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Bosnie-Herzégovine : Une guerre toujours si présente, par Xavier Bougarel

[Bosnie-Herzégovine : Une guerre toujours si présente, par Xavier Bougarel], pour plus d'information, consulter la description longue en dessous de cette illustration

Compétition annuelle du plongeon de falaise à Konjic, Bosnie-Herzégovine, août 2013.
AFP Photo : STR

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Mis à jour le 12/11/2013

Introduction

Les institutions mises en place par les accords de Dayton, qui ont mis fin en 1995 à la guerre en Bosnie-Herzégovine, sont devenues le terrain d’affrontement privilégié des élites politiques en place. Mais la pérennisation de l’ethnicisation du paysage politique bosnien ne peut s’expliquer sans tenir compte des effets durables de la guerre sur la société.


Bosnie-Herzégovine : Une guerre toujours si présente

Xavier Bougarel *

Deux décennies après la fin des combats en Bosnie-Herzégovine, la guerre y reste plus présente dans les médias, dans les paysages et – probablement – dans les esprits qu’elle ne l’était en France, en Allemagne ou en Yougoslavie dans les années soixante. Cette présence persistante de la guerre nous servira ici de fil conducteur, pour comprendre les transformations de la Bosnie-Herzégovine au cours des vingt dernières années, et nous interroger sur son avenir.

Complexité des institutions et dégradation du climat politique

Le poids de la guerre en Bosnie-Herzégovine s’explique d’abord par son extrême violence : entre 1992 et 1995, près de 100 000 personnes ont été tuées, dont 60 000 militaires et 40 000 civils. 2 300 000 autres personnes ont été déplacées en raison de la guerre et du nettoyage ethnique, soit plus de la moitié de la population bosnienne. En Bosnie-Herzégovine, rares sont ceux qui n’ont pas été affectés par le deuil, la séparation, la peur.

Au-delà, la sensation de paralysie qui règne en Bosnie-Herzégovine est souvent attribuée à la complexité des institutions mises en place par les accords de paix négociés à Dayton en novembre 1995. La Bosnie-Herzégovine est en effet divisée en deux entités, la Fédération et la République serbe, la première se divisant en dix cantons. À cela s’ajoute encore un district neutre dans la ville de Brčko. Au niveau de l’État central et des entités, des mécanismes complexes de quotas et de droits de véto sont censés assurer l’égalité entre les trois nations constitutives de la Bosnie-Herzégovine : les Bosniaques (musulmans), les Serbes (orthodoxes) et les Croates (catholiques). A la fin des années 1990 et au début des années 2000, d’importantes réformes ont permis la création de diverses administrations centrales telles que le service des douanes, la Cour de Bosnie-Herzégovine, ou encore des forces armées communes. En 2002, les trois nations constitutives se sont vu reconnaître les mêmes droits sur l’ensemble du territoire bosnien. Mais cette dernière réforme n’a fait que complexifier d’avantage les institutions du pays et, depuis 2006, tous les projets de réforme institutionnelle ont échoué. Le jugement Finci-Sejdić de la Cour européenne des droits de l’homme, qui renforce les droits des personnes n’appartenant pas à une des trois nations constitutives, attend d’être mis en œuvre depuis 2009. Il ne débouchera probablement que sur des règles institutionnelles encore plus complexes et ingérables, et nourrira ainsi la crise des institutions.

En acceptant des institutions complexes et bancales, les concepteurs des accords de Dayton pariaient sur le fait que la paix ferait émerger de nouvelles élites politiques capables de conduire la Bosnie-Herzégovine sur la voie d’une normalisation institutionnelle progressive. Ce pari a échoué, conduisant à l’impasse actuelle. Les premières années de l’après-guerre ont été dominées par les trois grands partis nationalistes qui avaient mené la guerre : le Parti de l’action démocratique (SDA, bosniaque), le Parti démocratique serbe (SDS) et la Communauté démocratique croate (HDZ). À partir de la fin des années 1990, ces partis ont connu un certain essoufflement, et de nouvelles forces politiques ont émergé, telles que le Parti social-démocrate (SDP) et le Parti pour la Bosnie-Herzégovine (SBiH) dans la Fédération ou l’Alliance des sociaux-démocrates indépendants (SNSD) en République serbe. À l’époque, la communauté internationale plaçait tous ses espoirs dans le président du SBiH, Haris Silajdžić, et celui du SNSD, Milorad Dodik. Mais, une fois parvenus au pouvoir, ces deux hommes politiques se sont avérés aussi intransigeants et démagogues que leurs prédécesseurs. De leur affrontement extrêmement violent lors de la campagne électorale pour les élections présidentielle et législatives de 2006 date la nouvelle dégradation du climat politique en Bosnie-Herzégovine. Le SDP a, lui aussi, connu une radicalisation à partir du milieu des années 2000 : aujourd’hui, ses discours sont parfois plus nationalistes que ceux du SDA, et son électorat est essentiellement bosniaque. Le renouvellement des élites politiques n’a donc été que partiel, et n’a permis ni l’apparition de dynamiques de compromis entre communautés, ni l’émergence de forces politiques pluricommunautaires significatives. Dans ce contexte, les institutions mises en place à Dayton n’ont pas constitué une étape vers une normalisation politique et institutionnelle. Bien au contraire, elles sont devenues le terrain d’affrontement privilégié des élites politiques en place, qui utilisent les ambiguïtés des accords de paix pour maintenir leurs communautés respectives dans l’insécurité et la peur, et pour entretenir discrètement les mêmes projets nationalistes que ceux ayant conduit à la guerre dans les années 1990.

Une société marquée par la guerre et le nettoyage ethnique

Cette pérennisation de l’ethnicisation du paysage politique bosnien ne peut s’expliquer sans tenir compte des effets durables de la guerre sur la société bosnienne. Avant tout, la séparation spatiale des communautés provoquée par le nettoyage ethnique entre 1992 et 1995 n’a pas été remise en cause par les mouvements de population de l’après-guerre. Malgré l’engagement de différentes organisations internationales en faveur du retour des réfugiés dans leurs localités d’origine, l’UNHCR (le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés) ne comptait que 470 000 « retours minoritaires » en 2011, soit 20 % des personnes déplacées pendant la guerre. Chaque communauté reste donc largement hégémonique dans les territoires qu’elle contrôle, comme le montreront certainement les résultats du recensement de population réalisé en octobre 2013.

De manière moins immédiatement perceptible, la société bosnienne est profondément marquée par différents clivages sociaux nés de la guerre. Ainsi, populations locales et populations déplacées s’opposent souvent pour l’obtention de ressources rares telles que les logements, les emplois ou les aides sociales. Dans le même temps, anciens combattants et invalides de guerre s’estiment abandonnés par les pouvoirs publics, alors que les victimes civiles leur envient leurs emplois réservés et leurs pensions militaires. Ces victimes civiles se divisent elles-mêmes en plusieurs catégories – invalides civils, familles de disparus, victimes de violence sexuelle, etc. – aux intérêts pas toujours convergents.

Ces différents groupes sociaux sont soudés par l’expérience de la violence qui leur est propre, par le statut matériel et symbolique dont ils bénéficient (ou qu’ils revendiquent), et par des réseaux associatifs plus ou moins denses. Créés pendant la guerre ou dans l’immédiat après-guerre, ceux-ci contribuent à la perpétuation des clivages sociaux nés de la guerre, dans un contexte où la crise économique entraîne l’effacement des identités de classe, et où les incertitudes de tous ordres empêchent de se projeter dans l’avenir. Dès lors, ces différents clivages sociaux nourrissent les clivages communautaires plutôt qu’ils ne permettent leur dépassement. Seules les organisations non-gouvernementales soutenues par la communauté internationale affichent leur caractère pluricommunautaire, mais elles peinent à surmonter leur marginalité sociale.

La pérennisation des groupes sociaux nés de la guerre révèle une nouvelle fois l’échec du projet de transition sous-jacent aux accords de Dayton. De même que la tenue d’élections démocratiques devait conduire au renouvellement des élites politiques, l’introduction de l’économie de marché devait permettre l’apparition de nouvelles élites managériales et d’une nouvelle classe moyenne. Dans les faits, les privatisations ont permis un pillage en règle de l’économie bosnienne par une minorité de « nouveaux riches » (bogataši), et ont précipité la désindustrialisation du pays. Dans ce contexte économique marqué par un fort taux de chômage et par l’appauvrissement du plus grand nombre, les aides matérielles destinées aux groupes sociaux nés de la guerre conservent une importance disproportionnée. Plus généralement, les partis au pouvoir continuent à redistribuer sur un mode clientéliste les emplois publics et les aides sociales les plus diverses. Les alternances politiques des années 2000 ne changent rien à ces pratiques : les cadres du SBiH et du SNSD ont vite acquis une solide réputation de carriéristes (foteljaši), et le SDP se bat âprement pour la répartition des prébendes ministérielles, tout en respectant les quotas nationaux établis par ses prédécesseurs.

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que la justice internationale et les diverses initiatives  internationales pour la réconciliation n’aient eu qu’un effet limité sur les rapports intercommunautaires. En vingt ans d’existence, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) s’est certes imposé comme un acteur central de l’après-guerre. Mais sa légitimité est fortement contestée au sein des communautés serbe et croate, et son influence sur l’évolution des mémoires de la guerre est incertaine. Quoi qu’il en soit, la commémoration des principaux évènements de la guerre reste en Bosnie-Herzégovine l’objet de polémiques récurrentes, entre communautés et à l’intérieur de chacune d’entre elles. À quelques exceptions près, les monuments commémoratifs – cimetières, monuments aux morts, etc. – servent aussi à marquer les lignes de partage ethniques de la Bosnie-Herzégovine. À leur manière, ils révèlent eux aussi l’importance des conséquences sociales et culturelles de la guerre, et les difficultés inhérentes à toute tentative de les dépasser. Aujourd’hui, une grande majorité des jeunes Bosniens ont grandi dans un environnement social mononational, et ont étudié selon des programmes scolaires imprégnés d’idéologie nationaliste, malgré les efforts d’édulcoration de l’OSCE et du Conseil de l’Europe. Pour cette raison également, les lignes de partage ethniques héritées de la guerre semblent vouées à se pérenniser.

Du « quasi-protectorat » au processus d’intégration euro-atlantique

Face à ce triste bilan, se pose inévitablement la question de l’action internationale et de son efficacité. Les accords de Dayton prévoyaient le déploiement d’une Force de stabilisation (Stabilization Force) de 60 000 hommes sous le commandement de l’OTAN, et confiaient la mise en œuvre du volet civil des accords de paix à diverses organisations internationales : Banque mondiale pour la reconstruction, OSCE pour la démocratisation, UNHCR pour le retour des réfugiés, etc. Mais l’attention de tous s’est focalisée sur le Haut Représentant, chargée initialement de coordonner l’action internationale en Bosnie-Herzégovine et de faciliter le dialogue entre élites politiques bosniennes. À partir de 1998, le Haut Représentant a obtenu des pouvoirs supplémentaires appelés « pouvoirs de Bonn », lui permettant d’imposer certaines mesures législatives et de sanctionner les hommes politiques ou les fonctionnaires locaux faisant obstacle à l’application des accords de paix. Entre 1998 et 2006, les différents hauts représentants ont fait un usage intensif de ces pouvoirs, imposant un certain nombre de réformes essentielles sur les symboles nationaux, la monnaie ou la restitution des biens spoliés, mais se voyant en retour accusés d’établir un « quasi-protectorat » en Bosnie-Herzégovine. À partir de 2006, les hauts représentants ont cessé de recourir au « pouvoir de Bonn », et sont revenus à leur rôle initial de facilitateurs entre élites politiques locales. Entre temps, les organisations internationales se sont désengagées de Bosnie-Herzégovine, et la Stabilization Force a été remplacée en 2004 par une European Force ne comptant plus aujourd’hui que quelques centaines de membres. S’il est impossible de porter un jugement simple sur l’action de la communauté internationale dans la Bosnie-Herzégovine d’après-guerre, force est de constater que les « pouvoirs de Bonn » ont permis un certain nombre de réformes essentielles, et que leur abandon en 2006 correspond au début de la dégradation du climat politique en Bosnie-Herzégovine. Mais cette simultanéité n’indique pas forcément un lien de cause à effet.

Le vrai problème de l’action internationale en Bosnie-Herzégovine n’est pas de savoir s’il fallait plus de « protectorat » international ou plus d’« appropriation » locale, mais de déterminer pourquoi le scénario de transition économique et politique sous-jacent aux accords de Dayton a échoué. Faute de comprendre cet échec, de nouvelles illusions risquent de conduire à de nouvelles déceptions. Depuis le début des années 2000, en effet, la participation de la Bosnie-Herzégovine au processus d’intégration euro-atlantique est perçue comme la nouvelle baguette magique devant conduire à une coopération des élites politiques en Bosnie-Herzégovine et à une réforme des institutions. Le cas de Chypre, membre de l’Union européenne depuis 2004 mais toujours partagée entre une partie grecque et une partie turque, devrait inciter à plus de prudence. En outre, le retard qu’a pris la Bosnie-Herzégovine par rapport à la Croatie et à la Serbie dans le processus d’adhésion à l’Union européenne ne peut que délégitimer encore plus cet État aux yeux de ses communautés serbe et croate.

Dès lors, quels sont les scénarios possibles pour la Bosnie-Herzégovine ? Dans les premières années de l’après-guerre, les discussions sur l’avenir de ce pays étaient dominées par deux scénarios radicalement opposés : soit un retour à la Bosnie-Herzégovine d’avant la guerre, soit sa partition définitive. Deux décennies plus tard, il est clair que la Bosnie-Herzégovine se dirige vers des formes complexes, mais pas forcément ingérables, de territorialisation ethnique et de consociativisme institutionnel. Plus largement, la société bosnienne restera sans doute encore longtemps prisonnière de son passé, aussi longtemps du moins qu’elle n’aura pas d’avenir politique et économique clair devant elle. Les incertitudes qui la travaillent en profondeur nourrissent des réflexes de peur et d’agressivité, et offrent aux acteurs nationalistes la possibilité de redéployer discrètement leurs inquiétants projets, loin des regards des observateurs internationaux. Á l’heure qu’il est, ces acteurs nationalistes n’ont sans doute ni la capacité ni l’intention de provoquer des violences de grande ampleur. La Serbie et la Croatie, occupées par leur intégration à l’Union européenne, semblent avoir abandonné ou mis en sommeil leurs prétentions territoriales envers la Bosnie-Herzégovine. Mais que l’ordre géopolitique européen connaisse une secousse majeure, comme il en a connu une en 1989-1990, et certains auront peut-être envie de tenter leur chance. La stabilité de la Bosnie-Herzégovine reste donc étroitement liée aux évolutions de son voisinage immédiat et, au-delà, du continent européen dans son ensemble. Qui osera dire qu’il s’agit à coup sûr d’une bonne nouvelle ?

*Chercheur au CNRS, Centre Marc Bloch, Berlin

Pour citer cet article : Xavier Bougarel, «Bosnie-Herzégovine : Une guerre toujours si présente», P@ges Europe, 12 novembre 2013 - La Documentation française © DILA

 

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