saison des marches » en Irlande du Nord

Christophe Gillissen*

En Irlande du Nord, l’arrivée de l’automne met un terme à la « saison des marches » : chaque été, en effet, l’on assiste à plusieurs milliers de défilés, qui sont autant de fêtes pour souder chacune des communautés, protestante et catholique, autour de leur histoire respective. Mais ces défilés donnent parfois lieu à des heurts violents, car ils expriment deux mémoires collectives encore difficiles à (ré)concilier.

Le poids de l’histoire

Ce sont les protestants qui organisent le plus grand nombre de marches, la plupart d’entre eux considérant les tentatives de limiter les parades comme des attaques contre la culture protestante ou unioniste. La plus importante parade a lieu le 12 juillet pour commémorer la bataille de la Boyne, en 1690, qui a opposé deux rivaux aux trônes d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, le catholique Jacques II d’Angleterre et le protestant Guillaume d’Orange. Il s’agit d’une victoire décisive à l'avantage des Irlandais protestants qui célèbrent ainsi chaque année symboliquement une identité fondée lors de cet événement-clé. La défaite de Jacques II mit en revanche fin aux espoirs de la population irlandaise catholique de s'émanciper de la tutelle anglaise. 

Peinture figurant la victoire de Guillaume d'Orange

Peinture figurant la victoire de Guillaume d'Orange dans un quartier protestant de Belfast.

Photo : Ross / Wikimedia Commons - avril 2008

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Aucune cartographie imaginaire de la communauté protestante et unioniste ne pourrait être tracée sans référence à la bataille de la Somme qui s’est déroulée le 1er juillet 1916 pendant la Grande Guerre. Son impact sur la psyché de la communauté protestante a été incommensurable du fait des très lourdes pertes subies par la 36e (Ulster) Division, décimée alors pour la Couronne britannique. Par ce sacrifice, commémoré tous les ans par une parade, la communauté protestante d’Ulster a scellé un pacte avec cette dernière et avec l’Empire, dont elle devenait indissociable.

Alors que l’Ordre d’Orange, organisation maçonnique fondée en 1795 pour contenir le « papisme », organise la plupart des parades, la communauté catholique, nationaliste ou républicaine, n’est à l’origine que de 5 % des marches. Á titre d’exemple, le lundi de Pâques, elle commémore le soulèvement de 1916, lorsque des insurgés nationalistes, profitant des difficultés de l’Angleterre, proclamèrent la République et tentèrent d’arracher l’indépendance de leur pays, alors incorporé à un Royaume-Uni auquel la majorité des catholiques n’adhéra jamais. Le 9 août est une autre date marquante du calendrier nationaliste : en 1971, le gouvernement nord-irlandais, exclusivement protestant, fit incarcérer ce jour-là sans procès les dirigeants présumés de l’Armée républicaine irlandaise (IRA). Bien qu’innocentes pour la plupart, les personnes arrêtées furent en outre soumises à des interrogatoires « dégradants et inhumains » selon la Cour européenne de justice.

Le 12 juillet est sans conteste le point d’orgue de la « saison des marches ». La veille, d’imposants feux de joie sont allumés(1), tandis que les défilés sont l’occasion pour les orchestres de montrer leur savoir-faire et pour les unionistes de porter écharpes et bannières traditionnelles des loges de l’Ordre d’Orange. Cet événement fédère très largement au sein de la communauté protestante, au-delà des clivages sociaux, politiques et religieux.

Si la très grande majorité des défilés se déroule sans problème, certains peuvent dégénérer : étant perçus comme des manifestations triomphalistes, voire menaçantes, par l’autre communauté, il suffit de quelques provocations pour mettre le feu aux poudres. De ce fait, pour éviter ces dérapages, les protestants préfèrent partir en vacances au mois d’août, tandis que les catholiques sont plutôt juilletistes.

Défilé orangiste à Armagh

Défilé orangiste à Armagh en 2009.

Photo : Dean Molyneaux / Wikimedia Commons - 2009

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Le potentiel explosif des défilés commémoratifs a été pris en compte par George Mitchell, sénateur américain mandaté par Bill Clinton pour présider les négociations de paix en Irlande du Nord à la fin des années 1990. Il fixa leur date butoir  au 9 avril 1998, juste avant le week-end de Pâques, ayant conscience que les premiers défilés de la « saison des marches » susciteraient trop de tensions pour mener à bien des pourparlers sensibles. En 1969, ce sont de telles marches qui provoquèrent les premières grandes émeutes, préludes d’un conflit qui devait durer près de trente ans. Par la suite, à partir de 1995, la marche de Drumcree, dans le comté d’Armagh, fut l’occasion de confrontations répétées entre orangistes et forces de l’ordre. C’est en effet depuis l’église de Dumcree que démarrait chaque année la marche orangiste du 12 juillet, commémorant la Bataille de la Boyne. Le parcours par la rue Gavarghy, dans le quartier catholoqie, a été interdit en 1998, suite aux accords de paix (Accords du Vendredi Saint signés le 10 avril 1998). 

Les risques d'affrontements tiennent au fait que certains défilés suivent un parcours immuable depuis des décennies, alors que l’environnement a changé : ce qui était une friche ou un quartier protestant, par exemple, a pu devenir un quartier catholique, où les nouveaux riverains n’apprécient guère de voir devant leurs maisons des centaines de protestants arborant des bannières et jouant des chansons qui célèbrent la victoire d’un roi protestant sur un roi catholique.

Dans le cadre des accords de paix de 1998, une Commission fut donc créée pour statuer sur les parcours  litigieux. Les orangistes font valoir que leurs défilés traditionnels, qui remontent parfois à plus de deux siècles, sont une composante de leur identité et de leur culture et ne peuvent donc suivre un autre parcours, tandis que les associations de riverains craignent les tensions possibles lors des défilés et estiment qu'ils n'ont pas à subir de telles intimidations.

L’été 2013

À Londonderry, deuxième ville de la région et lieu important de l’histoire nord-irlandaise, où eut lieu notamment le Bloody Sunday de 1972(2), les défilés ne posent plus de problèmes : les parties ont réussi à négocier les parcours et à éviter les querelles stériles. La culture de Belfast est, elle, moins propice à de tels accords : une longue série d’affrontements émaille l’histoire de la ville depuis l’afflux de catholiques venus travailler dans l’industrie du lin au XIXe siècle. Des émeutes de grande ampleur eurent lieu en 1857, 1864, 1872 et 1886, ainsi que pendant le conflit (1968-1998), et l’on observe des échauffourées chaque année, notamment lors de la « saison des marches ».

L’été 2013 ne fit pas exception. Quelque 550 défilés eurent lieu dans toute l’Irlande du Nord durant la seule journée du vendredi 12 juillet, parmi lesquels la police en identifia 43 susceptibles de dégénérer. Les tensions se cristallisèrent autour d’Ardoyne, dans le nord-ouest de Belfast, à l’interface de quartiers protestant et catholique. Un défilé orangiste fut autorisé le matin, pour permettre au cortège de rejoindre le centre-ville, mais dans la limite de 100 participants ; or ils étaient plus nombreux et les barrages de police refusèrent de les laisser passer tant qu’ils ne se plieraient pas aux consignes. Il leur fut interdit de repasser par le quartier d’Ardoyne le soir, le risque de heurts étant jugé trop élevé.

Cette décision fut critiquée par plusieurs dirigeants orangistes, attisant d'autant les tensions. Des affrontements entre protestants et policiers se prolongèrent pendant cinq nuits(3). Une centaine d’agents furent blessés par des lancers de projectiles, de même qu’un député unioniste qui tentait de négocier une issue pacifique. Des moyens considérables durent être déployés pour contenir les émeutes : outre les 4 000 agents de police nord-irlandais équipés de canons à eau et de balles en plastique, 1 300 policiers furent appelés en renfort depuis la Grande-Bretagne.

Ardoyne, suite à une émeute

Ardoyne, suite à une émeute en 2011.

© Photo : Sineakee / Wikimedia Commons - août 2011

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 Le 11 août, un défilé sous haute tension organisé par la communauté catholique républicaine eut lieu à Castlederg, près de la frontière avec la république d’Irlande. La municipalité contrôlée par le Sinn Féin, proche de l’IRA, voulait honorer la mémoire des « volontaires » tombés au combat, en particulier deux membres de l’IRA morts en 1973, la bombe qu’ils transportaient ayant explosé prématurément. La décision causa un grand émoi au sein de la population protestante, qui juge inacceptable de glorifier des terroristes, d’autant plus que 28 protestants furent tués par l’IRA à Castlederg pendant le conflit. Pour les républicains en revanche, il ne s’agit pas de terroristes, mais de résistants, de soldats ayant donné leur vie pour la patrie.

La « guerre des berceaux »

L’évolution de la démographie permet de mieux comprendre les enjeux de ces défilés. Selon le recensement de 2011, la population nord-irlandaise compte désormais 48,1 % de protestants et 45,1 % de catholiques, alors qu’au début du conflit les proportions étaient de l’ordre respectivement de deux-tiers et d’un tiers.

La raison de cette inversion n’est plus le taux de natalité. Avant la partition de l’Irlande en 1920 et la création de l’Irlande du Nord, les taux de natalité des deux populations étaient identiques, à 20 naissances pour 1000 personnes. Par la suite, ils divergèrent, au point qu’en 1964 le taux de la communauté protestante était de 15 ‰ contre 30 ‰ pour les catholiques, cet écart pouvant s'expliquer notamment par les discriminations dont était victime la minorité catholique(4). Mais depuis lors, les taux se sont rapprochés, pour se situer autour de 14 ‰.

En revanche, les mouvements migratoires, eux, ont changé : autant les catholiques émigraient dans la période antérieure au conflit, faute de perspectives économiques, autant aujourd’hui nombre d’étudiants protestants qui partent faire leurs études en Grande-Bretagne ne reviennent pas. Cela explique en partie l’érosion démographique de la communauté protestante, minoritaire dans les tranches d’âge les plus jeunes.

Si la grande majorité des protestants est unioniste et refuse tout rattachement à la république d’Irlande, une proportion significative de catholiques accepte aujourd’hui le statu quo : les discriminations du passé ayant été abolies et le pouvoir étant désormais partagé entre les deux communautés, la population s’accommode de la situation actuelle. Et même lorsque les catholiques seront majoritaires en Irlande du Nord, la réunification ne sera sans doute pas à l’ordre du jour pour autant.

Il n’en reste pas moins que ces changements démographiques, qui deviennent plus palpables lorsqu’un défilé doit être dérouté, contribuent à une certaine crispation identitaire au sein de la majorité protestante.

Les « émeutes du drapeau »

Ceci explique l’importance des drapeaux, symboles du territoire et de l’identité. Traditionnellement, le drapeau britannique flottait sur la mairie de Belfast tous les jours de l’année, pour souligner le lien avec la Grande-Bretagne mais, après les élections municipales de 2011, les conseillers nationalistes, désormais majoritaires, voulurent mettre un terme à cet usage. Un compromis proposé par un petit parti centriste fut entériné le 3 décembre 2012 : l’ « Union Jack » serait hissé 18 jours par an, à l’occasion de dates importantes dans le calendrier officiel, à l’instar de ce qui se pratique en Grande-Bretagne ou encore au Parlement régional nord-irlandais.

Fronton de la mairie de Belfast

Jusqu'en décembre 2012, le drapeau britannique flottait tous les jours sur le fronton de la mairie de Belfast, au-dessus de la statue de la reine Victoria.

© Photo : Ardfern / Wikimedia Commons - novembre 2012

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Pendant plus de deux mois, des manifestations quotidiennes eurent alors lieu : de nombreux jeunes protestants des quartiers populaires de Belfast, estimant que leur communauté avait été lésée, affrontèrent les forces de l’ordre et provoquèrent des incidents parfois graves.

Le 17 juillet 2013, un diplomate américain, Richard Haas, est arrivé en Irlande du Nord. Il s’y était déjà rendu entre 2001 et 2003 en tant qu’ « émissaire de la paix » de Washington. Sa mission consiste cette fois à négocier un accord plus satisfaisant sur les défilés, à trouver une solution à la question des drapeaux, à se pencher sur les enjeux de mémoire – peut-être proposera-t-il une commission « Paix et réconciliation » sur le modèle sud-africain – et, conformément au vœu exprimé par Barack Obama pendant le sommet du G8 de juin 2013, à étudier les moyens de démanteler les « murs de la paix » qui séparent les quartiers protestants et catholiques.

Ces murs furent érigés lors du conflit afin de prévenir les affrontements traditionnels à Belfast, où les quartiers mixtes ont fondu comme peau de chagrin : en 2004, 98 % des logements sociaux se situaient dans des quartiers exclusivement catholique ou protestant. Les populations se sont regroupées, en effet, pour se protéger. Désormais, les deux communautés mènent des vies séparées, ce qui ne facilite ni une meilleure connaissance de l’autre, ni une plus grande confiance.

Le Président américain considère que ces murs, symboles de division, empêchent les rencontres et une normalisation des relations intercommunautaires. Mais les habitants préfèrent les maintenir, car ils sont rassurés par ce dispositif qui limite les risques d’affrontements. Le gouvernement interconfessionnel de la région propose pour sa part une échéance de dix ans pour les démanteler.

Le mur de Cupar Way à Belfast

Le mur de Cupar Way à Belfast, qui sépare le quartier protestant de Shankill et le quartier catholique des Falls.

© Photo : Duke Human Rights Center / Wikimedia Commons - mai 2010

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Toutefois, les habitants de Belfast semblent avoir intériorisé les frontières entre quartiers, et la plupart feront un détour plutôt que de s’aventurer sur un territoire qui n’est pas le leur. Á quoi bon abattre des murs si les divisions intérieures subsistent ? D’autant plus que les murs sont devenus des destinations touristiques prisées, les populations locales y délimitant leurs territoires par des peintures, des fanions et des couleurs, parfois avec beaucoup de talent(5).

Tourisme et normalisation

En juin 2013, le G8 s’ est réuni en Irlande du Nord, dans le comté de Fermanagh, au bord du lac Erne. Le Premier ministre britannique, David Cameron, justifia le choix de l’emplacement par le fait qu’il s’agit de « l’un des endroits les plus beaux du Royaume-Uni ». De fait, ses invités furent subjugués par cette nature édénique.

Lough Erne

Lough Erne, dans le comté de Fermanagh.

© Photo : Falcon / Wikimedia Commons - juillet 2006

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Cameron visait à promouvoir le tourisme dans une région qui dispose de sérieux atouts en ce domaine, et dont l’économie a beaucoup souffert depuis la crise financière de 2008. L’image de l’Irlande du Nord ayant été mise à mal par les émeutes du drapeau à Belfast, le succès du sommet du G8 permit de projeter une autre image, autrement plus valorisante, de la région, et de rassurer les investisseurs étrangers par la même occasion.

La Chaussée des géants

La Chaussée des géants, dans le comté d'Antrim.

© Photo : Petr Broz / Wikimedia Commons - janvier 2010

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Mais cela n’aura été que de courte durée, les émeutes de l’été 2013 ayant renvoyé une image plus « habituelle » de l’Irlande du Nord. Si les années de conflit sont désormais derrière elle, sa mémoire et son histoire continuent de la tourmenter, même si l’on peut espérer qu’un jour ses défilés traditionnels contribueront à attirer les touristes plutôt que les forces de l’ordre et les médias.

Notes
(1) Cf. Frameweb.
(2) Cf. Christophe Gillissen, in P@ges Europe, « L'Irlande. Quarante ans après le Bloody Sunday ».
(3) La couverture photographique des émeutes par le Belfast Telegraph.
(4) Y. Courbage, « Irlande du Nord : la guerre des berceaux », Histoire, n° 218 (1998), pp. 21-23.
(5) Cf. Belfast Murals.

* Maître de conférences, Université Paris – Sorbonne

Pour citer cet article : Christophe Gillissen, « La "saison des marches" en Irlande du Nord », P@ges Europe, 1er octobre 2013 - La Documentation française © DILA

 

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Ressources complémentaires